Vendredi 22 juin 2018
Concerts & dépendances
Ouverture, à l’Opéra Comique, de « Mon premier festival d’opéra » (à partir de huit ans) avec Le Mystère de l’écureuil bleu, livret et mise en scène d’Ivan Grinberg, musique et direction de Marc-Olivier Dupin, déjà co-auteurs en 2014 d’un appétissant Robert le cochon. Le retour à la maison d’un spectacle créé sur le web il y a tout juste deux ans, lorsque la salle Favart était en travaux et que tant qu’à être hors les murs, l’institution se lançait à la conquête de nouveaux publics. Clé du Mystère : l’Opéra Comique lui-même, salle et scène, fosse et coulisses, décors et costumes, répertoire et traditions. Avant la représentation, briefing des petits et des grands : qu’est-ce qu’un cintrier ? Un technicien posté dans les cintres. Un directeur d’opéra ? « Un monsieur qui assassine l’écureuil bleu de la choriste, pour retarder le spectacle qui n’est pas prêt » (réponse d’un mélomane de cinq ans). Ce qui nous mène au dit spectacle, lequel s’adresse aux néophytes mais aussi aux incollables de la musique (plus ou moins) légère, les auteurs ayant truffé leur thriller pour rire d’allusions à l’histoire de la maison, du plus facile (Carmen, Manon, Louise, etc.) au plus calé, le tout greffé sur une intrigue « diva vs diva », faisant lointainement penser au Directeur de théâtre de Mozart : « un jeu de piste », précise Dupin, dont la musique pimpante est à double ou quadruple fond, joli modèle de patchwork sans coutures. Tout cela est fort bien joué et chanté (opéra comique ne signifiant pas opéra drôle mais spectacle où l’on chante et parle) par une jeune troupe montrant que le secret du genre est bien retrouvé. Public sage (le spectacle manquerait-il un peu de folie ?), peu d’enfants  : il y en aura probablement davantage en matinée, à moins que ce ne soit la faute aux vacances scolaires.  Rattrapage possible jusqu’au 11 mars avec – autre commande maison -  La Princesse légère de la Colombienne Violeta Cruz, ainsi qu’une My Fair Lady version juniors, où paraîtra la Maîtrise Populaire de l’Opéra Comique. 
François Lafon

Opéra Comique, Paris. Le Mystère de l’écureuil bleu, jusqu’au 25 février. « Mon premier festival d’opéra », jusqu’au 11 mars (Photo © Vincent Pontet)

vendredi 16 février 2018 à 23h33
A la Cité de la Musique : Requiem (1993) de Hans Werner Henze, par Matthias Pintscher et l’Ensemble Intercontemporain. Une messe des morts « laïque et multiculturelle, au nom de tous ceux qui, dans le monde, sont morts avant l’heure », in memoriam Michael Vyner, directeur du London Sinfonietta et ami proche du compositeur. Particularité : c’est un requiem sans voix, constitué de neuf concertos sacrés pour piano ou trompette et orchestre, correspondant à chaque étape de la liturgie. Un ensemble composite (chaque pièce ou groupe de pièces a été créé séparément) et pourtant cohérent, dans le style « librement dodécaphonique » cultivé par cet Allemand tôt installé en Italie, auteur d’opéras à succès et de symphonies géantes, figure de l’establishment musical mais méprisé par l’avant-garde officielle, échappant à toute chapelle mais engagé à l’extrême-gauche et convaincu que la musique pouvait contribuer à la venue du Grand Soir. Ces neuf concertos ne sont d’ailleurs pas vraiment des concertos : si débat il y a entre le soliste et l’orchestre, la bataille est idéologique, entre bruits de bottes, foule avinée et lendemains qui chantent. Les références elles-mêmes ne sont pas là où on les attend : ce n’est pas la trompette qui clame le "Dies Irae", mais le piano, et le "Sanctus" final fait sortir deux trompettes de l’ensemble pour répondre au soliste. Pintscher et l’Intercontemporain (… créé par Pierre Boulez, ennemi intime de Henze) jouent cette œuvre inclassable et rarement jouée - en France tout au moins -, comme un grand classique, ce qui n’est que justice. Bravo aux virtuosissimes solistes : le trompettiste Clément Saunier, entré en scène un peu tard mais d’autant plus concentré ensuite, et le pianiste Sébastien Vichard, remplaçant au pied levé son confrère Dimitri Vassilakis. 
François Lafon

Cité de la Musique – Salle des concerts, Paris, 16 février
(Photo : Hanz-Werner Henze dans les années 70 © INTERFOTO/Alamy Stock Photo)

A l’Auditorium de Radio France, premier des dix-neuf concerts du festival Présences 2018, dédié cette année à Thierry Escaich, compositeur, organiste, accordéoniste, improvisateur, enseignant et académicien. Au programme, Escaich - Maurico Kagel - Escaich, mais avant tout trois œuvres conférant un contenu contemporain à des formes anciennes : le ground anglais (brèves variations sur une basse obstinée), le motet et l’oratorio. Ground III, extrait d’un ensemble de six œuvres aux effectifs variés, marie l’orgue aux percussions. Avec le formidable percussionniste Gilles Durot, Escaich, qui a commencé par une improvisation à l’orgue sur la fanfare qu’il a composée comme blason du Festival, semble encore improviser. Erreur : les sons issus de ces noces étranges relèvent de la haute joaillerie. Détournés aussi les Motetten de Kagel : pas de voix (motet viendrait de « mot »), mais huit violoncelles (l’excellent Ensemble Nomos) : « Je bâtis des pièces plurivoques avec des détails univoques », déclarait le maître argentin. Enfin l’oratorio Cris, créé à Verdun en 2016 lors des commémorations de la Grande Guerre, ajoute aux percussions et aux violoncelles un grand chœur, un petit chœur, un accordéon et un récitant, le romancier et dramaturge Laurent Gaudé, auteur du texte (plutôt réussi sur un sujet risqué) et bon comédien. Cette fois, c’est à l’oratorio français que l’on pense, à Franck et Honegger, la furia rythmique, le melting pot d’influences savantes et populaires qui sont la marque du compositeur en plus. "Ma génération est encline à faire une synthèse des courants qui ont marqué le XXème siècle. Les fondements d’une musique peuvent être tonaux, comme c’est le cas pour la mienne, mais intégrer toutes sortes de modalités, polytonalités, polyrythmies", déclare Escaich. De quoi faire faire la grimace aux gardiens du temple darmstadtien, d’autant que Présences 2017 était dédié à la pourtant pas tellement plus orthodoxe Kaija Saariaho. 
François Lafon

Présences, Radio France, jusqu’au 11 février (Photo © Claire Delamarche)

jeudi 1 février 2018 à 23h43
A l’Opéra Comique : Et in Arcadia ego (« Même en Arcadie, j’existe », ou « Moi aussi j’ai vécu en Arcadie », allusion à l’œuvre de Nicolas Poussin), création sur des musiques de Jean-Philippe Rameau. Au départ, un « big bang baroque » rêvé par Christophe Rousset. A l’arrivée : un « big bang intérieur » mis en scène par la performeuse Phia Ménard sur un scénario du romancier Eric Reinhardt. Le pitch : une femme de quatre-vingt-quinze ans connaît de longue date le jour et l’heure de sa mort. Arrivée au moment fatidique, elle se revoit aux divers âges de son existence, sous les traits de la jeune fille qu’elle ne s’est jamais résolue à ne plus être. Un prétexte pour Rousset et ses Talens Lyriques de composer un somptueux patchwork ramiste, opéra imaginaire pour chœur, orchestre et voix solo, celle de la mezzo Lea Desandre. Audace suprême, bien que fondée sur des habitudes de l’époque : les textes des airs ont été réécrits par Reinhardt, dans un style baroque branché. On y parle, au prix de quelques acrobaties prosodiques, de « fans affreux » et de « groupies votre poison », et le « Rassemblez-vous, peuples » de Castor et Pollux devient « Retirez-vous, jouets ». A cela s’ajoute, autour de Lea Desandre dont la performance vocale, dramatique et même acrobatique est étonnante, l’univers de « transformation de la matière et d’injonglabilité » (elle est jongleuse de formation) qui a fait le succès de Phia Ménard et de sa compagnie Non Nova. Mais si certains tableaux - comme la rampe perdue dans les nuées où disparaît la mourante -, sont saisissants, d’autres sont curieusement décalées, tel le gros lapin bleu qui fond (un maître glacier est au générique) tandis que l’héroïne (qui s’appelle Marguerite) jouit de sa prime jeunesse, ou carrément ridicules, comme le monstre en plastique couleur sac poubelle qui clôt le spectacle, lequel n’est probablement  pas étranger à l’agressivité d’une partie de la salle lorsque reviennent saluer la metteur en scène et le scénariste.
François Lafon 

Opéra Comique, Paris, jusqu’au 11 février. En direct sur Mezzo Live HD et Culturebox le 9 février
(Photo © Pierre Grosbois)