Mardi 23 avril 2019
Concerts & dépendances
Lundis de l’Athénée 2019 n°3 : mélodie française par Stéphane Degout et Alain Planès. Duo de solistes, Debussy, Fauré, Chabrier et Duparc n’ayant pas prévu de hiérarchie entre le chanteur et le pianiste (Il y a deux ans, même lieu, même série, c’était avec Cédric Tiberghien que Degout faisait équipe pour un mémorable récital Ravel-Poulenc – voir ici). Alliage réussi que cette voix égale sur toute la tessiture et ce piano évocateur et coloré. On pense à les écouter à Roland Barthes, non pas tant à l’article célèbre de Mythologies comparant le chant « bourgeois » de Gérard Souzay à celui, « essentiel », de Charles Panzéra, mais à la comparaison qu’il fait, dans Sur Racine, de Maria Casarès et Alain Cuny dans Phèdre (TNP, 1958), la première jouant la tragédie « comme si elle était personnellement concernée », le second « n’intervenant dans son propre discours que pour manifester clairement ses plus grands changements ». C’est bien par pans – on pourrait dire par paysages – que Degout fait avancer le discours – diction précise, musicalité irréprochable, implication totale mais non intrusive, évitant l’explication de texte à laquelle se livrent tant d’interprètes, au cas où l’on n’aurait pas compris que Verlaine (Debussy, Fêtes galantes – Fauré, Mandoline) et Catulle-Mendès (Chabrier, Chanson pour Jeanne) ne planent pas dans les mêmes cieux. Ce n’est - après la récréation Chabrier - que chez Duparc, où le lyrisme fait partie de l’expression, que l’on retrouve en partie Degout chanteur d’opéra, sans rien de démonstratif cependant, après un splendide Promenoir des deux amants (Debussy – Tristan L’Hermite). Bis savoureux - où Ravel fait une apparition fugitive -, Planès, en grand artiste, sachant suspendre le son comme  Degout suspend le sens. 
François Lafon 

Théâtre de l’Athénée, 23 février (Photo : Stéphane Degout©DR)

Ouverture à l’Auditorium de Radio France du 29ème Festival Présences, consacré cette année à Wolfgang Rihm. Pas facile pour ce premier concert (sur quinze), d’imaginer un programme emblématique de ce compositeur prolifique, dont Pascal Dusapin - qui le dit son « frère allemand » - décrit la musique comme « une rivière, laquelle peut se faire grand fleuve ou petit ruisseau ». Bertrand Chamayou, pianiste en résidence-maison et ordonnateur de la soirée, a joué la parenté instrumentale : une oeuvre du maître (piano seul) pour commencer, L’Eclair d’Hugues Dufourt d’après Rimbaud (deux pianos, deux percussions) ensuite, Refrain de Karlheinz Stockhausen (piano, vibraphone, célesta amplifié, woodblocks) après l’entracte, Atomization, Loop & Freeze de Martin Matalon enfin, autre création mondiale de la soirée. Parenté de style plus relative, même si les formations requises par les pièces de Dufourt et Matalon évoquent chacune à sa façon la Sonate pour deux pianos et percussions de Bela Bartok, celle de Dufourt, en frontispice de laquelle le pianiste Sébastien Vichard se fait récitant rimbaldien, requérant la même formation, celle de Matalon faisant appel à trois pianistes et trois percussionnistes dirigés par le compositeur lui-même, comme un final à grand spectacle de ce concert commençant en solo par le brûlant (définition par Rihm de … Schönberg) Klavierstücke n° 6 (remplaçant la pièce nouvelle que la maladie a empêché Rihm de composer), dont Chamayou contribue à faire, en pianiste multitâche aux doigts infaillibles qu’il est, un big bang rihmien dont le reste découlera. Sans faute pour l’« All Star Band » réuni, avec entre autres la pianiste Vanessa Benelli Mosell et le percussionniste Florent Jodelet. Restent, en cinq jours encore, quatorze concerts et une cinquantaine d’œuvres de trente-huit compositeurs pour achever le portrait de Rihm en démiurge de son temps. 
François Lafon

Présences, festival de création musicale de Radio France, du 12 au 17 février (Maison de la Radio, cinéma le Balzac). Concerts retransmis par France Musique (Photo Wolfgang Rihm © DR)

A l’Opéra du Rhin : La Divisione del Mondo (1675) de Giovanni Legrenzi. Un « chef-d’œuvre inconnu », selon Christophe Rousset, d’un compositeur pas assez connu, figure pourtant après Monteverdi et Cavalli de la troisième génération des grands de l’opéra vénitien. La partition de cette "Division du monde" n’était pourtant pas loin, dormant à Paris sur un rayonnage de la Bibliothèque Nationale et éditée en l’an 2000 seulement par le chef Thomas Hengelbrock. Une musique superbe en effet, et efficacement théâtrale, remplaçant le recitar cantando de ses prédécesseurs par un montage virtuose d’arias éclairs reliés par des récitatifs non moins fulgurants, épousant le rythme fou de l’histoire. Car s’il met en scène les dieux de l’Olympe, c’est – toute chronologie gardée – à la manière d’Offenbach que Legrenzi et son librettiste Corradi le font, quatre générations d’immortels se retrouvant entraînés dans vaudeville érotico-familial dont Vénus et Discorde (4ème génération) sont les dei pas du tout ex machina, la très mode metteur en scène néerlandaise Jetske Mijnssen remplaçant (qui ne le fait maintenant ?) machines baroques et Jupiter en jupette par les fastes faux luxe du soap opera, moderne mythologie. Cela fonctionne à plein dans la première partie, menée à un train d’enfer (si l’on peut dire), un peu moins dans la seconde, où la musique prend de l’ampleur jusqu’au grand air (de Vénus bien sûr) et où dieux et déesses – passablement sonnés à l’instar du décor dévasté - prennent une dimension plus humaine (si l’on peut dire, bis). Rousset jongle en chef de théâtre aguerri avec ce panaché folie-failles cachées, menant à la tête de ses impeccables Talens Lyriques une troupe de chanteurs-acteurs aussi brillamment dirigés musicalement que scéniquement. 
François Lafon 

Opéra du Rhin : Strasbourg jusqu’au 16 février, Mulhouse les 1er et 3 mars,  Colmar le 9 mars. Nancy, Opéra, du 20 au 24 mars. Versailles, Opéra Royal, les 13 et 14 avril (Photo © Klara Beck)

Aux Bouffes du Nord, Heptaméron  - récits de la chambre obscure, de Marguerite de Navarre, agrémenté de madrigaux de Monteverdi, Marenzio, Gesualdo, Pallavicino et Rossi. Un spectacle ouvert comme les cultive Benjamin Lazar, associé cette fois à Geoffroy Jourdain et à son ensemble Les Cris de Paris. A partir du recueil inachevé de la sœur de François Ier, où cinq hommes et autant de femmes se retrouvent isolés du monde durant sept jours de pluie diluvienne (Hepta : sept - méron : partie du tout – référence au Décaméron de Boccace), se racontant  des histoires d’amour et de mort qu’ils ont vécues, entendues ou imaginées, Lazar a mêlé les sources et les époques, les huit chanteurs-acteurs-instrumentistes et les trois comédiens réunis passant de Marguerite de Navarre à … eux-mêmes, du français Renaissance au parler le plus contemporain, selon le style très mode du « jeu transparent » (costumes de tous les jours, déguisements improvisés, interprétation des personnages tout en restant visibles en tant qu’individus). Cela donne des « moments de théâtre », comme les confidences récurrentes en franglais (mais pas seulement) du comédien Geoffrey Carey, mais frôle la monotonie quand se répète l’alternance récits-madrigaux. Question d’espace (un sol nu avec trous et trappes, inspiré de Vinci et Dürer), d’éclairage (rien d’une « chambre obscure », fût-elle celle de l’âme) ? On ne sent pas vraiment cet univers protégé et dangereux à la fois, suggéré par des projections de très actuels accidents et attentats, si ce n’est au détour de quelques madrigaux formidablement réanimés, moments de grâce où apparaît la « dramatisation de la disparition du désir, l’autodestruction de la forme par son sujet même » caractéristiques du genre selon Geoffroy Jourdain. 
François Lafon

Bouffes du Nord, Paris, jusqu’au 23 février. Opéra de Reims, 1er et 2 mars, Théâtre de Caen, 12 et 13 mars. Le Trident, Cherbourg, 18 et 19 mars. Théâtre d’Angoulême, 22 et 23 mars. Théâtre de Liège (Belgique), du 31 mars au 4 avril (Photo © Simon Gosselin)