Mercredi 28 septembre 2022
Concerts & dépendances
Première en public à l’Opéra Bastille du Faust de Gounod mis en scène par Tobias Kratzer, créé à huis-clos et diffusé en direct sur France 5 en mars 2021 (voir ici). Salle unanime pour ce spécimen pourtant avéré de Regietheater, usant sans abuser de la vidéo et transposant l’action dans le Paris de notre temps et sa banlieue. Changements de perspective pour ce spectacle complexe, et pas toujours dans le sens que l’on croirait, le filmage télé de Julien Condemine débroussaillant par exemple les actions simultanées du 3ème acte (séduction de Marguerite), plus difficile à saisir et coordonner en « réel », entre effets de gros plans et allées et venues dans un immeuble présenté en coupe. Même sensation de rigueur cependant dans la conduite de l’action et de pertinence dans la transposition, même équilibre entre fantasmagorie alla Méliès (kermesse transformée en vol au-dessus de la ville, Nuit de Walpurgis entre rues désertes et Notre-Dame en feu) et cauchemar alla Rosemary’s baby, telle cette séance d’IRM (« Scène de la chambre » dans la version traditionnelle) où l’on comprend que l’enfant de Marguerite sera un petit diable. Sous la direction de Thomas Hengelbrock, plus tragique, moins preste que celle de Lorenzo Viotti la saison dernière, changements de perspectives vocales aussi, Christian Van Horn (Méphisto) se révélant plus impressionnant et Florian Sempey (Valentin) raffinant davantage, jusqu’à une « scène de la mort » très réussie. Accord pas gagné d’avance enfin entre la voix « grand opéra » d’Angel Blue (révélée au festival d’Aix en Tosca – voir ) et celle, plus « musique de chambre », de Benjamin Bernheim, ce dernier confirmant un art de la nuance et une musicalité comme on en rencontre rarement.
François Lafon 

Opéra National de Paris – Bastille, jusqu’au 13 juillet (Photo © Charles Duprat / OnP

Depuis son obtention d’un Grand Prix à Evian en 1978 et au Printemps de Prague l’année suivante, le Quatuor Prazak est reconnu comme une des plus prestigieuses formations de ce genre. Il brille dans tous les répertoires, classique, romantique, tchèque, Seconde Ecole de Vienne, sans oublier les compositeurs tchèques victimes de l’Holocauste. Sa composition s’est modifiée au fil des ans, seul l’altiste Josef Kluson est depuis les origines resté fidèle au poste, Jana Vonaskova en est le premier violon depuis 2015, la seconde violoniste et le violoncelliste en font partie depuis deux ans. Le quatuor vient de faire sa rentrée à Paris, avant une tournée qui le mènera notamment dans le Sud de la France. Organisé par l’association des Amis de Marie Laure, ce concert de rentrée programme deux œuvres incontournables du romantisme allemand. Le quatuor de Schubert « La jeune fille et la mort » est abordé en demi-teinte, presque en un murmure, comme s’il fallait ménager ses forces, et avec l‘énoncé du lied au début du deuxième mouvement, on franchit le seuil fatal. Dans le finale tout explose. Pour le Quintette avec piano opus34 de Brahms se joint aux Prazak le pianiste François Dumont. Comme il se doit, conclusion toutes forces déployées. Moment de haute émotion avec le bis : le Lento con molto sentimento central du quintette de Franck, ouvrage tout juste enregistré par François Dumont et les Prazak.
Marc Vignal
 
Salle Gaveau, 22 juin (Photo © Prazak Quartet)

Fin de saison à l’Athénée Louis-Jouvet : Mon Amant de Saint-Jean par Stéphanie d’Oustrac (mezzo-soprano) et Vincent Dumestre  avec  Le Poème harmonique. Un ancêtre baroque de la célèbre valse musette créée par Lucienne Delyle (1942) ? Non, la chanson elle-même, clôturant un programme ouvert avec le Prélude et Passacaille en mi mineur de Marin Marais, et où la diva-divette-diseuse-goualeuse, il y a peu (voir ici) Périchole d’Offenbach à l’Opéra-Comique, raconte ses débuts provinciaux avec… Dumestre et ses acolytes tout en brouillant nos repères chronologiques, J’ai perdu ma jeunesse (tiens, Damia) voisinant avec Les Petits pavés (tiens, Cora Vaucaire), séparés par un Lamento d’Arianna de Monteverdi grand format, où la divette etc. troquant la salopette noire contre une somptueuse robe baroque accède au statut de diva. Une fois compris que les murs entre musique savante et succès populaires ne demandent qu’à tomber, la diseuse etc. égrène les grivoises Nuits d’une demoiselle (tiens, Colette Renard) et la goualeuse etc. le déchirant Où sont tous mes amants (tiens, Fréhel), nous offrant le pendant du mémorable diptyque Cocteau-Poulenc (La Voix humaine – Le Bel indifférent) qu’elle a donné à deux reprises sur la même scène (voir ). Et quel plaisir de voir et d’entendre Dumestre and co. (formidable accordéoniste Vincent Lhermet) passer eux aussi de la cour à la ville avec la tenue stylistique qu’on leur connaît ! Une fois resserrés quelques boulons (rythme général, textes d’enchaînements, tendance de Stéphanie d'Oustrac à surligner chaque style), le concert-spectacle aura tout pour devenir un must. 
François Lafon 

Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 20 juin (Photo © Ph. Delval) - Au Midsummer Festival de Hardelot le 23 juin

Ouverture à la Cité de la Musique, de ManiFeste 2022, le festival de l’Ircam. Une sortie de crise (sanitaire) en forme de résurrection avec la réouverture de l’Espace de projection sous le plateau Beaubourg - palais de sons à l’acoustique modulable accueillant une réplique du Polytope de Cluny (en lien avec l’exposition Xenakis – voir ici) -, et la célébration du compositeur Philippe Manoury (pour ses soixante-dix ans) autant que du savant Turing, précurseur persécuté. Trois visions de l’orchestre (…de Paris dirigé par la cheffe Chinoise Lin Liao) pour cette ouverture, façon d’affirmer haut et fort qu’« on a exploré jusqu’ici qu’un seul modèle, celui de Mannheim vers 1750 que l’on a simplement agrandi, alors qu’il peut en exister beaucoup » (Manoury) et qu’il s’agit d’ « émettre vers des publics diversifiés et très éloignés » (Frank Madlener, directeur de l’Ircam). Manoury donc ouvre le ban avec Ring pour orchestre spacialisé, premier volet d’une Trilogie Koln (création en 2016 à Cologne) : instrumentistes dans la salle, jeux vertigineux de timbres, de masses, de références tentant de « briser les hiérarchies globales entre les musiciens ». Trois quarts d’heure où l’on traverse l’enfer et le paradis, l’incompréhensible chaos du monde et l’ordre retrouvé de la musique. Le choc est moindre avec Intrusions de la Japonaise Misato Mochizuki, où d’étranges fantômes (électronique Ircam) traversent l’orchestre, parasites incongrus, fascinants ou terrifiants venant faire … intrusion dans un monde donné comme ordonné. Retour enfin aux grands desseins avec Come play with me (poème de Yeats), chant d’amour et de souffrance pour une utopie déchue, pour électronique solo et orchestre de Marco Stroppa, concerto pour « totem frissonnant », colonne de sept haut-parleurs recomposant un concerto déconcertant, sorte de 4ème pour piano de Beethoven savamment vandalisé. Plus encore que chez Manoury et Mochizuki, l’auditeur pour ne pas s’y perdre a intérêt à avoir en mémoire les chefs-d’oeuvre du répertoire. Accueillant pour l’occasion cinq musiciennes issues des grandes formations ukrainiennes, l’Orchestre de Paris, qui officiait déjà lors du premier ManiFeste, traverse cette triple remise en question avec un aplomb et une précision qui en disent long. 
François Lafon 

Philharmonie de Paris - Cité de la Musique, salle des concerts, 8 juin - En différé sur France Musique le 22 juin, puis en streaming pendant trois ans - Festival ManiFeste, du 8 juin au 2 juillet : manifeste.ircam.fr (Photo © Bertrand Desprez)

Ouverture de Festival Palazzetto Bru Zane 2022 au Théâtre des Champs-Elysées avec Hulda, opéra en quatre actes et un épilogue (1879-1885) de César Franck, dont on commémore le bicentenaire de la naissance. Un chef-d’œuvre enfin réhabilité ? De Franck le sérieux, le pape de la musique « pure », on n’attendait pas de révélation lyrique, même si l’on savait qu’il avait tâté de ce genre « impur » à plusieurs reprises, à commencer par ce drame nordique inspiré d’une pièce du Norvégien Bjornstjerne Bjornson, créé en 1894 à Monte-Carlo sous une forme abrégée quatre ans après sa mort, l’Opéra de Paris l’ayant refusé. Effectif maximum pour cette version de concert : Orchestre Philharmonique Royal de Liège (ville natale de Franck), Chœur de Chambre de Namur, treize solistes en rang d’oignon. Impression étrange lorsque débute cette tragédie de la vengeance, guerre des clans et transfiguration par l’amour, opus majeur parmi les nombreuses tentatives d’acclimatation française de l’univers wagnérien : on reconnait de nombreux traits de l’écriture de Franck - celui qui répétait à ses élèves « Modulez, modulez ! » - mais l’on dirait par moments un « à la manière de » confié à l’un desdits élèves, comme si Franck s’était retenu de faire du Franck. Ce n’est – significativement – que lorsque le compositeur se lance dans un (double) duo façon Tristan et Isolde que l’on tient le chef-d’œuvre annoncé, compromis par un ballet obligé un rien trop long mais transfiguré par une grande demi-heure finale (sur deux heures trois quarts de musique) qui fait presque oublier le scénario conventionnel et les vers de mirliton du librettiste Charles Grandmougin. Autour de Jennifer Holloway, voix solide et interprète flamboyante du très musclé rôle-titre, le ténor Edgardas Montvidas et la soprano Judith van Wanroij défendent vaillamment des parties vocalement exigeantes, entourés de comprimari de la classe de Véronique Gens ou Matthieu Lecroart, tous galvanisés par le jeune directeur musical de l’Orchestre Gergely Madaras. Un enregistrement est prévu dans la collection Palazzetto Bru Zane « Opéra français ». 
François Lafon 

Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 1er juin. César Franck au Festival Palazetto à Paris jusqu’au 19 juin. Opéra en concert : Phryné de ... Saint-Saëns le 11 juin à l'Opéra Comique (Photo © DR)

 

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