Mercredi 16 octobre 2019
Concerts & dépendances
Dernière au Grand Théâtre de Provence de Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weill et Bertolt Brecht. L’acmé annoncée de Pierre Audi an 1 à Aix.  Presse unanime : déception. La faute au metteur en scène Ivo van Hove, plus heureux au théâtre (Les Damnés à la Comédie Française, Vu du pont à l’Odéon) qu’à l’opéra, après un terne Boris Godounov à Bastille (voir ici) et un Don Giovanni controversé à Garnier (voir ). Avec Mahagonny, pas besoin pourtant de psychanalyser les auteurs : tout y est dit de notre époque à travers la métaphore du capitalisme façon théâtre épique / déconstruction du genre opéra, suite de scènes didactiques se terminant par « On ne peut rien pour personne ». Puisque de déconstruire il est question, Van Hove met à nu son très mode arsenal personnel : scène vide, machinerie à vue, action filmée en direct, incrustations sur fond vert, ventilateurs géants pour la scène du typhon, point de bascule de l’histoire édifiante de cette ville-piège fondée par trois escrocs et inféodée à l’argent-roi, où le « tout est permis » remplaçant le « défense de… » mènera à la catastrophe. Mais le travail semble avoir été abandonné en chemin, à moins que ce ne soit là qu’une ultime démonstration de ladite déconstruction. On souffre pour les chanteurs (pas les moindres pourtant : Karita Mattila, Nikolai Schukoff, Annette Dasch, Willard White, Thomas Oliemans) tentant de se faire entendre sur ce plateau ouvert à tous les vents, pour Esa-Pekka Salonen peinant à trouver le lien entre la fosse et la scène en dépit (ou à cause ?) des somptuosités du Philharmonia Orchestra, et l’on admire la pertinence musicale et la disponibilité scénique du Chœur Pygmalion, moins attendu ici que dans le Requiem de Mozart auquel il participe au Théâtre de l’Archevêché. 
François Lafon 

Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence, 15 juillet (Photo © DR)

En cinq dimanches et douze concerts, le Festival de l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache (et son légendaire orgue historique) servit pour sa trente-troisième édition d’écrin à la musique ancienne et baroque. La formule, ô combien éprouvée, séduit autant les spectateurs que les musiciens : au concert de 11h30 succédait un grand déjeuner associant public et artistes (accueillis à grand renfort d’applaudissements !), tandis qu’en ce dernier dimanche de juin, la manifestation se terminait sur un ultime concert, à 16h30.
Vincent Dumestre, de retour à Saint-Michel, y fêtait le vingtième anniversaire de son Orchestre du Poème Harmonique avec un programme exceptionnel Monteverdi, Marazzoli, Rossi et Mazzochi – intitulé « Anamorfosi » –, constitué de pages issues de la Contre-Réforme, époque où l’église demandait aux musiciens de remplacer les paroles de leurs œuvres profanes par des textes sacrés. Ainsi, la passion amoureuse qu’exprimaient les madrigaux, ou les scènes de disputes de héros légendaires, se commuaient en messages apostoliques, où saints et pécheurs révélaient le tourment de leur âme. En réunissant un quintette vocal de premier ordre – les fidèles du Poème comme Claire Lefilliâtre (Bourgeois Gentilhomme, La Vita Humana, Cadmus et Hermione…) et Camille Poul (Cadmus et Hermione) associées au ténor Nicholas Scott (l’Orfeo d’Ambronay, en 2017 !) et aux basses Benoît Arnould (Jésus dans la St Jean du Banquet Céleste, en 2019) et Thomas Kral (Bach, avec Pygmalion) –, le chef met pleinement en lumière ces métamorphoses ambiguës. La plainte de la Vierge chez Monteverdi (Maria quid ploras) y paraît d’une douceur infinie, tandis qu’une cantate sur la mort d’un roi devient une scène de la Passion avec Luigi Rossi dans Un allato messaggier. Programme magnifique, à retrouver en septembre prochain, pour le label Alpha.
Révélé dans l’Erismena de Cavalli, en 2017, Jakub Jozef Orlinski est devenu du jour au lendemain une vedette du baroque. En tournée avec Il Pomo d’Oro, le contre-ténor défendait son premier CD « Anima Sacra » (voir ici), qui rassemble un répertoire d’airs sacrés rares, dénichés chez Heinichen, Zelenka et Fago. Mais le concert serait-il aussi probant ? À la direction, Maxim Emelyanychef a laissé sa place en tournée à l’Italien Francesco Corti, qui fit ses débuts au sein des Musiciens du Louvre, en 2007, avant de jouer également avec les Talens Lyriques, Pulcinella et Le Concert des Nations. Orlinski répond à toutes les attentes dans un tel répertoire : sa voix est ample et délicate, aussi chaleureuse et pétillante que son physique : costume noir, pochette rouge… et chaussettes assorties ! Avec un tel chanteur, Jésus au Calvaire de Zelenka resplendit de son expression la plus juste et les Alléluia sont d’une grâce inouïe –Tam non splendet sol creatus de Fago. Applaudissements à tout rompre, plusieurs bis et nouvelle étape d’une série de douze concerts donnés en vingt jours, rien qu’en France, pour ce contre-ténor et cet ensemble si brillants.
Franck Mallet
30 juin, Festival de l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache (Photo © Fest. de l’abbaye de St. en Thiérache)
Extraits des deux concerts à retrouver en ligne sur Facebook : https://www.facebook.com/404662460129143/videos/413046199420872/