Mercredi 28 septembre 2022
Concerts & dépendances
lundi 22 mars 2021 à 16h22
Une représentation maintenue à l’Opéra de Lille qui tient « du miracle » pour sa directrice Caroline Sonrier, eu égard à la motivation des artistes comme du personnel : deux représentations réservées aux professionnels (20 et 22 mars) pour l’unique ouvrage lyrique de Debussy mis en scène par Daniel Jeanneteau et dirigé par François-Xavier Roth à la tête de son ensemble sur instruments d’époque. La scène s’ouvre sur le décor unique d’un trou béant à l’avant du plateau, flanqué de deux murs très hauts. À la fois source, précipice, fontaine et gouffre (où viendra basculer de manière saisissante le corps de Pelléas, au final de l’Acte IV), le théâtre de Maeterlinck va tourner tout autour comme un manège selon une mécanique d’attraction-répulsion des corps, fidèle à l’esprit du texte : cette distance entretenue entre les différents personnages, qui surgissent de l’obscurité pour y disparaître – ce que le metteur en scène nomme le jeu : « des rapports entre les êtres, l’édifice complexe et mouvant  de leurs relations familiales, amoureuses et psychiques ». Cette distanciation, Covid-19 oblige, s’exerçait aussi à l’orchestre, avec dans la fosse les cordes et, derrière le chef, les vents, installés sur un parterre débarrassé de plus de la moitié de ses sièges et pourvu d’écrans relayant ses indications. Reconnu pour son travail de recherche sur les partitions, en particulier celles du début du XXe siècle (Stravinsky, Debussy, Ravel…), François-Xavier Roth se fonde sur une nouvelle édition critique de 2020 (XXI Music Publishing), les conseils de son collègue Louis Langrée, qui a dirigé plusieurs fois Pelléas, et les « partis pris artistiques » de son mentor Pierre Boulez. Un enjeu artistique d’autant plus important pour lui, puisque le premier opéra qu’il dirigea à Caen, en 2002, était ce même ouvrage… Vingt ans plus tard, et à la tête des Siècles, ensemble qu’il a fondé, il offre une version sensiblement différente de ce que les maisons d’opéras nous proposaient jusque-là. C’est moins le soyeux des cordes que le nerf de l’orchestre debussyste que Les Siècles mettent en valeur : comme si les brumes mystérieuses de la forêt faisaient place à la clarté expressive des contrastes d’une Mer en devenir – dont la création viendra trois ans plus tard. Roth ne verse pas pour autant dans un orchestre grandiloquent ni dans une réserve exagérée – la leçon de Boulez, peut-être ? Forts de leur expérience sur les partitions réévaluées du Sacre du printemps et de Petrouchka de Stravinsky, les instrumentistes des Siècles appliquent une méthode similaire en cultivant une sonorité plus détaillée et franche. Prise de rôles pour le couple vedette, le ténor Julien Behr et la soprano Vannina Santoni. Behr interprète un Pelléas trop effacé, à la voix souvent couverte par l’orchestre – souhaitons qu’à l’occasion de la captation vidéo et audio (un enregistrement CD est prévu) ce problème soit résolu ! – ce que compense une certaine  aisance scénique. Pieds nus, « bête blessée, proie ou chasseresse, victime et bourreau, mue par des injonctions contradictoires » (Jeanneteau) la Mélisande tour à tour apeurée, naïve et féline de Vannina Santoni, est d’autant plus en osmose avec le spectacle qu’elle offre une interprétation mûrement réfléchie de son personnage, apparition échouée sur les rives d’un monde en décomposition. Son timbre égal et assuré domine la distribution et vibre à l’unisson avec l’impérieux Golaud du baryton Alexandre Duhamel, tout aussi vif à restituer la variété de son caractère, de la fermeté à la lâcheté, jusqu’à la folie. Le reste du plateau ne démérite pas, bien au contraire, avec la Geneviève de Marie-Ange Todorovitch, l’Arkel de Jean Teitgen, le médecin de Damien Pass et l’Yniold d’Hadrien Joubert, jeune garçon issu de la Maîtrise de Caen – tous d’une diction parfaite. Ce Debussy, certes différent, nerveux, contrasté et quasi convulsif fera date ; le voilà capté et préservé, donc à revoir.      
   Franck Mallet
• Opéra de Lille, 20 mars 2021, 17h.
Diffusion sur OperaVision [www.operavision.eu] à partir du 9 avril et sur la chaine de télévision régionale Wéo.
Photo : Alexandre Duhamel (Golaud) et Vanina Santoni (Mélisande)© Frédéric Lovino

 

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