Lundi 25 mars 2019
Concerts & dépendances
A l’Auditorium de la Seine Musicale (Ile Seguin), concert des Jeunes Talents de l’Académie Philippe Jaroussky – deuxième promotion « Vivaldi ». Défi de l’année : marier des instrumentistes (et des instruments) modernes avec un ensemble baroque, le très en vue Concert de la Loge dirigé par Julien Chauvin. Au programme Vivaldi bien sûr, mais aussi Bach, parce qu’il était admirateur et adaptateur du Prêtre roux, mais aussi et surtout pour donner sa place au piano, constitutif de l’institution au même titre que le chant, le violon et le violoncelle. Autre défi pour les quatre fois six académiciens : se retrouver, pour un baptême de scène, face à la plus abyssale et à la plus virtuose des musiques, certains morceaux cumulant les deux caractéristiques. Au long de ce marathon de trois heures d’horloge en dix-neuf œuvres ou extraits, les maîtres se mêlent aux élèves : Jaroussky lui-même - voix en apesanteur dans un air d’Il Giustino (Vivaldi) -, Christian-Pierre La Marca jouant le Concerto pour deux violoncelles RV 531 (idem) avec l’excellent élève Thibaud Reznisek, David Kadouch se réservant, seul, un rafraîchissant « Schafe Können sicher weiden » (Bach). Barre haut placée, donc, obligeant l’auditeur à relativiser ses « J’aime » ou « Je n’aime pas » et à se méfier du côté Speed Dating de l’exercice. Peu d’inquiétude cependant pour les sopranos Julie Prola et Amélie Raison, possédant leur Vivaldi jusqu’au bout de la voix, ou pour le contre-ténor Paul-Antoine Benos-Dijian, et applaudissements devant l’assurance d’Hector Burgan (violon) ou la musicalité d’Ingmar Lazar (piano). 
François Lafon

Seine Musicale, Boulogne-Billancourt, 21 décembre (Photo : Julie Prola © DR)
 
A l’Opéra Comique : Hamlet d’Ambroise Thomas. « On peut violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants, » disait Alexandre Dumas, dont l’adaptation rien moins que philologique de la pièce de Shakespeare a servi de modèle aux librettistes Barbier et Carré.  Résultat : un grand opéra à la française, histoire d’amour (malheureux) et de famille (criminelle) où en lieu et place de « The rest is silence », on chante en guise de (presque) happy end « Vive Hamlet ! Vive notre roi ! » A ce beau monstre remis à la mode par des barytons auxquels on ne refuse rien (Thomas Hampson en tête), le metteur en scène Cyril Teste a appliqué la recette qui lui a réussi la saison dernière dans Festen (une autre histoire de famille, d’après le film de Thomas Vinterberg) : raccords virtuoses entre extérieur (filmé en direct) et intérieur (la scène comme un studio), « jeu transparent » (les acteurs, habillés comme tous les jours, restant eux-mêmes tout en interprétant leurs personnages), le tout faisant appel à une technologie si pointue qu’en ce soir de première, les interférences dues à des mobiles mal éteints ont retardé de dix minutes le début du spectacle. Que de sophistication et d’effets-mode pour un drame romantique paré d’une musique qui fonctionne à défaut d’être mémorable, est-on tenté de se dire. Mais l’ensemble lui aussi « fonctionne », le pirandellisme techno (théâtre dans le théâtre dans le … cinéma) collant tout compte fait mieux au sujet qu’une tentative de réinjection d’une dose de Shakespeare dans un organisme qui l’a si soigneusement édulcoré. Cela va aussi dans le sens du chef Louis Langrée, lequel, avec un Orchestre des Champs-Elysées à sa main, met en valeur les finesses (effets stéréo hardis, première utilisation du saxophone à l’opéra) de cette musique réputée académique. Et puis Stéphane Degout et Sabine Devieilhe forment un couple Hamlet-Ophélie crédible et suprêmement bien-chantant, entouré en particulier de la toujours émouvante Sylvie Brunet-Grupposo en Reine fourvoyée et de l’impressionnant Jérôme Varnier, Spectre du roi assassiné surgissant du public et se perdant dans la foule une fois la justice rendue.
François Lafon

Opéra Comique, Paris, jusqu’au 29 décembre (Photo © Vincent Pontet)

jeudi 13 décembre 2018 à 15h15
Le Purcell Choir (Chœur Purcell) et l’Orfeo Orchestra (Orchestre Orfeo) sont fondés à Budapest par le chef d’orchestre György Vashegyi, en 1990 et 1991 respectivement, pour faire entendre l’un Didon et Enée de Purcell, l’autre Orfeo de Monteverdi, un opéra qui n’avait jamais été donné intégralement en Hongrie. Ces deux formations comptent maintenant parmi les plus respectées du pays et sont les principales à s’y consacrer au répertoire baroque et des alentours de 1800, sans oublier ni Gesualdo (avant) ni Mendelssohn (après). Elles ont créé en Hongrie d’innombrables opéras et oratorios, et ont produit avec leur fondateur des enregistrements remarqués de Charpentier, Rameau (Les Fêtes de Polymnie - voir ici - et Naïs), Mondonville, Michael Haydn ou encore Méhul. On vient de les entendre à Paris dans l’Oratorio de Noël de Bach, plus précisément dans quatre des six cantates qui composent l’ouvrage. Ces cantates ne sont pas simplement juxtaposées, il s’agit bien d’une seule et même histoire, débutant par le recensement à Bethléem et se terminant par l’adoration des Rois Mages. Bach prévoyait  une exécution non pas d’un seul tenant, mais répartie sur les six jours de la fête de Noël, du 25 décembre au 6 janvier. On a pu apprécier une interprétation aux sonorités transparentes (trompettes et timbales à la fois  présentes et  discrètes), combinant la légèreté avec l’élan (chœur initial de la cantate V pour le Nouvel An), fervente et d’un beau sentiment intérieur dans les chorals, servie par un chef dirigeant des deux mains et aux gestes expressifs, de bons solistes et un chœur d’une trentaine de chanteurs. Un Bach chargé d’humanité, proche de la congrégation des fidèles.
Marc Vignal
 
Eglise Saint-Roch, 12 décembre (Photo © DR)

mardi 11 décembre 2018 à 10h02
Aux Bouffes du Nord, dans le cadre de La belle Saison, Roger Muraro joue Debussy, Albeniz et Messiaen. Un crescendo : les 1ère, 3ème et 5ème des douze Etudes du premier, dont il vient d’enregistrer l’intégrale pour Harmonia Mundi, sont comme il se doit (mais le but est rarement atteint) techniques, référentielles et ironiques vis-à-vis desdites références. Cela fait entendre différemment le premier des quatre cahiers d’Iberia (qu’il a enregistrés il y a une quinzaine d’années pour Accord. Les réenregistrera-t-il ?), la rêveuse Invocacion initiale et le cocktail explosif/langoureux d’El Puerto débouchant une Fête Dieu à Séville plus colorée et imagée que jamais, sorte de point de non-retour des possibilités du piano (mais pas du pianiste, qui en a encore « sous les doigts »). Reste (si l’on peut dire) après l’entracte à tendre à la fin du temps selon Messiaen. Avec Fanny Robillard (violon), Raphaël Perraud (violoncelle) et Patrick Messina (clarinette), célestes dans leurs illustres solos, il tient le cap : « suggérer le sens de l’éternité, tout en restituant l’exactitude des rythmes, des couleurs, des plans sonores, et enfin de garder une ligne avec l’émotion le plus pure et intense ». Cela donne un Quatuor pour la fin du temps qui - s’il est lui aussi enregistré - restera « de référence ».
François Lafon
 
Bouffes du Nord, paris, 10 décembre. Tournée, jusqu’au 18 avril, à Cherbourg, Saint-Omer, Bézier, Coulommiers (Photo : Roger Muraro © Bernard Martinez)
 
samedi 8 décembre 2018 à 02h10
A Morsang-sur-Orge (Essonne), salle Pablo Neruda : Beethoven, Lalo, Dujoncquoy par l’Orchestre des Concerts de Poche. Flash back : en 2005, la pianiste Gisèle Magnan s’inspire du Livre de Poche (transport facile) et du Théâtre de Poche (Small is beautiful) pour apporter la musique là où elle ne va pas. Devise : « Pas de concerts sans ateliers, pas d’ateliers sans concerts ». Objectif : « Mettre chacun en position de créateur ». Succès rapide : 13 concerts et 21 ateliers au départ, cette année 100 concerts et 1 500 ateliers, 350 artistes visitant 260 villages et quartiers de la France entière, 41 000 participants et spectateurs, le financement étant partagé à parts égales entre subventions publiques, mécénat et recettes propres. Du socio-culturel, mais avec quelque chose en plus, tenant à la personnalité de Gisèle Magnan, élevée en tant que soliste dans la cour des grands (elle a renoncé à sa carrière pour s’occuper à temps plein des Concerts de Poche), et ayant tout naturellement maintenu le niveau. A l’affiche cette année, Karine Deshayes, Michel Dalberto, Henri Demarquette, Augustin Dumay, Thomas Enhco, le Quatuor Ebène et beaucoup d’autres, auxquels, dans le même esprit, s’ajoute le tout nouvel Orchestre « de Poche » : treize musiciens, mais pas n’importe lesquels (le Quatuor Aquilone pour les cordes, le Quintette Artecombo pour les vents), dirigés par David Walter, hautboïste, compositeur, transcripteur et pédagogue. Salle comble à Morsang pour une 1ère Symphonie de Beethoven finement transcrite (par le chef) et une Symphonie espagnole de Lalo où la charismatique Vassilena Serafimova (une habituée de l’institution) remplace le violon solo … au marimba (gros succès auprès des jeunes), le tout commenté par un guide-présentateur et précédé d'Etude/Monochrome, une pièce austère et exigeante de Paul Dujoncquoy (29 ans, compositeur en résidence avec Christian Lauba) que ce public largement néophyte écoute avec une attention dont ne font pas toujours preuve les abonnés des ensembles de musiques nouvelles. En prélude : Falla (El Pano moruno), Dujoncquoy (Le Manoir) et Beethoven (La « 9ème de poche », pliée en dix minutes) impeccablement chantés (et avec orchestre) par les très jeunes participants à l’atelier local. Une manière de renouer le dialogue entre France des villes et France périphérique.
François Lafon

Les Concerts de Poche, Morsang-sur-Orge, 7 décembre

 
A La Scala Paris (voir ici) : An Index of Metals de Fausto Romitelli. Tardive première parisienne de cette « narration abstraite et violente, épurée de tous les artifices de l'opéra, rite initiatique d'immersion, transe lumino-sonore » créée à Cergy-Pontoise en 2003, testament artistique du compositeur italien disparu l’année suivante à trente-neuf ans. Difficilement descriptible en effet cet objet sonore de cinquante minutes pour chanteuse, piano/synthétiseur, ensemble instrumental, dispositif électronique et guitares électriques, overdose acoustique avec doubles lumineux (« Composer visuellement le son, filmer acoustiquement l'image »), œuvre-synthèse de cet élève de Francesco Donatoni et compagnon de route de Tristan Murail et Hugues Dufourt, pensant le son comme une « matière à forger ». Comme un palimpseste sonore alla Luciano Berio, où les Pink Floyd côtoient Ligeti, où la soprano Donatienne Michel-Dansac (qui était de la création) trouve des accents rauques façon Björk pour chanter des « Hellucinations » dont le seul titre décrit l’œuvre tout entière, cet Index of metals résume tout un monde violent et composite : pas étonnant qu’il soit devenu culte pour toute une génération de musiciens (salle bondée, beaucoup de professionnels). Impeccable exécution des United Instruments of Lucilin dirigé par Julien Leroy, lumières du spécialiste François Menou, sophistiquées autant qu’éprouvantes (projecteurs braqués sur la salle, pleins feux sans pitié), à l’image de cette musique rappelant que Romitelli a peu avant composé trois « leçons » pour instrumentistes inspirées d'Henri Michaux, réunies sous le titre de Professor Bad Trip
François Lafon

La Scala Paris, 30 novembre (Photo : United Instruments of Lucilin © Emile Henge)