Mercredi 23 octobre 2019
Concerts & dépendances
A l'Athénée : Oiseau prophète, de Michael Levinas
jeudi 12 avril 2018 à 09h43
Épopée lyrique du poète soufi Attar (XIIème siècle), La conférence des oiseaux fut révélée grâce à l’adaptation de Jean-Claude Carrière pour son ami Peter Brook. Ce (long) spectacle, créé non pas au Théâtre des Bouffes du Nord (mythique lieu parisien de la troupe du metteur en scène), mais en Avignon à la fin des années 70, connut en 1985 une nouvelle version sous la plume de Michael Levinas, rattaché à l’époque au courant spectral de l’après Messiaen, aux côtés de Tristan Murail et Gérard Grisey. Pour sa première lyrique, ni théâtre musical ni opéra, le compositeur reprenait la forme du mélodrame héritée de Berlioz (Lelio…) et du romantisme allemand – en vérité, un fondu enchaîné d’esprit radiophonique à base de voix, de sons instrumentaux et d’électroacoustique.
 
Créée à Paris, à l’Auditorium de La Grande Halle de la Villette, La conférence des oiseaux connaîtra plusieurs reprises, avant celle-ci, confiée à Lilo Bor… une élève de Peter Brook – comme le rappelait notre confrère François Lafon, dans un « Prélude » (trop court !) à la représentation. La fable raconte comment les oiseaux se cherchèrent un roi, en la personne d’un de leurs congénères, mythique, le Simorgh… Au bout de leur longue quête, ils découvrent que celui-ci n’est autre qu’eux-mêmes : dieux et rois ne sont que des reflets. En prenant à l’époque une voix de femme au registre étendu pour le rôle principal de La Huppe, le compositeur n’avait pas encore clairement adopté sa tessiture préférée et ô combien ambiguë de contre-ténor, dont il fera le héraut de ses ouvrages lyriques suivants : Go-gol, d’après Le manteau de Gogol (1996), Les Nègres (Genet, 2004) et La métamorphose, d’après Kafka (2014). Voix étrange et fascinante, papillonnant entre le suraigu et le grave, être torturé et plaintif, voir hystérique, elle apparaît comme une personnification de l’individu, Christ aux outrages condamné à s’insérer dans la société : vous, moi…, le compositeur (?), l’artiste, etc. 
 
C’était particulièrement frappant dans cette nouvelle reprise avec la Huppe de Raquel Camarinha, soprano exceptionnelle, déjà remarquée dans Mozart et Haendel comme dans le répertoire contemporain. Elle capte l’auditeur dès qu’elle apparaît, avec la virtuosité renversante de son chant hérité du Lettrisme et un physique flatteur. À ses côtés, le comédien Lucas Hérault, qui incarne à lui seul tous les Oiseaux, n’est pas moins parfait dans cet art de la transformation cher au compositeur, virevoltant parmi chapeaux, étoles et gants, tout comme les huit musiciens de l’Ensemble 2e2m – qui eux aussi s’animent, prennent la pose… et participent grandement au succès de la pièce.   
 
La musique de Levinas nous emmène loin, très loin, avec la circonvolution élégiaque de ses souffles électroacoustiques, ses froissements métalliques (Pierre Henry), son art si subtil du pastiche (Tétralogie de Wagner, Chevauchée des Walkyries, marche des Géants et Guillaume Tell de Rossini !) et cette vibration intense qui vous pénètre (Scelsi), comme une colonne d’air qui pulse et reflue – l’une des vertus cardinales du compositeur. Seul petit bémol à ce spectacle, dû à l’acoustique propre du théâtre ou à un dosage problématique des sons enregistrés, réels et amplifiés, l’unification de ce fameux fondu enchaîné « levinassien » ne se faisait pas toujours dans les meilleures conditions. Souhaitons que cette interprétation puisse être préservée par un nouvel enregistrement qui rétablira à coup sûr l’équilibre. 
 
Franck Mallet
 
12 avril, Athénée-théâtre Louis Jouvet, Paris (Photo © 2e2m)