Vendredi 23 août 2019
Concerts & dépendances
Zauberland, pays enchanté et men in black
samedi 6 avril 2019 à 00h45
Aux Bouffes du Nord : Zauberland (Le Pays enchanté), une rencontre avec Dichterliebe de Schumann, mis en scène par Katie Mitchell. Cela commence comme un récital « normal » : soprano en lamé noir, pianiste en smoking. Mais d’autres men in black viennent troubler le cérémonial, ballet incessant entraînant la chanteuse dans un kaléidoscope de souvenirs. On comprend – notes de programme aidant – que celle-ci, enceinte, a fui l’enfer syrien pour gagner l’Allemagne, « Pays enchanté » où (croit-elle) on peut se repaître de musique et de poésie, et qu’elle rêve ce concert au moment où meurt son époux resté au pays. Par les interstices laissés par Schumann lorsqu’il a supprimé, sans expliquer pourquoi, deux fois deux poèmes de Heinrich Heine de son célèbre cycle, se glissent dix-neuf lieder de notre temps – textes du dramaturge anglais Martin Crimp, musique du compositeur, organiste et directeur d’opéra Bernard Focroulle. Redoutable gageure que de « relire ces Amours du poète à la lumière de notre temps », exil intérieur vs migration de masse. Double écueil : la métaphore politico-humanitaire (la forteresse culturelle occidentale poreuse malgré elle au grand vent de l’Histoire) et la redondance scénique (dans le lied, art de l’évocation, son et image) risquent de se tuer l’un l’autre. Non moins périlleuse : la greffe Schumann/Heine – Focroulle/Crimp. A force de fluidité, d’élégance, d’étrangeté, la mise en scène déjoue pour l’essentiel les deux premiers pièges, de même que la musique plus interrogative que démonstrative de Focroulle et le texte elliptique de Crimp offrent un subtil contrepoint au chef-d’œuvre schumannien sans chercher à rivaliser avec lui. Et pourtant - question de tempo ou imperfection structurelle ? - on a, pendant le dernier quart d’heure de ce spectacle court (1h15) une impression de déjà dit et de déjà entendu. Performance de Julia Bullock (révélée par Focroulle au festival d’Aix dans le Rake’s Progress de Stravinsky) et de Cédric Tiberghien au piano, tous deux passant d’un monde à l’autre sans solution de continuité, secondés par un très virtuose quatuor de comédiens-tortionnaires-accessoiristes.
François Lafon 

Bouffes du Nord, Paris, jusqu’au 14 avril. Tournée (France, Allemagne, Etats-Unis, Royaume-Uni, Russie, Belgique) jusqu’en mai 2020 (Photo © DR)