Mardi 21 mai 2019
Concerts & dépendances
Pelléas, Christophe Honoré et le jeu de l’envers
lundi 15 juin 2015 à 00h02

Nouveau Pelléas et Médisande à l’Opéra de Lyon, mis en scène par Christophe Honoré. Deux façons de saisir l’insaisissable fable de Maeterlinck : la symboliste - château fort, forêt, propos lourds de sens (mais lequel?) - et l’actuelle - ... actualiser justement, jouer le réalisme pour mieux aiguiser, par contraste, l’ambivalence des sentiments et l’étrangeté des situations. C’est sans surprise celle qu’a choisie Honoré, expert à l’écran de ces décollements de réalité, où les acteurs chantonnent leurs états d’âme sur des airs d’Alex Beaupain. Mais Maeterlinck est plus insistant et Debussy plus présent. Dans une lettre aux chanteurs, le metteur en scène explique que "Pelléas et Mélisande est une oeuvre vive et obscure. Le livret n’oppose jamais le mystère et l’ordinaire mais révèle la présence permanente de l’un et de l’autre." Il déplace dans un paysage post-industriel ces personnages qui disent la (leur) vérité tout en ne faisant pas ce qu’ils disent, et trouve dans ce décalage du mot et de l’image une sorte de vérité de l’ouvrage à l’usage de notre temps, comme le trop oublié Pierre Strosser avait sur la même scène (mais avec plus de rigueur encore et de cohérence), croqué le Pelléas des années 1980. C’est - chassez le naturel - à la caméra (qu’il ne tient pourtant pas lui-même : la vidéo, habilement utilisée, est signée Michael Salerno) qu’il va le plus loin, faisant du petit Yniold le diabolus in machina de l’histoire et induisant un jeu beaucoup plus pervers qu’il n’y paraît entre les protagonistes. Bel équilibre de la distribution, avec en Mélisande protéiforme l’excellene Hélène Guilmette, femme unique et toutes les femmes (belle idée du metteur en scène), comme une soeur de Lulu. Beauté de l’orchestre, où Kasushi Ono jongle avec l’allusif et la modernité debussystes, ajoutant à la subtilité de cet abyssal jeu de l’envers.

François Lafon

Opéra National de Lyon, jusqu’au 22 juin Photo © Jean-Louis Fernandez