Lundi 14 octobre 2019
Concerts & dépendances
Lullaby Experience, Dusapin et le  nuage chantant
samedi 1 juin 2019 à 23h46
Ouverture au Centquatre-Paris du festival ManiFeste-2019 (Ircam) : Lullaby Experience, « expérience scénique pour ensemble instrumental et électronique » de Pascal Dusapin mis en scène par Claus Guth, frontispice d’une manifestation de plus en plus tournée vers la fusion des genres, « rendez-vous de la création musicale dans le concert des autres disciplines » selon son directeur Frank Madlener. « Imaginez que l’on vous demande de chanter la mélodie qui a le plus marqué notre enfance » : du « nuage chantant » collecté via une application smartphone, retraité par les virtuoses de l’Ircam (Thierry Coduys, Jérôme Nik) et « mis en œuvre » par Dusapin, est née cette « Expérience berceuses » créée à Francfort en février dernier, mêlant, selon l’alchimie des contes de fées, nostalgie de l’enfance et terreurs profondes. Car si Dusapin penche plutôt vers la nostalgie (« Je me suis absolument refusé à retoucher ces mélodies, par transformation ou traitement électronique »), Guth « a pris une certaine distance vis-à-vis de l’univers de l’enfance, au travers du prisme psychanalytique notamment ».  A la fois douillet et pas très rassurant, le lieu sombre dans lequel le spectateur est invité à déambuler, mer de plumes d’où émerge un lit géant où dort d’un sommeil agité une adolescente serrant une peluche, chambre acoustique traversée de voix en suspension et peuplée de musiciens fantômes (excellent Ensemble Modern) et de figures familières (clown, ballerine, mère et maître) aux attitudes inquiétantes. Idem pour la partition, où les berceuses de tous les pays évoquent rêve ou cauchemar se rejoignant dans un somptueux unisson (son Ircam toujours saisissant de présence), avant que la dormeuse ne se réveille dans son petit monde agencé selon sa volonté. On pense à l’Alice de Lewis Carroll, à l’Enfant (et les sortilèges) de Colette et Ravel, et l’on évoquerait même Chucky la poupée maléfique tant le « nuage » formé par Dusapin  possède, telles les mélodies dont il est fait, « la capacité très particulière de s’imprimer dans notre mémoire, dans notre chair même, jusqu’à jouer un rôle dans notre relation au réel et au symbolique ».
François Lafon 

Manifeste 2019, du 1er au 29 juin. Lullaby Experience, les 1er et 2 juin (Photo © Quentin Chevrier)