Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances

Récital de Franz-Josef Selig à l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille. Salle austère, silhouette austère, répertoire austère. Fil conducteur, la mort : "La jeune fille et la mort", "La Nostalgie du fossoyeur" (Schubert), "Tout ce qui est créé est condamné à finir" (Hugo Wolf – Michelangelo Lieder), Chants et danses de la mort (Moussorgski). Selig, basse allemande au grave abyssal, chante Wagner, Sarastro de La Flûte enchantée ou Arkel dans Pelléas et Mélisande sur les scènes internationales. Cela n’implique pas qu’il fasse partie du cercle fermé des grands récitalistes. C’est le cas pourtant : diction exemplaire, économie de moyens (et quels moyens !), faculté de suggérer un monde par la force du verbe. En passant de Schubert à Moussorgski, sa voix se fait moins rugueuse, plus égale. Il impose les Chants et danses de la mort comme le faisaient ses grands prédécesseurs Kim Borg ou Martti Talvela, avec une glaçante simplicité. Mêmes qualités chez son pianiste, Gerold Huber. L’austérité, en art, est un concept porteur.

François Lafon

Diffusion sur France Musique le 30 décembre à 18h Photo © DR
 

lundi 26 novembre 2012 à 19h28

Tout au long du XIXème siècle, la romance de salon s’est volontiers parée des charmes et des sortilèges espagnols, et ce goût de l’exotisme, prétexte à virtuosité et sensualité, s’est largement poursuivi au XXème. En liaison avec l’actuelle production de Carmen, l’atelier lyrique de l’Opéra de Paris a organisé un concert-auditions de mélodies françaises et espagnoles pour permettre à de jeunes chanteurs et à des pianistes-chefs de chant en début de carrière de se faire mieux connaître et de rassembler les meilleurs atouts pour réussir dans la vie professionnelle. Quinze chanteurs ont ainsi interprété des pages d’autant de compositeurs : de Bizet (très à l’honneur) à Rodrigo et Monpou en passant par Saint-Saëns, Berlioz et autres Massenet. Sans vouloir distribuer des bons points en chant ou en prononciation, on se souvient de l’étonnante Havanaise de Pauline Viardot, des Filles de Cadix de Léo Delibes et d’El-Deschidado de Saint-Saëns, pour ne citer que des raretés, mais aussi des célèbres Siete canciones populares (Sept chansons populaires espagnoles) de Falla, ce qui n’était pas couru d’avance, et de l’inénarrable Châteaux en Espagne (pour ténor et baryton) de Gounod. De très bons moments pour qui n’a pas tellement l’habitude d’assister à des manifestations de ce genre.

Marc Vignal

Amphithéâtre Bastille, 23 novembre 2012

Au théâtre de l’Athénée, deuxième production en trois ans des Enfants terribles de Philip Glass d’après le roman de Jean Cocteau. Quatre chanteurs, trois pianos, une scénographie en images numériques signée Romain Sosso et Stéphane Vérité, aussi metteur en scène : un numéro de haute école, non moins « cocteauien » que le film célèbre de Jean-Pierre Melville (1950). La musique de Glass – ritournelles obsessionnelles et récitatifs à la Poulenc – peut paraître systématique, voire flagorneuse, elle fonctionne pourtant, comme une ronde enfermant l’histoire de ce couple frère-sœur mourant de devenir adulte. Obsédé par Cocteau (c’est là le troisième volet d’une trilogie dont les deux autres sont Orphée et La Belle et la Bête), fasciné par le Groupe des Six, élève de Nadia Boulanger (comme tant d’Américains, et des plus typiques), Glass donne là, toute proportion gardée, son Pelléas et Mélisande (le sujet, sinon la musique, n’est pas si éloigné). Même pertinence dans le spectacle, traversé d’images rassurantes et effrayantes – chambre cocon et nature hostile –, sans allusion facile à l’esthétique de Cocteau, plus proche des intérieurs-extérieurs à la fois légers et étouffants de Christian Bérard. Etonnant travail avec les interprètes aussi, très jeunes, chantant comme on parle (une qualité, en l’occurrence), mélange d’innocence et de cruauté propres à l’enfance. Un exemple, qu’on le veuille ou non, de ce théâtre en musique à côté duquel tant de nos compositeurs, et même les meilleurs, passent avec obstination.

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 2 décembre Photo © DR

mercredi 14 novembre 2012 à 10h02

Au théâtre de l’Athénée, Ubü Kiraly (Ubu Roi) d’Alfred Jarry, joué en hongrois par le Théâtre magyar de Cluj (Roumanie) et mis en scène par le Français Alain Timar. Production minimaliste : deux bancs de bois, une herse lumineuse et un énorme et interminable rouleau de papier (hygiénique ?), avec lequel six Père Ubu et six Mère Ubu en collant et t-shirt couleur chair inventent décors, costumes, bedaines et couvre-chefs. Atmosphère de monôme étudiant, esthétique de théâtre de rue, images baroques rappelant les films d’animation faussement naïfs et vraiment grinçants venus de l’Est dans les années 1960. Les douze acteurs sont aussi munis d’instruments de musique, des cuivres usagés dont ils ponctuent l’action, en groupe ou individuellement. La musique qu’ils jouent est grossière, stridente, dissonante, provocante, une version gore de L’Histoire du soldat de Stravinsky ou des musiques de foire cultivées par le Groupe des Six. Une véritable musique de scène au demeurant, collant à l’action, enveloppant d’harmonies en folie les aventures plus que jamais actuelles de ce Macbeth pas ragoûtant résumant à coup de « merdre » et de « cornegidouille » (en hongrois dans le texte) les riches périodes shakespeariennes. 

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 18 novembre. Photo © DR

vendredi 9 novembre 2012 à 10h41

Création, à la salle Pleyel, du Concerto pour piano « La Vie antérieure » de Karol Beffa, par Paavo Järvi et l’Orchestre de Paris, avec Andreas Haefliger en soliste. Public des grands jours - presse internationale, gratin musical, sponsors et politiques - pour ce quart d’heure de musique au titre baudelairien, œuvre d’un surdoué bien ancré dans l’institution musicale, et point de mire d’un programme lui conférant une flatteuse antériorité : Le Tombeau de Couperin de Ravel et Le Sacre du printemps de Stravinsky (deux adieux opposées au « monde d’avant »), et le génial et ambigu 24ème Concerto pour piano de Mozart, joué aussi par Andreas Haefliger. Une antériorité dangereuse aussi : bien sonnante, jazzy alla Ravel mais n’oubliant pas de rendre hommage à Dutilleux et Ligeti (les modèles contemporains de Beffa), instaurant un jeu ambigu (revoilà Mozart) plutôt que conflictuel entre le soliste et l’orchestre, cette « Vie antérieure » passe un peu inaperçue. Succès fracassant pour l’orchestre – spécialement les percussionnistes – dans Le Sacre du Printemps, plus discret pour le pianiste – assez neutre dans Mozart, raffiné chez Beffa. « Les tout-puissants accords de leur riche musique » (Baudelaire) auront toujours raison des « couleurs du couchant » (idem).

François Lafon
 

Troisième et dernier concert du cycle Schumann dirigé par le jeune Québécois Yannick Nézet-Séguin à la Cité de la Musique. Après Gautier Capuçon (Concerto pour violoncelle) et son frère Renaud (Concerto pour violon), Nicholas Angelich joue le Concerto pour piano. Bel accord entre le chef et le soliste, le second transmettant au premier une poésie qui tempère sa fougue, le second maintenant le premier dans un dialogue d’égal à égal. Car Angelich, tel Sviatoslav Richter en son temps, est de plus en plus libre, personnel, inattendu, passionnant même quand il est contestable. Dans cet archétype du concerto romantique, il tient en tout cas son public sous le charme. Nézet-Séguin reprend la main dans une 2ème Symphonie conduite telle une Ferrari, où le discipliné mais toujours sec Orchestre de Chambre d’Europe fait preuve d’un à-propos qui manquerait à des phalanges plus prestigieuses. Les quatre Symphonies seront édités par Deutsche Grammophon, dont ce désormais VIP de la baguette (directeur de l’Orchestre de Philadelphie et du Philharmonique de Rotterdam, chef principal du London Philharmonic) est une des plus récentes locomotives. Un « bras » comme on dit, et non des moindres, en attendant que lui vienne la poésie.

François Lafon

Retransmission gratuite pendant quatre mois sur les sites www.citedelamusiquelive.tv et www.medici.tv. Diffusion sur France Musique le 6 décembre à 14h. Photo © DR

jeudi 1 novembre 2012 à 12h15

Reprise jusqu’aux fêtes de West Side Story au Châtelet, dans la production déjà donnée en 2007 dans le cadre du cycle Leonard Bernstein (Candide, On the Town). Grosse couverture médiatique, façon show biz. En 1981, déjà au Châtelet, première tournée all american cast du plus célèbre (en France) des musicals. Un dimanche soir, Bernstein est dans la salle, accompagné de George Chakiris. Standing ovation. « J’arrive de Munich, où j’ai terminé l’enregistrement de Tristan et Isolde" explique-t-il aux saluts. "Après cela, réécouter ma propre musique remet les pendules à l’heure ». Trente ans plus tard, un public familial (beaucoup de très jeunes) vient visiter le monument, qu’il connait pour avoir vu et revu le film de Robert Wise. Il retrouve ses marques : le spectacle d’origine, la chorégraphie de Jerome Robbins en particulier, n’a subi qu’un dépoussiérage de surface, ce qui lui donne d’ailleurs un côté propret pas très en situation. On rêve un moment à une relecture radicale de cette œuvre qui parle d’émigration, de racisme, de délinquance, puis l’on se dit que sa désuétude même la protège, et l’on se laisse entraîner par la machine Broadway : énergie de la troupe, fraîcheur des solistes. Il n’y a que l’orchestre qui pèche. Là, il aurait fallu un Leonard Bernstein pour remettre les pendules à l’heure.

François Lafon

Châtelet, Paris, jusqu’au 1er janvier 2013. Photo © DR