Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances
jeudi 28 février 2013 à 01h01

Bicentenaire Verdi à l’Opéra Bastille, avec la reprise de Falstaff dans la mise en scène de Dominique Pitoiset (1999). Un hommage modeste comparé à La Tétralogie donnée en parallèle, mais pertinent : ainsi transposée à l’époque victorienne, dans une arrière-cour de brique noircie, cette ultime « comédie lyrique » nous montre l’envers du décor, nous fait visiter l’atelier du peintre. A travers les déboires du gros chevalier vieillissant, Verdi règle ses comptes avec la séduction, qui a été une des clés de sa carrière : « Tous dupés! Chaque mortel se moque de l’autre ». On regrette tout de même de perdre, sur l’immense plateau, les finesses d’une des plus belles distributions actuellement disponibles, menée par Ambrogio Maestri - Falstaff énorme et en même temps aérien -, et Marie-Nicole Lemieux - craquante en entremetteuse de charme -, sous la direction avant tout énergique de Daniel Oren.

François Lafon

Opéra de Paris Bastille, jusqu’au 24 mars. En direct le 12 mars dans des salles UGC et des cinémas du monde entier. Diffusion ultérieure sur France Télévisions (réalisation Philippe Béziat) Photo © Opéra de Paris

vendredi 22 février 2013 à 22h21

Aux Bouffes du Nord, Répertoire, théâtre musical de Mauricio Kagel mis en œuvre par Jos Houben et Françoise Rivalland. Des « Szenisches Konzertstück » datant de 1970, « autant de flash inspirés, cet instant décisif si cher à la photographie », typiques des recherches de cet Argentin installé en Allemagne et décédé en 2008, qui a fait musique de tout, et théâtre d’à peu près tout. Trombones, cymbales et tambourins – maniés de manière pour le moins particulière -, mais aussi balles, ressorts, aspirateurs, roulements à bille, tuyaux d’arrosage et ovnis domestiques sont actionnés pendant une heure d’horloge par cinq acteurs-manipulateurs impassibles ou/et empêtrés, créant des situations improbables, des images surréalistes et des sons qui ne le sont pas moins, dans le style des gags relayés par You Tube. La salle rit beaucoup au début, moins après, pour retrouver son hilarité lors d’un finale avec toute la troupe augmentée de quelques accessoires parmi les plus sonores. Un travail d’orfèvre digne des rêves fous du maître. Peut-être pas l’accession de celui-ci au rang de classique, mais le signe que son « tout musique » peut encore trouver un écho.

François Lafon

Bouffes du Nord, Paris, jusqu’au 2 mars Photo © Charles Mignon

Au théâtre de l’Athénée, L’Histoire du soldat de Stravinsky et Ramuz, mais pas la même présentation qu’en juin dernier sur la même scène (voir ici). Pas la même œuvre non plus, pourrait-on croire. Le soldat-violoniste-funambule rentrant de guerre (création : Lausanne, 1918), le Diable chef d’orchestre, le livre volant du spectacle de Jean-Christophe Saïs font place dans celui-ci, signé Roland Auzet, à des images inquiétantes (vidéos inventives de Wilfried Wendling), à des objets obsessionnels peuplant la tête et la voix de l’unique et protéiforme personnage : Diable dans un gant rouge, violon-revolver, souliers ne conduisant nulle part. Idée choc : confier le rôle à l’auteur-compositeur Thomas Fersen, forte présence, voix fêlée, diction modulée, flow subtilement musical. Fondus dans un mur-écran cachant des rouages compliqués, les instrumentistes-choristes, issus du Conservatoire de Lyon, lui renvoient les harmonies de Stravinsky comme un combustible à son enfer personnel. Plus rien à voir avec le spectacle de tréteaux originel : tel le Diable, L’Histoire du soldat se prête aux incarnations les moins attendues.

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 2 mars Photo © Emmanuelle Murbach

Reprise de La Tétralogie à l’Opéra Bastille, suite : La Walkyrie. Après un Or du Rhin  discrètement retouché, le metteur en scène Günter Krämer était censé « revoir sa copie », selon les termes du directeur Nicolas Joël. Il l’a revue en effet, en gommant certains effets les plus critiqués, comme pour mieux en accentuer d'autres : plus de tables de dissection pour les Walkyries charognardes, mais les fières guerrières essuyant le sang à quatre pattes. Direction d’acteurs resserrée, soulignant le parti-pris ironique : un anti-Chéreau, refusant toute empathie entre les personnages. N’empêche que la rupture avec la débauche BD-manga de L’Or du Rhin laisse, a fortiori dans cette version "nettoyée", une impression de vide mal comblé par des effets de figuration insistants, tels les Wotan-boys lobotomisés reproduisant en boucle une sorte de pas de l’oie. Ce qui, comme dans L’Or du Rhin, a vraiment changé, c’est la direction de Philippe Jordan, à la fois plus raffinée et plus dramatique, antidote bienvenu à la froideur revendiquée du spectacle. C’est la distribution aussi, avec un couple Sieglinde-Siegmund de rêve (Martina Serafin et Stuart Skelton), galvanisant une Brünnhilde (Alwin Mellor) et un Wotan (Egils Silins) qui ne sont que bons.

François Lafon

Opéra de Paris Bastille, jusqu’au 10 mars, et le 19 juin Photo © Opéra de Paris

Aux Bouffes du Nord, Le Crocodile trompeur/Didon et Enée, d’après Didon et Enée de Henry Purcell et d’autres matériaux. Et quels matériaux ! S’autorisant du fait que ce chef-d’œuvre minute (même pas une heure) est un ovni lyrique peut-être créé dans le cadre d’un mask, spectacle total très prisée dans l’Angleterre du XVIIème siècle, Samuel Acache et Jeanne Chandel, les metteurs en scène, ont réuni un collectif d’acteurs-chanteurs-instrumentistes-clowns-tragédiens-danseurs-équilibristes (dans l’ordre que vous voudrez) pour raconter, en musique mais pas seulement, la mort d’amour et autres sentiments. Un bric-à-brac savamment agencé - inspiré du tableau de Breughel L’Ouïe -, des références aux Marx Brothers en même temps qu’à Tadeusz Kantor et James Thierrée, une invention visuelle trépidante, un sens du nonsense très développé, et voilà une mise en abîme, baroque dans l’esprit et contemporaine dans la forme, qui en dit plus que bien des dramaturgies et autres matériaux. Musicalement, tout Purcell est là, ou presque, baroque jusque dans les dérapages, nombreux et contrôlés, auxquels il est soumis. On rit beaucoup, pour mieux compatir au malheur de Didon (étonnante Judith Chemla, ex-de la Comédie Française aux beaux moyens de soprano) et pour admirer ces artistes qui savent tout faire, et en font quelque chose d’assez bluffant.

François Lafon

Bouffes du Nord, Paris, jusqu’au 3 mars Photo © V. Portelli

vendredi 15 février 2013 à 01h54

A Pleyel, Yuri Temirkanov dirige l’Orchestre de Paris dans Prokofiev, Tchaikovski et Moussorgski. Mise en scène sonore très personnelle, gestique unique, la plus étonnante depuis celle de Carlos Kleiber. Donnant les départs comme on jette une rose ou comme on lance une flèche, Temirkanov distribue les rôles, sculpte les phrases, suspend le temps, mime la musique. Contrastes détonants dans Lieutenant Kijé, où Prokofiev peaufine son art de musicien de cinéma, couleurs violentes des Tableaux d’une exposition, où l’orchestration de Ravel ne parvient pas, pour une fois, à franciser la véhémence moussorgskienne, raffinements capiteux des Variations rococo de Tchaikovski, dont la violoncelliste Alisa Weilerstein tient la partie soliste comme un funambule sur son fil. Temirkanov obtient de l’orchestre des sonorités un peu vertes, proches de celles du Philharmonique de Saint-Pétersbourg dont il est le directeur depuis la mort d’Evgeni Mravinski (1988). « La direction d’orchestre ? Un métier qu’on n’apprend pas », affirmait Carlo Maria Giulini. Un phénomène qu’on n’explique pas, en tout cas, que celui de ce chef dont l’art passe mal au disque, mais dont les concerts sont des expériences à nulle autre pareilles.

François Lafon

Salle Pleyel, Paris, 13 et 14 février Photo © DR

Au théâtre des Champs-Elysées, Aldo Ciccolini joue le 3ème Concerto de Beethoven avec l’Orchestre de Chambre de Paris dirigé par Louis Langrée. Salle bondée, chauffée en hors-d’oeuvre par une Ouverture "Coriolan" sous haute tension. Contraste entre la fragilité du pianiste (87 ans) et le son royal qu’il produit. Ses moyens sont presque intacts, son style l’est tout à fait, à la fois caressant et péremptoire, intériorisé et démonstratif, le tout nimbé du je ne sais quoi que le grand âge confère aux grands artistes, de cette légère distance - on n’ose dire de cette faiblesse - qui donne de la profondeur au moindre trait. Même impression dans le bis, une pièce de Grieg qui sonne bizarrement dans ce programme tout Beethoven. La seconde partie - les sépulcrales Equales pour quatre trombones joués ici par quatre violoncelles et la 8ème Symphonie, tenue à bout de baguette par un Langrée obligeant les musiciens à se surpasser -, abolit cette distance, sans pour autant que l’on revienne vraiment sur terre. « Je suis fier de penser qu’il a été un peu mon élève », dit Ciccolini de Langrée. Ceci explique peut-être cela.

François Lafon

mercredi 13 février 2013 à 22h27

Pour cette représentation de La Favorite, le Théâtre des Champs Elysées a fait le choix du minimalisme. La scénographie (Andrea Blum) pousse l’abstraction à un degré qui prive le spectateur de ses repères. Et la mise en scène (Valérie Nègre) donne dans le genre libertaire : tout le monde fait ce qu’il veut. Evidemment, c’est gênant dans les ensembles – c'est à dire la quasi-totalité de l'oeuvre - et seuls les airs solos donnent quelque plaisir. Bien que malade, Ludovic Tézier donne un « Viens Léonor, je suis à tes pieds » plein d’émotion (Alphonse XI). Alice Coote, complètement perdue dans les deux premiers actes, est d’un dramatisme ravageur dans le célèbre « Ô mon Fernand ». Malgré sa souplesse et sa diction exceptionnelles, Marc Laho, à force de camper, sur les pas de Jean Carmet, un Fernand cocufié et abusé par la vie ne parvient pas à émouvoir. Conscient des défauts de la scène, Paulo Arrivabeni dirige plus souvent pour le plateau que pour la fosse, ce qui naturellement nuit à la qualité de l’accompagnement orchestral.

Albéric Lagier

Théâtre des Champs-Elysées, du 7 au 19 février 2013 Photo © DR

Avatars de la modernité, dimanche soir au Théâtre des Champs-Elysées, pour la prise de fonction de Mattthias Pintscher à la tête de l’Ensemble Intercontemporain : Stravinsky (Huit miniatures, Concertino), Boulez (Le Marteau sans maître), Varèse (Octandre, Déserts). En 1954, même lieu, Pierre Henry, aux commandes des parties enregistrées de Déserts, poussait les manettes pour couvrir le plus beau chahut depuis celui, quarante-et-un ans auparavant, du Sacre du printemps. Aujourd’hui, public clairsemé, mais silence religieux. On écoute les solistes de l’Intercon, on apprécie la technique de chef de Pintscher, plus connu comme compositeur. Du classique, en somme. Le jeu de références de Stravinsky, les timbres miroitants de Boulez (« Du Webern qui sonne comme du Debussy », disait le musicologue Heinrich Strobel), les éruptions sonores de Varèse sont des moments d’histoire, que l’on reconnait comme des éléments fondateurs, mais banalisés par les innombrables « à la manière de » qu’ils ont engendrés. Les avant-gardes sont mortes, restent des oeuvres qui traversent le temps. Celles-ci le font sans problème.

François Lafon

Photo © DR