Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances
dimanche 29 mai 2011 à 19h00

Vendredi soir, au bar de l’hôtel Bel-Ami, à Saint Germain-des-Prés, Laurent Naouri chante le jazz. Au piano, Manuel Rocheman, à l’harmonica, Olivier Ker Ourio. Des pros. La veille, il était à Berlin pour Samson et Dalila, le lendemain, il a repris ses valises, destination Cosi fan tutte. Il est coutumier du fait. Avec Rocheman, il a même enregistré un disque jazz, « Round about Bill » (Evans) en 2007. A le voir ni à l’entendre, on ne soupçonne le baryton d’opéra. Mais il n’y a pas que cela. Dans le « grand » répertoire, il est un virtuose, un chanteur de notre temps : il jongle avec les époques, les langues, les styles. Ici, il n’a rien à prouver, il cède à une passion. Quand Michel Legrand, présent dans la salle, lui demande s’il peut l’accompagner, il jubile : « Vous ne pouvez pas savoir ce qui se passe à l’intérieur ». Par moments, il en fait trop, on dirait qu’il joue au chanteur de jazz. Et alors ? Combien, parmi ses confrères, sont capables de se remettre ainsi en question ?

François Lafon

vendredi 27 mai 2011 à 00h05

Deux soirs de suite à la salle Pleyel. Mercredi 25, Leif Ove Andsnes, Paavo Järvi et l’Orchestre de Paris dans le 2ème Concerto pour piano de Brahms. Concert unique, presque un gala, retransmis en direct sur Radio Classique et filmé par Mezzo. Déception : piano très maîtrisé mais sec et dur, orchestre en vrac, musique vidée de sens. Pas de souffle ni de poésie, on n’entend que les clichés. Seulement cela, le monument dont tant de grands ont su faire quelque chose ? Jeudi 26, tournée de l’Orchestre Philarmonique du Luxembourg, avec son directeur musical Emmanuel Krivine. Salle un peu moins pleine. En hors-d’œuvre : Uncut, le dernier des sept Solos de Pascal Dusapin, une grande pièce avec cuivres en fanfare. « C’est devenu une ouverture toute trouvée, à laquelle chacun donne un sens différent, s’amuse le compositeur à l’entracte. Krivine le dirige comme une pièce classique, pleine de références ». Une toccata de Monteverdi version 2011, en somme. Vient le Concerto pour violon de Dvorak. Julia Fischer et Krivine dialoguent merveilleusement, chaque trait porte, chaque réplique d’orchestre trouve son sens. La pièce mineure en dit beaucoup plus que le monument brahmsien. En seconde partie, un Petrouchka (Stravinsky) à faire danser les pierres. On retrouve le grand Krivine, loin de ses pas de clerc baroquisants avec La Chambre Philharmonique. Le vrai gala n’est pas celui que l’on croyait.

François Lafon

jeudi 19 mai 2011 à 16h34

A 86 ans, Aldo Ciccolini fait se presser les auditeurs comme à un dernier rendez-vous, tout le monde le pense, personne ne le dit. Mais comme le pianiste n’est pas du genre à utiliser l’astuce des concerts d’adieux répétés d’année en année, celui de ce soir, loin d’être un au revoir, est juste un moment de vie où jeunesse et vieillesse se rejoignent, qu’il y ait ou non encore quelque chose à prouver. Et cela s’appelle : la sagesse. A voir Aldo Ciccolini parcourir la scène, d’un pas à la fois mesuré et assuré et débuter la sonate Alla Turca de Mozart la K331, c’est bien sur le monde de l’enfance que s’ouvre ce programme, avec une émotion dénuée d’emphase, en un récit qui unit l’innocence juvénile et l’expérience de la grande maturité. Et soudain, le pont aux ânes qu’est devenue la Marche Turque est restituée comme un morceau jubilatoire et inventif. La sonate Alla Turca apparait ainsi comme le prélude d’une sonate moins éclatante, plus intime, pourtant contemporaine la K333. Moments de grâce… A l’entracte, immanquablement, on s’interroge : après des Mozart passés si remarquablement, quid de Liszt ? Liszt subit le même traitement, avec la virtuosité en plus. La technique est là, sans effort apparent, dégraissée tout comme dans les deux sonates précédentes, débarrassant Liszt des travers dont il est si souvent affublé. Les deux Paraphrases (d’Aida et de la Mort d’Isolde) se déroulent comme un ample tableau familier que l’interprète jouerait chez des amis de longue date, tandis que les Harmonies poétiques et religieuses terminent le programme sur la solitude de l’être endolori par la vie, et Aldo Ciccolini semble s’y fondre lui-même. Deux bis (un nocturne de Chopin et une danse de Granados) font retomber la tension, mais s’élever la salle dans une standing ovation à l’image du concert : émouvante et spontanée.


Albéric Lagier

Theâtre des Champs-Elysées 18 mai 2011

jeudi 19 mai 2011 à 17h56

Au programme de l’Orchestre de Paris cette semaine : La Barque solaire, pour orgue et orchestre, de Thierry Escaich, la 3ème Symphonie « avec orgue » de Saint-Saëns et le Concerto pour violoncelle de Dvorak. Paavo Järvi est au pupitre, Escaich lui-même à l’orgue et Gautier Capuçon au violoncelle. Le clavier d’Escaich est installé côté jardin. De part et d’autre du plateau : de grandes enceintes. La Barque solaire, inspiré du Livre des Morts Egyptien, place l’orgue, aux harmonies d’éternité, au centre d’un orchestre déchaîné. Des sonorités faibles et étouffées : ce n’est pas un concerto pour orgue, précise le compositeur. Soit. Dans la Symphonie de Saint-Saëns, l’orgue est là aussi pour soutenir, mais il éclate, au début du Finale, en un péremptoire do majeur. Même discrétion. Avant l’entracte, Capuçon, très applaudi (à juste titre) dans Dvorak, appelle Escaich pour un bis kitsch et délicieux : « Mon cœur s’ouvre à ta voix » (Saint-Saëns, Samson et Dalila) transcrit pour violoncelle et orgue. Egale frustration. Le grand Cavaillé-Coll de Pleyel, inauguré en 1929 par Marcel Dupré, n’est qu’un lointain souvenir. Aujourd’hui, on se passe, quand on construit ou rénove une salle, de ce genre de monument, onéreux, archaïque et encombrant. Hier soir, on l’a quand même un peu regretté.

François Lafon

Salle Pleyel, Paris, 18 et 19 mai.

Deux remarques à propos des Variations Goldberg de Bach, telles que Nicholas Angelich vient de les enregistrer (Virgin) et de les jouer au Théâtre des Champs-Elysées her soir. A l’écoute du disque (voir ici), c’est l’équilibre qui domine : équilibre des mains, équilibre structurel (mise en valeur de la composition en miroir des trente Variations encadrées par l’Aria), équilibre stylistique (Angelich n’imite pas le clavecin mais n’en fait pas non plus un prototype des Variations Diabelli de Beethoven). En concert, le danger prédomine. Millimétrée, équilibrée (encore), carrée même, son interprétation est aussi d’une parfaite liberté : ornements discrets, rythmes démultipliés, pensée moderne éclairant le texte ancien. Creuser le texte, les références viennent après : on reconnait là l’élève d’Yvonne Loriot-Messiaen. Seconde remarque, ou plutôt corollaire de la première : Angelich joue Bach au piano sans les scrupules de la génération précédente, traumatisée par les oukases baroqueux. On peut adorer les Goldberg dansant sous les doigts de Scott Ross (au clavecin). Avec lui, on approche des régions plus mystérieuses. Il suffit d’oser le suivre aussi loin.

François Lafon

Suite américaine aux déboires financiers de l’Orchestre de Philadelphie. Honneur, si l’on peut dire, aux Big Five (les cinq Grands) : le Chicago Symphony a enregistré un déficit de 15 millions de dollars pour l’exercice 2009 ; le Boston Symphony sauve les meubles, mais 5% du personnel a été mis à pied et les salaires ont été baissés de 10% et gelés pour deux ans ; l’Orchestre de Cleveland avoue un déficit d’exploitation de 2 millions de dollars. Courte grève des personnels. Plus grave, la situation des autres orchestres : Detroit termine une grève de six mois (perte globale, 54 millions de dollars, saison annulée) ; Baltimore baisse les salaires de 16,6% ; New York City Opera : Charles Wall, président du conseil d’administration, fait un don personnel de 2,5 millions de dollars ; Houston : plan d’économie de 900 000 dollars, mais déficit de 15 millions de dollars ; Rochester : économies drastiques imposées par Eastman Kodak, créateur de l’institution ; Colombus : bras de fer entre la direction et les employés, un million de dollars d’économie sur les salaires ; Milwaukee : 500 000 dollars d’économies ; Syracuse : annulation de la saison ; Nouveau Mexique : faillite en cours ; Louisville : seize permanents et seize intérimaires remerciés ; Honolulu : liquidation en 2010 mais rachat des actifs par des particuliers. Sponsors exsangues, envolée des frais fixes, mais aussi chute brutale des abonnements. La musique classique, gage d’ascension sociale, modèle culturel importé d’Europe, n’est plus en temps de crise un produit de première utilité. Ici, les budgets sont en berne mais la musique est subventionnée et l’on construit la Philharmonie de Paris. Pour accueillir les orchestres américains en tournée ?

François Lafon

mardi 3 mai 2011 à 10h53

A Bobigny, l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris donne Orphée et Eurydice de Gluck. Dominique Pitoiset et Stephen Taylor, les metteurs en scène, ont passé la pastorale au Kärcher : un appartement high tech, une femme assassinée (salle de bains ensanglantée, les Experts en pleine enquête), un homme (un musicien) qui visite l’enfer et entrevoit le paradis entre ses quatre murs, veillé par une jeune délurée nommée Amour. Et tout cela dans le théâtre qui a vu, il y a un quart de siècle, les premiers signes du regietheater avec les opéras de Mozart revus par Peter Sellars. Musicalement, un travail impeccable. Geoffroy Jourdain, avec l’Ensemble Ostinato et son Jeune Chœur de Paris, retrouve le ton exact, encore classique et déjà romantique, de la version revue par Berlioz de cet opéra à métamorphoses. Effet pervers de la réussite, on place la barre très haut : Marianne Crebassa est stupéfiante en Orphée, on la met tout naturellement en concurrence avec les grandes interprètes du rôle. On en oublierait qu’elle n’a que vingt-trois ans. Salle bondée, rangs entiers de décideurs culturels. L’Atelier, qui forme par tranches de trois ans des décathloniens du chant et alimente les distributions de l’Opéra, est devenu le lieu où il se passe quelque chose. Une sorte d’oasis dans un paysage lyrique en mode mineur.

François Lafon

MC 93, Bobigny, les 4, 6 et 8 mai à 20h30. Représentations scolaires les 3 et 5 mai à 14h30.