Samedi 16 décembre 2017
Concerts & dépendances
mercredi 27 juillet 2011 à 09h43

Création mondiale, hier à Saint-Eustache, d’Art de la fugue odyssée de Pierre Henry. Autour du public : une forêt d’enceintes. Au milieu, le maître lui-même à la console. Seul éclairage : un mur de cierges. Quand il ne transforme pas sa propre maison en henryophone géant pour un public choisi (il l’a encore fait ce printemps), le démiurge de l’électroacoustique aime réunir ses fidèles et faire trembler les voûtes gothiques. « Ce rêve de fugues entrecroisées s’accordant les unes aux autres comme dans un même voyage. Un voyage odyssée-occident-orient où l’âpreté tribale s’oppose à des variations de rites inconnus ». Comprenne qui pourra. Son Bach revisité fuse et tournoie, écrase et élève, mêle orgue, orchestre, voix d’ailleurs et sons non-identifiés. Tout cela se tient, et a même une certaine gueule. En deuxième partie : la Messe de Liverpool, composée en 1967, en même temps que les jerks électroniques de Messe pour le Temps présent, le ballet de Béjart. Les nostalgiques retrouvent le Pierre Henry bruitiste de l’époque, d’autres décrochent. Paris Quartier d’été consacre toute la semaine à ce solitaire touchant et mégalomane : Le Livre des morts égyptien, Ceremony, Requiem profane, 666 d’après l’Apocalypse de Jean sont au programme. Il ne manque que Dieu, son oratorio monstre d’après Victor Hugo.

François Lafon

Pierre Henry, 7 concerts à Saint-Eustache. Jusqu’au 1er août.

vendredi 22 juillet 2011 à 22h54

Danse dans la nef de l’église St Eustache, sous le grand orgue Van den Euvel, avec Annonciation d’Angelin Preljocaj, dans le cadre de Paris Quartier d’Eté. C’est le spectacle le plus court de l’année (20 minutes), donné quatre fois en deux jours. Créée en 1995, entrée au répertoire de l’Opéra de Paris l’année suivante, filmée en 2002 avec un soin particulier, la pièce est une des plus connues de Preljocaj. C’est un pas de deux entre une petite blonde (la Vierge) et une grande brune (l’Ange), une merveille toute simple mais très pensée : « Ce que l’on appelle aujourd’hui l’art conceptuel ne serait-il pas, plutôt qu’un art abouti, l’annonce d’un art nouveau ? » se demande le chorégraphe. La musique, pensée elle aussi, n’est pas moins simple, et efficace : prémonition sur des rires enfantins, illumination sur le Magnificat de Vivaldi (dirigé par Michel Corboz), dialogue avec l’Ange sur des sons électroniques de Stéphane Roy (Crystal Music). L’église est comble, le public ravi. Preljocaj n’est jamais aussi bon que dans les petites formes. Celle-ci, en tout cas, est déjà un classique. Jusqu’au 24, dans la cour des Invalides : Empty Moves I & II. Dans Annonciation, Angelin joue à l’Ange. Dans Empty Move, Preljocaj salue John Cage. Très pensé, tout cela.

François Lafon

Photo © Jean-Claude Carbonne

mercredi 20 juillet 2011 à 11h04

Paris l’été, ville morte ? Pour le mélomane (et l’amateur de théâtre, de ballet, etc.), oui. Ou presque. Il faut bien chercher. Il y a le consensuel Paris Quartier d’été, et à peu près rien, si ce n’est le festival Jeunes talents, dont la localisation (l’hôtel de Soubise, alias les Archives Nationales) rappelle le légendaire Festival du Marais, et dont la programmation a des airs de Festival Estival, légendaire lui-aussi, et datant de l’époque où l’on pouvait aller tous les soirs au concert pendant la période où la ville dort. Hier, concert dans la Salle des Gardes, où Jeunes talents donne sa saison d’hiver, la plus estivale cour de Guise étant impraticable pour cause de mauvais temps. Au programme : Brahms, Schubert et Nicolas Bacri, le compositeur en résidence cette année. Salle pleine, public de mordus, voire d’habitués, allant du très jeune au très âgé, honnête succès pour le pianiste François Dumont et le violoniste Julien Szulman - qui participait, il y a quinze jours à Gaveau, au concert de l’Académie Seiji Ozawa. Aujourd’hui, Handel et Purcell par un contre-ténor néerlandais. Demain, le Trio Paul Klee dans un programme Liszt, Takemitsu, Chostakovitch. Du sérieux, dans une atmosphère familiale, et, peut-être, la chance d’être les premiers à entendre des stars de demain. Une entreprise d’utilité publique, en somme.

François Lafon

Jeunes talents. Tél. 01 40 20 09 34 – www.jeunes-talents.org – (Photo : Nicolas Bacri et ses interprètes)

Dans la Cour de l’Archevêché, Natalie Dessay chante La Traviata. Elle n’a ni la carrure physique, ni l’étoffe vocale, ni la couleur de timbre, ni l’émotion au bord des lèvres que l’on associe au personnage. Et pourtant, quand elle s’écroule soudainement, le corps comme un chiffon mais la tête dans les étoiles, c’est toute une vie qu’elle a vécu devant nous, et pas seulement celle d’une courtisane du XIXème siècle. Jean-François Sivadier lui a confectionné une mise en scène sur mesure, une répétition, aujourd’hui ou hier, sur un grand plateau vide, d’une pièce qui n’en finit plus de faire pleurer Margot. Autour d’elle, des partenaires à sa hauteur, comme Ludovic Tézier en Germont père, et même Adelina Scarabelli, ex-soubrette mozartienne pour Georg Solti et Riccardo Muti. Elle a surtout, face à elle, avec elle, le chef Louis Langrée, qui obtient du Symphonique de Londres un son très particulier, à la fois doux et tranchant, une sorte d’équivalent orchestral de sa façon de chanter. Si vous cherchez un Verdi gras et sensuel, passez votre chemin. Si vous voulez voir une artiste d’exception transcender ses moyens naturels pour nous livrer une véritable relecture (le terme est éculé, mais il n’y en a pas d’autre) d’un rôle qui s’est trop souvent prêté à toutes les complaisances, prenez Arte samedi 16 : le spectacle est retransmis en direct.

François Lafon

Cour de l’Archevêché, les 14, 16, 18, 20, 22, 24 juillet. En direct sur Arte le 16, et sur grand écran au Théâtre Silvain (Marseille) et au Théâtre de Verdure, Jas de Bouffan (Aix).

Photo ©Pascal Victor/Artcomart

Dans la cour de l’Archevêché, La Clémence de Titus ; au Grand Théâtre de Provence, Le Nez. Aix moderne, Aix classique, ou comment Mozart cède le pas à Chostakovitch. Cela fait quelques années que le festival ne sait plus à quel Amadeus se vouer. Avec La Clémence de Titus, Aix enchaîne depuis longtemps les faux pas, et celui-ci - 100% britannique - n’est pas le plus douloureux. On s’y ennuie, quand même : l’habituellement inventif David McVicar n’a pour idée que d’entourer l’empereur de gardes virevoltants, et les voix sont inégales. Reste que pour les nostalgiques d’un Mozart d’avant les baroqueux, Colin Davis et le Symphonique de Londres nous gratifient d’une interprétation ample et raffinée. Dans le genre, un modèle.

Un modèle aussi que Le Nez. L’œuvre est curieuse, agressive, par moments géniale. Chostakovitch, à vingt ans, jongle avec les -isme : modernisme, futurisme, constructivisme, et même communisme. Staline en prend pour son grade, via la nouvelle de Gogol, où l’on voit un petit fonctionnaire séparé de son nez, lequel vit sa vie … de haut fonctionnaire. La bonne idée a été de confier cet objet lyrique encore détonnant au plasticien, vidéaste et metteur en scène sud-africain William Kentridge. Chosta en rêvait, Kentridge l’a fait : un monde où tout est possible, où un cheval en ombre chinoise traîne une très réelle chambre à coucher, où des journalistes émergent d’un mur de papier, où un nez géant va prier Notre-Dame de Kazan, où vingt-cinq chanteurs, autant d’acteurs et de choristes se partagent soixante-dix rôles, où le monde se met à marcher sur la tête, ou plutôt sur le nez. Le chef Kazushi Ono suit la même logique, d’autant plus folle qu’elle est rigoureuse. Trois ans après La Maison des morts de Janacek par le tandem Chéreau-Boulez, un nouveau fleuron du festival nouvelle manière. Mais se dirait-on encore à Aix, entre les murs anonymes du Grand Théâtre ?

François Lafon

La Clémence de Titus, Cour de l’Archevêché, les 13, 15, 19, 21 juillet. En direct sur France Musique le 19, sur Mezzo et Mezzo Live HD le 21, dans les cinémas Pathé Live et en différé sur France Télévision.
Le Nez, Grand Théâtre de Provence, les 12 et 14 juillet. En direct sur Radio Classique le 14.

(Photos ©Pascal Victor/Artcomart)

Au Théâtre du Jeu de Paume (493 places – 1756 – Rénové en 2000), Thanks to my eyes, un opéra d’Oscar Bianchi. Il s’agit d’une mise en musique de Grâce à mes yeux, une pièce de Joël Pommerat, créée en 2002. Ce soir, dernière : public branché, en partie venu d’Avignon, fans de Pommerat, qui fait partie du Top 10 des créateurs à la mode, et qui a signé la mise en scène, selon le principe qui est le sien qu’un spectacle s’écrit aussi sur le plateau, et que « c'est pour devenir un auteur vraiment que je suis devenu metteur en scène ». Sa pièce, où l’on voit un jeune homme, fils du « plus grand acteur comique du monde », se réfugier dans l’amour d’une hypothétique Jeune Femme de la Nuit, se réclame de Tchékhov, de Thomas Bernhard, de Maeterlinck. « Serait-il ridicule de dire que je vais m’occuper du corps, et qu’Oscar - le musicien - va s’occuper de l’âme ? Et puisqu’on dit que les deux sont liés, on va donc s’occuper de la même chose », déclare-t-il dans le programme. Or on a l’impression - ce qui n’est pas rare à l’opéra - que le dramaturge a été vampirisé par le compositeur, que celui-ci a pris le pouvoir. Et comme sa musique fleure bon la « contemporaine » des années 1960, le texte et la mise en scène prennent un coup de vieux, perdent leur étrangeté. Oscar Bianchi a aussi convaincu Joël Pommerat de traduire son texte en anglais, sous prétexte d’échapper à la convention du chant français. Rétro, décidément, ce compositeur de trente-cinq ans !

François Lafon

Photo ©Elisabeth Carecchio

dimanche 10 juillet 2011 à 01h17

Théâtre de verdure, scène de gazon, opéra pastoral : au Domaine du Grand Saint-Jean, le festival d’Aix-en-Provence se met au vert. Avec Acis et Galatée de Handel, l’Académie Européenne de Musique, antenne jeune du festival, a de quoi faire ses preuves, d’autant que le chorégraphe Saburo Teshigawara mêle la danse au chant, et que le chef Leonardo Garcia-Alarcon, très en vogue en ce moment dans le milieu baroque, est habile à détourner l’attention des couacs générés par l’orchestre. Et pourtant, le spectacle divise : on adore ou on déteste. L’œuvre s’y prête : du charme à la mièvrerie, il n’y a qu’un pas (de danse ?). En saluant, Teshigawara montre les arbres, le ciel, les murs de la bastide. On aura vu, lorsque Galatée transforme son Acis en ruisseau pour le libérer du rocher sous lequel le Cyclope l’a enseveli, des gerbes d’eau s’échapper des mains du ténor. Sur les gradins, gloussements et « ah ! » d’admiration. En s’obstinant à donner des spectacles dans ce lieu incommode mais délicieusement champêtre, le festival veut jouer son Glyndebourne.  En ce soir de première, le fond du parc est barré par un camp de Roms. De là à y voir un symbole…

François Lafon

Au Grand Saint-Jean les 10, 12, 13, 16, 17, 19, 20, 22, 23 juillet. En direct sur Radio Classique le 13, et sur Arte Live WEB le 17. En différé sur grand écran au parc de la Torse (Aix) le 19.

Photo ©Patrick Berger/Artcomart

jeudi 7 juillet 2011 à 01h03

Concert, salle Gaveau, des stagiaires de la Seiji Ozawa International Academy Switzerland. Salle pleine, mais sans plus : un concert de fin de session, ce n’est pas toujours drôle, et la communication (c'est-à-dire la publicité) n’a pas insisté sur le fait qu’Ozawa lui-même y fait un discret come back, après une année de lutte contre une « longue maladie ». En première partie, des mouvements de quatuors : six formations pour la plus dure des disciplines. Le niveau est haut, mais le « tous pour un, un pour tous » ne fonctionne pas toujours. Il y en a qui font cavalier seul, d’autres qui abdiquent devant les partenaires. Après l’entracte, 2ème et 3ème mouvements de l’Octuor à cordes de Mendelssohn. Le groupe est cohérent, la tension monte, la salle est chauffée. Avec l’Académie au complet, Robert Mann, fondateur de l’illustre Quatuor Juilliard et professeur in loco (les autres sont, entre autres, la violoniste Pamela Frank et la grande altiste Nobuko Imai) donne son arrangement du Lento du dernier Quatuor de Beethoven. Cela ferait un beau final si Ozawa lui-même ne venait faire basculer l’ensemble dans une autre dimension. Le Divertimento en ré majeur de Mozart, en bis le premier mouvement de la Sérénade de Tchaikovski et l’on oublie l’exercice d’élèves. On n’entend plus que des virtuoses galvanisées par un petit homme au charisme ravageur.

François Lafon

samedi 2 juillet 2011 à 11h32

Venise – Vivaldi – Versailles : curieux alliage, avec fêtes Louis XIV pour un compositeur dont la renommée est arrivée en France à l’époque de Louis XV. Mais les trois V sont magiques, et le concept fonctionne. Hier, au Château, Galerie de Batailles, Rinaldo Alessandrini et son Concerto Italiano inaugurent le cycle Quatre Saisons (trois autres concerts suivront, avec, entre autres, David Grimal jouant les Quatre Saisons … de Buenos Aires d’Astor Piazzolla). Deux séances, public nombreux. Sonorités dorées, contrastes bien amenés : la musique trop connue se refait une beauté. Quand arrive "L’Automne" (3ème Concerto), le soleil couchant vient réchauffer les musiciens. L’art et la nature : du pur Vivaldi. Sur le Grand Canal, Quatre Saisons encore, mais façon Sons et Lumières. Foule énorme, gradins bondés, ballet de gondoles, jets d’eau colorés, dragon enflammé, ciel embrasé. Il y a même deux Fiat 500 roulant sur l’eau (La Dolce Vita ?). Mais tout cela manque de folie, et la sono sature. On rêve aux gondoles traversant le parc enneigé dans le Molière d’Ariane Mnouchkine. Or pur côté cour, ersatz côté jardin : l’ancien régime n’est pas si loin.

François Lafon

Venise – Vivaldi – Versailles, jusqu’au 17 juillet