Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances
mercredi 22 juin 2011 à 11h28

Pas facile, le métier de chef d’orchestre ! Prenez Philippe Jordan, directeur musical de l’Opéra de Paris. Lundi 20, il dirige Cosi fan tutte de Mozart au Palais Garnier. Une reprise de la sage production d’Ezio Toffoluti, qui date de 1996. Distribution standard, dominée par la piquante Anne-Catherine Gillet en soubrette à qui on ne la fait pas. Une façon pour lui de se reposer d’un Crépuscule des dieux qui n’a pas fait l’unanimité (sauf pour lui). Or voilà que les fumigènes censés, au lever du rideau, ajouter du sfumato au décor partent dans la fosse. Les musiciens jouent à l’aveuglette, l’ouverture est ratée. Jordan, qui connaît pourtant son Cosi sur le bout de la baguette, mettra le premier acte entier à empêcher le bateau de tanguer. Mardi 21, Fête de la musique. Kurt Masur dirige l’Orchestre National dans la nef du Musée d’Orsay et Paavo Järvi l’Orchestre de Paris sous la Pyramide du Louvre. Eternelle rivalité. Au Louvre, programme Schumann : Konzertstück pour quatre cors et Symphonie « Rhénane ». Curieux choix pour une fête. Non moins curieux, et qui justifie l’entreprise : cette musique passe bien dans ce hall de marbre au plafond de verre, les cornistes ont l’air de bien s’entendre (dans tous les sens du terme) et Järvi donne-là un des meilleurs concerts de sa première saison comme directeur de l’orchestre. Ovation d’un public assis par terre. Le confort n’est pas toujours où on l’attend.

François Lafon

Comment résister à l’annonce d’un Placido Domingo dans un opéra composé et écrit pour lui par son ami Daniel Catán, compositeur mexicain d’origine russe actif en Californie, mort il y a deux mois ? Après la création en septembre 2010 à l’Opéra de Los Angeles (dont Domingo est directeur), la version parisienne du Postino reprend l’essentiel de la version américaine. Malgré la différence d’âge, Placido Domingo exulte dans le rôle de Neruda jeune, et la partition est taillée à ses mesures : la montée en force progressive soigne la voix, et le livret lui donne maintes occasions de faire preuve de ses talents de comédien. C’est Catán lui-même qui a écrit ce livret en suivant à la lettre le scénario du film de Michael Radford avec Philippe Noiret. Il invoque en plus Dante, d’Annunzio et un certain Milovan Perkovitch de fiction, mais ne fait qu’effleurer le thème, pourtant central, de l’exil (pas seulement celui de Neruda, mais celui de tout homme, car nous sommes tous des exilés), et maintient l’œuvre en Italie sans que rien n’évoque l’Italie – même les scènes de rues renvoient à Santiago du Chili. Ce mode de butinage se retrouve dans la partition. Catán était obsédé par l’idée de faire un opéra espagnol, et dit être redevable de « compositeurs allant de Monteverdi à Berg ». Mais c’est moins d’influence que d’emprunts épars qu’il s’agit. Tous les genres (hors la musique atonale) sont à l’appel, ou presque, quoi qu’il se passe sur scène : Debussy parfois, Puccini souvent (et immanquablement dans les duos), Ravel plus rarement, et aussi le flamenco (qui plus est dans une scène de mariage, il y a pourtant plus festif), le tango, les musiques de fanfare municipale, et l’accordéoniste elle-même ne sait guerre d’où elle est (Amérique du Sud ou Montmartre, difficile à dire). C’est ainsi un World Opera que Catán nous sert, tout comme on parle de World Food. Et comme on le sait, même avec les meilleurs ingrédients, la World Food n’est pas gage de qualité, tout au moins en Europe. Après deux heures que tous les talents réunis ne parviennent pas à faire passer légèrement, l’ensemble laisse perplexe, tout comme la sentence finale : « Si ma voix tremble, c’est que la mer se lamente ».

Albéric Lagier

Théâtre du Chätelet 20, 24, 27 et 30 juin

dimanche 19 juin 2011 à 23h58

Le chef d’orchestre Simon Rattle a déclaré une fois que le compositeur avec qui il aimerait diner et passer une soirée était Joseph Haydn, pour son esprit et sa curiosité de tout. Pour entendre en sa compagnie sa symphonie n°64 ? Relativement peu connue, cette symphonie en la majeur de la seconde moitié de 1773 est une des plus fascinantes du musicien d’Eszterhaza. A la plus extrême concentration, elle allie la souplesse et la séduction mélodique, ce à quoi vient s’ajouter, dans ses deuxième et quatrième mouvements, une grande complexité formelle. L’étrange et sublime Largo, d’une sensibilité à fleur de peau, a tout d’une fantaisie, et le finale présente en moins de trois minutes les multiples facettes d’une idée unique. Rattle et l’Orchestra of the Age of Enlightenment ont commencé avec cette 64ème leur concert dans le cadre du Festival Mozart du Théâtre des Champs-Elysées. Peu d’œuvres aussi discrètes d’apparence sont à ce point aptes à mener sans préparation un auditoire vers les sommets du « style classique ». Il faut dire que du Largo, Rattle a tiré le maximum. Le concert s’est poursuivi, toujours en beauté, avec le concerto pour deux pianos (joué au pianoforte par les Katia et Marielle Labèque) et la symphonie n°33 de Mozart, pour se terminer avec la 95ème de Haydn. Il est sûr que sans le souvenir obsédant de la 64ème, l’impression d’ensemble n’aurait pas été la même.

Marc Vignal

Théâtre des Champs-Elysées Samedi 18 juin, 20h (Photo DR)

samedi 18 juin 2011 à 10h52

Un Festival Mozart au Théâtre des Champs-Elysées, comme un écho de celui qu’organisait chaque année Daniel Barenboim du temps où il était directeur de l’Orchestre de Paris. Cette fois, on commence par Idomeneo, le jeune Jérémie Rhorer est au pupitre de son Cercle de l’Harmonie, la mise en scène et la scénographie sont signées Séphane Braunschweig. Sons d’époque et images contemporaines : un spectacle à la mode, en somme. Sur scène, une coque de bateau transformable en bois strié, façon Buren. Costumes modernes pour cette tranche de mythologie dont la psychanalyse fait son miel : antagonisme père-fils, hérédité, culpabilité. Selon Braunschweig, la quotidienneté des costumes et des attitudes rapproche le mythe de nous. Pas sûr : chacun joue, fort bien, « comme au cinéma », mais peine à trouver l’ampleur dramatique requise. Rhorer va dans le même sens : direction élégiaque, assez lente, équilibre millimétré des chœurs et des ensembles. Comme les voix ne sont pas grandes, cela donne un Idoménée de chambre, qui se souvient de son ancêtre, la tragédie lyrique française de Campra. Pourquoi pas ? On savoure le style de Richard Croft (Idoménée), la fraîcheur de Sophie Karthauser (Ilia). Pour un Idoménée grand format, on reviendra à l’enregistrement de René Jacobs, paru il y a deux ans.

François Lafon

Théâtre des Champs-Elysées, le 19 juin à 17h, les 21 et 22 juin à 19h30. Version de concert le 9 juillet au Festival de Beaune.

jeudi 16 juin 2011 à 23h39

Arts réunis au Grand Palais, avec un concert Karlheinz Stockhausen- Salvatore Sciarrino (festival Agora) dans les replis de Leviathan, structure géante signée Anish Kapoor dans le cadre de l’exposition Monumenta 2011. « Le Leviathan d’Anish Kapoor est un lieu de rencontre, d’émotion de surprise. C’est pour cela que l’oeuvre accueille, pour des rendez-vous intimes, des artistes, des musiciens, un écrivain, des danseurs ou un jongleur ». Ce soir, en fait de rendez-vous intime, c’est une foule impressionnante (deux-cents mètres de queue, dehors) qui se presse autour des musiciens de l’Ensemble musikFabrik, venus de Cologne. Au programme, des œuvres que l’on croirait réservées à un cadre intime : deux Stockhausen (In Freundschaft – En toute amitié – pour cor solo, et Oberlippentanz – Danse de la lèvre supérieure – pour trompette piccolo) et un Sciarrino (Mur d’horizon, pour flûte en sol, cor anglais et clarinette basse). On entend assez bien, somme toute, ces pièces à la fois austères et acrobatiques. Il y a, sur les galeries, des visiteurs facétieux qui ne sont pas venus pour la musique : cris d’oiseaux, effets d’échos, rires appuyés. Il y en a aussi qui veulent tester l’acoustique du lieu encombré de l’énorme ballon marron en courant d’un point à un autre de la nef. Une foule insaisissable – ni tout à fait musique contemporaine, ni vraiment faune d’expositions. Des jeunes couples comme il faut, des messieurs en complet gris. Depuis un mois, l’installation du radical Kapoor fait un tabac. Alors pourquoi pas un peu de musique avec, façon Arte povera ? Agora, inauguré le 8 juin à l’IRCAM par le spectacle Luna Park de Georges Aperghis, y a en tout cas trouvé un public. 

François Lafon

vendredi 10 juin 2011 à 10h01

Vedette en février de Présences, le festival de Radio France, Esa-Pekka Salonen revient au pupitre de l’Orchestre de Paris. Au programme : Debussy (La Mer), Ravel (Concerto en sol), Beethoven (7ème Symphonie). Standing ovation du public, mais aussi des musiciens, ce qui est plus rare. Pour lui, ils jouent comme ils ne le font pas toujours : bois à la fête dans Beethoven, cordes de velours dans Debussy. Fête aussi de voir Salonen diriger : économe de ses mouvements, directif mais pas trop, fascinant tel ou tel groupe du seul regard. La Mer est passée au scanner et miroite à l’infini : on comprend mieux sa réputation d’ « acte fondateur de la musique du XXème siècle ». Délices aussi dans Ravel - rythmes jazzy de l’Allegramente et grand souffle de l’Adagio -, avec l’original David Fray au piano. Grand style chez Beethoven : rien à voir, en janvier dernier à Pleyel, avec cette même 7ème hollywoodisée par Gustavo Dudamel, successeur de Salonen à Los Angeles. « Il a l’air naturel, ce chef », entend-on à la sortie. Le plus juste compliment qu’on puisse lui faire.

François Lafon

 Salle Pleyel, Paris, 8 et 9 juin.

samedi 4 juin 2011 à 10h30

Hier vendredi, un cordon de CRS, armes en bandoulière, protège l’Opéra Bastille d’une manifestation d’Indignés … qui ne viennent pas. Pendant ce temps, se termine la première Tétralogie maison depuis 1962. Ce sont les dieux, là, qui ne sont pas venus. Après avoir lancé des pistes modernes, postmodernes, politiques, numériques et cartoonesques, le metteur en scène Günter Krämer rend les armes avec Le Crépuscule des dieux. La Walkyrie s’est embourgeoisée, le vilain fils du Nibelung se venge du stupide Siegfried sous les lampions d’une fête triste, un Walhalla virtuel s’écroule sur une scène vide. Cela pourrait être fort, ce n’est qu’anodin. Cela, au moins, réussit au chef Philippe Jordan, qui dirige ces cinq heures de théâtre exsangue comme un poème symphonique géant avec voix obligées. De belles voix d’ailleurs, à la mesure du drame dont nous sommes privés. La veille, nième reprise des Noces de Figaro dans la mise en scène de Giorgio Strehler. Beau plateau, avec la star Erwin Schrott et la stylée Dorothea Röschmann, dirigés par Dan Ettinger, un jeune chef à poigne et à personnalité, qui serait enthousiasmant s’il ne cultivait pas, jusque dans La Folle Journée, une lenteur chère à son maître Daniel Barenboim. Dehors, même cordon de CRS, mais quelques manifestants, benoitement assis par terre. Strehler, disciple de Brecht, croyait, lui, aux lendemains qui chantent.

François Lafon

Le Crépuscule des dieux, les 8, 12, 18, 22, 26, 30 juin. Les Noces de Figaro, les 5 et 7 juin. (En photo : Philippe Jordan)