Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances
vendredi 27 avril 2012 à 10h43

Après Philippe Herreweghe le mois dernier avec son Orchestre des Champs-Elysées, Christoph Eschenbach dirige l’Orchestre de Paris dans les trois dernières Symphonies de Mozart. Trois chefs-d’œuvre composés en six semaines (juillet-août 1788) par un génie dans le creux de la vague (l’empereur a détesté Don Giovanni), tout cela pour la beauté du geste (on s’est longtemps demandé s’il les avait entendu jouer) : le concept se tient. Pour l’orchestre et le chef, en tout cas, une gageure : trois fois quarante minutes de travail au petit point, avec l’obligation de bien montrer que Mozart livre là trois versions de la vie, aussi différentes dans leur atmosphère que dans leur architecture. Comme cadeau de retrouvailles avec son ancien chef titulaire, l’orchestre offre ses plus belles sonorités : quels bois, quelles cordes ! Comme à son habitude, Eschenbach soigne le détail et traite en romantique une musique qui ne l’est pas encore. Et pourtant, à certains moments, on jurerait qu’il a écouté Herreweghe.

François Lafon

Paris, Salle Pleyel, 25 et 26 avril.
 

A la Cité de la Musique, concert Folk Songs de l’Ensemble Intercontemporain. Pas de création mondiale, public d’habitués. Le thème, musiques savantes et racines ancestrales : Sirene Song de Lu Wang, (translittération d’un ancien dialecte de Xi’an), Palimpseste de Marc-André Dalbavie (sur un madrigal de Gesualdo), les Huit miniatures et le Concertino de Stravinsky (versions pour petit ensemble), les Trois Poèmes de Mallarmé de Ravel (ensemble réduit, là encore, en opposition aux lourdes orchestrations de l’époque), les Folk Songs façon Luciano Berio. La mezzo Nora Gubisch (photo) ne cherche pas à imiter l’inimitable Cathy Berberian (Madame Berio). Au pupitre : Alain Altinoglu, chef éclectique, très à l’aise dans ces joyaux plus ou moins précieux, rescapé du Faust de l’Opéra Bastille, s’apprêtant à diriger la Salomé de Florent Schmitt avec l’Orchestre de Paris (16 mai), au piano dans un CD Ravel avec Nora Gubisch (Naïve). Entre deux Miniatures de Stravinsky, un portable sonne. Le chef se retourne. « Allez biloute ! », crie quelqu’un. Un folk song à orchestrer ?

François Lafon
 

mercredi 18 avril 2012 à 10h55

Schubertiade, dans le théâtre pompéien-1830 du Conservatoire d’art dramatique de Paris. Lieu historique, à l’acoustique unique, rendu depuis 2005 à la musique grâce à l’excellente série Les Pianissimes. Trois produits du Conservatoire (celui de musique) de vingt-deux à vingt-cinq ans, déjà bardés de prix internationaux. Adam Laloum, suivi par les pianomaniaques de la Folle Journée à La Roque-d’Anthéron, maîtrise les sublimes errances de la 18ème Sonate (sol majeur), avec ce petit quelque chose en plus qui annonce les grands interprètes. Avec Mi-Sa Yang (violon) et Victor Julien-Lafferière (violoncelle) : 2ème Trio op. 100 (celui de Barry Lindon). Etat de grâce, standing ovation. Verre-cacahuètes offert après le concert (signature des Pianissimes). « Qui aura-t-on à la Culture ? » demande un décideur. Depuis deux heures, la campagne paraissait si loin…

François Lafon

www.lespianissimes.com

mardi 17 avril 2012 à 10h06

Myrtille a 16 ans. Elle est de Savoie. De n’importe quelle Savoie, une bourgade comme il y en a tant entre le lac de Genève et Annemasse. Pour son anniversaire, un week-end à Paris chez son oncle. Samedi, un trou dans le programme. Et voilà qu’elle sort du Pariscope « Œuvres de Haydn, 16h30, Saint Vincent de Paul », parce que ça colle juste entre la tour Eiffel (à 14h00) et Battle Ship (en VF au Grand Rex à 18h40, arghhh)… Je me console : elle aurait pu choisir Les Saisons de Vivaldi à la Sainte-Chapelle ! Bon oncle, me voici cheminant avec elle vers la seule église de Paris qui me fasse sourire (c’est elle que l’Oncle Gabriel confond avec le Panthéon dans Zazie dans le Métro). A l’arrivée, première surprise, les « œuvres de Haydn » sont Les Sept dernières paroles du Christ. A l’intérieur, seconde surprise, le quatuor Antarès , peu connu et délaissé de la critique, entame ce chef d’œuvre et la magie opère. Une interprétation fervente et impeccable, une sonorité ronde et amplifiée par la réverbération de l’église, la proximité des interprètes, les jeux de la lumière naturelle, l’attention non feinte du public. .. Après une heure de béatitude, Myrtille dit bravo. Moi aussi. J’ai (re-)découvert qu’entre la Tour Eiffel et Le Grand Rex, il n’y a pas que le Théâtre des Champs-Elysées, et qu’en cette période électorale, la démocratie a un sens.

Albéric Lagier

samedi 14 avril 2012 à 00h07

A l’Opéra Bastille, Cav et Pag (Cavalleria Rusticana de Mascagni et Pagliacci de Leoncavallo). Quand Cav se termine, on se dit que le plus dur est fait, que Pag, c’est moins ennuyeux, moins sommaire, voire moins bruyant. Quand Pag est fini, on regretterait Cav si l’on n’était aussi heureux que tout cela soit terminé. Après, on se raisonne : ces deux brefs opéras jumeaux (1890-1892), prototypes du courant vériste qui avait déjà envahi la littérature italienne, ont un intérêt historique, mais aussi sociologique (le petit peuple en vedette) et musical (mélodies faciles et débordements vocaux). Dans la mise en scène de Giancarlo Del Monaco, importée de Madrid, l’accent est mis sur le carcan religieux (Cav) et la tranche de vie façon néo-réaliste (Pag). L’orchestre file droit, tenu par le spécialiste Daniel Oren, et les chanteurs font du son, encouragés par la vastitude du lieu. Le spectacle fait partie du cycle « un opéra italien mal aimé par saison » initié par le directeur Nicolas Joël. Le public applaudit fort. Décibels et passion fruste : « Nous sommes des êtres de chair et de sang, et tout autant que vous de ce monde orphelin nous respirons l’air », dit le prologue de Pag. Pour beaucoup, c’est ça, l’opéra.

François Lafon

Opéra de Paris, Bastille, 17, 20, 23, 26, 28 avril, 2, 6, 11 mai. Photo © DR : Pagliacci

A Pleyel, entre deux étapes de son cycle Schubert avec Christoph Eschenbach au piano, Matthias Goerne panache des lieder orchestrés de Schubert et Strauss avec Paavo Järvi et l’Orchestre de Paris. Des objets un peu kitsch destinés en leur temps à populariser un art pour happy few, les orchestrations fussent-elles signées Brahms ou Webern (pour Schubert) ou Strauss lui-même. Souriant, Goerne a l’air plus détendu qu‘avant d’attaquer Le Voyage d’hiver ou La Belle Meunière. Fausse impression : piano, pianissimo, il reste dans la confidence. Pas d’effets de voix, ou seulement guidés par le texte. Du coup, l’orchestre se fait discret lui aussi. Qui, depuis Dietrich Fischer-Dieskau (mais en moins sophistiqué, en moins fabriqué), est capable d’un tel prodige ? En bis, un An die Musik (Schubert, orchestration Max Reger) d’anthologie. En début et fin de concert, Schumann : l’ouverture de Manfred réorchestrée par Mahler (on reste dans le ton) et la 1ère Symphonie « du Printemps ». Honnêtes exécutions, mais la magie est partie.

François Lafon

Salle Pleyel, Paris, les 11 et 12 avril. Photo © DR

mercredi 11 avril 2012 à 01h09

Au Châtelet, nouvelle production signée Chen Shi-Zheng de Nixon in China, l’opéra de John Adams donné pour la première fois en France en 1991 dans la mise en scène de Peter Sellars. A l’hyperréalisme de l’Américain répond l’abstraction « pop art de l’après-Révolution culturelle » du Chinois (qui vit aux USA depuis 1987) et de sa décoratrice Shilpa Gupta. « Lors de la création de l’opéra aux Etats-Unis, explique celui-ci, Nixon était décrit comme le pire président américain de l’histoire, mais pour ma génération, en Chine, c’est encore un héros ». L’œuvre, de toute façon, renvoie dos à dos les deux univers qui se rencontrent lors de cette visite « historique » de Nixon à Mao en 1972. Ce curieux opéra, trop long, bizarrement fichu (d’acte en acte, le vernis officiel craque, pour laisser les grands de ce monde égarés face à eux-mêmes, tandis que Zhou Enlai cède au doute), tombe à pic dans le contexte actuel. La musique de John Adams première manière – de somptueuses draperies orchestrales sur des rythmes répétés à l’infini – ajoute elle-même à la vacuité du discours des politiques. Un discours fort bien chanté, avec les belcantistes June Anderson et Sumi Jo en épouses présidentielles. Comme quoi, quand il le veut, l’opéra peut parler au présent (ou presque).

François Lafon

Châtelet, Paris, les 10, 12, 14, 16, 18 avril Photo © DR

dimanche 8 avril 2012 à 16h48

Fondée sur un événement historique – la révolte du peuple napolitain contre le vice-roi espagnol - La Muette de Portici enflamma la Belgique lors d’une représentation à Bruxelles en août 1830, au point de mener le pays à l’indépendance. La Muette eut un succès continu au XIXème siècle, avant de tomber dans l’oubli au XXème. Elle reste néanmoins connue pour son ouverture (très rossinienne) et le duo célèbre, cet « Amour sacré de la Patrie » dont se sont emparés les Belges. Pourtant Aubert, compositeur au style très personnel, Rossini français qui n’aurait pas oublié son Gluck, y déploie ses talents de mélodiste, et deux airs fleuve. Mais, hélas, ce soir-là, certains interprètes n’étaient pas au mieux, même si, dans son ensemble, la distribution rend honneur au livret de Scribe (et Delavigne) par une diction soignée et une prononciation justement expressive. L’autre difficulté de la Muette, c’est elle, ce rôle muet, dansé et mimé. L’actrice Elena Borgoni occupe la scène, mais au prix d’agitations qui peuvent fatiguer, jusqu’au très beau tableau final en vierge napolitaine aux allures de Frida Kahlo. La très classique mise en scène d’Emma Dante donne une cohérence remarquable aux chants, aux danses, aux mouvements de foule, servie par une mise en lumière et des costumes qui font de cette production un spectacle complet. Quoiqu’il soit coproduit avec la Monnaie de Bruxelles, les Belges devront attendre 2015 pour le voir : est-ce par crainte que cette grande Muette dénoue aujourd’hui ce qu’elle avait initié en 1830 ?

Albéric Lagier

Paris, Opéra-Comique 9, 11, 13 et 15 avril Photo © DR