Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances
jeudi 20 juillet 2017 à 02h55
Nouveau Don Giovanni au festival d’Aix-en-Provence, mis en scène par Jean-François Sivadier. Pas facile de renouveler la donne après Peter Brook et Dmitri Tcherniakov, ses prédécesseurs sur la même scène de l’Archevêché. Deux pistes : La Traviata (avec Natalie Dessay - Archevêché encore - 2011) et le Dom Juan de Molière (Paris, Odéon - 2016), variations sur le moment où la répétition devient représentation, où les acteurs deviennent personnages, où les objets deviennent signifiants. Cette fois encore, le propos naît de l’apparente confusion : « Le plateau est un lieu proche de la mort où toutes les libertés sont possibles » rappelle le metteur en scène citant Jean Genet. C’est cette liberté, proclamée en lettres de sang sur le mur du fond (avec une croix en guise de « t ») qui fait l’originalité du spectacle. Elfe dansant au déhanchement mi-voyou mi-aristocrate, Philippe Sly est un Don Giovanni insaisissable au propre comme au figuré, bien loin du séducteur blasé de la tradition romantique. Un jumeau du Libertin de Stravinsky (voir ici), d'autant qu'esthétiquement les deux spectacles ne sont pas sans points communs. Autour de lui, tous courent et s’épuisent, jusqu’à une ultime danse, cette fois dans l’indifférence générale (déjà Peter Brook rendait - suprême châtiment – le Don invisible aux yeux de ses victimes). Quelques moments éclairants parmi d’autres moins inspirés : le duo « La ci darem la mano » vécu à distance - fantasme plus que travaux d’approche -, ou le « Mi tradi » d’Elvira découvrant Don Giovanni endormi dans les bras de sa servante. Jérémie Rhorer dirige dans le même esprit, très structuré sous des dehors  feu follet. Troupe jeune et juste, dominée par Julie Fuchs, Zerline perverse comme il le faut, et Nahuel Di Pierro, Leporello aux moyens impressionnants.
François Lafon 

Festival d’Aix-en-Provence, Théâtre de l’Archevêché, jusqu’au 21 juillet (Photo © Pascal Victor/Artcompress)

mercredi 19 juillet 2017 à 02h42
Dernière du Rake’s progress de Stravinsky au festival d’Aix-en-Provence. Un spectacle tiré au cordeau mais quelques illusions perdues. Du surdoué Simon McBurney, dont La Flûte enchantée a enchanté le festival en 2014 (reprise l’année prochaine), on attendait une relecture au laser. Sa boite à illusions est prometteuse, clin d’œil aux gravures moralisantes de William Hogarth qui ont inspiré cette cynique histoire : plateau immaculé comme une grande page blanche, projections idylliques d’abord, intrusives ensuite (smartphones, caméras de surveillance), accrocs lacérant la page à mesure que, guidé par son ombre diabolique, le Libertin perd son libre arbitre et souille son destin, pour finir ruiné et dément. Mais dans la boite, un frustrant premier degré, là où quelques-uns de ces prédécesseurs (Robert Altman, Peter Sellars, Olivier Py) ont jonglé brillamment avec le chaud-froid finement pervers de ce Stravinsky néoclassique pastichant l’opéra XVIIIème. Même l’idée – a priori détonante – de faire jouer par un contre-ténor la Femme à barbe que le Libertin accepte d’épouser, tombe à plat. La direction sans calcium du chef Eivind Gullberg Jensen, remplaçant Daniel Harding (blessé au poignet) à la tête de l’Orchestre de Paris, n’arrange rien, pas plus que le plateau, correct mais sans personnalité marquante, si ce n’est le baryton Kyle Ketelsen dans le rôle en or de Nick Shadow le diable.
François Lafon 

Festival d’Aix-en-Provence, Théâtre de l’Archevêché (Photo © Patrick Berger/Artcompress)
mardi 18 juillet 2017 à 01h11
Au festival d’Aix-en-Provence, septième et avant-dernière représentation de Carmen dans la mise en scène de Dmitri Tcherniakov. Ovation finale mais pro et anti comme à la première. Comme d’habitude, Tcherniakov a décalé le cadre pour mieux cerner le sujet. L’opéra est là, intrigue et musique, mais devenu jeu de rôle thérapeutique, auquel se prête un cadre au bord de la rupture conjugale. Le jeu ira trop loin, laissera des victimes, et recommencera avec un autre cobaye, éternel reboot (réinitialisation) rappelant le film de David Fincher The Game. « Du truc », disent les anti, « un traitement de choc rendant au plus joué (et donc galvaudé) des opéras sa charge virale originelle », répliquent les pro. Tous ont raison, en partie du moins : manipulateur virtuose des codes et mythologies, Tcherniakov relit les œuvres du passé à la lumière des standards actuels. Le procédé est à la mode, le public se lasse, mais Tcherniakov a plus de talent que la plupart des autres, et encore une fois, cela fonctionne. Impressionnante cette descente aux enfers d’un Monsieur Tout le Monde écrasé par une société banalisante, glaçante cette remise à niveau (celui de la société actuelle) d’une œuvre, d’une histoire, d’un folklore considérés comme trésor national. Stéphanie d’Oustrac est formidable en séductrice pour rire (ou plutôt pour soigner) dépassée par les événements. Michael Fabiano, Don José-cobaye, Elsa Dreisig, épouse tentant le tout pour le tout (jusqu’à jouer … Micaela) ne sont pas moins crédibles, et Pablo Heras-Casado enflamme un Orchestre de Paris et un Chœur Aedes sur leur trente-et-un. Car - scandale pour les anti et ultime justification pour les pro - la musique elle aussi sort revivifiée de l’aventure. 
François Lafon

Festival d’Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence, jusqu’au 20 juillet (Photo © Patrick Berger/Artcompress)

lundi 17 juillet 2017 à 02h08
Au festival d’Aix-En-Provence, Théâtre du Jeu de Paume : Erismena, suite de l’opération « Francesco Cavalli mérite d’être redécouvert », initiée en 2013 avec Elena. Aux commandes cette fois encore, Leonardo Garcia Alarcon, menant sa Cappella Mediterranea comme s’il improvisait cette musique somptueuse, moins cérébrale, plus immédiatement sensuelle que celle de Monteverdi, dont elle a pris la suite avant de tomber dans un relatif oubli. Aux commandes scéniques : Jean Bellorini, directeur du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis et metteur en scène fêté, lequel s’est distingué ce printemps au festival de … Saint-Denis avec un Orfeo de Monteverdi où il faisait déjà équipe avec Alarcon. Un ensemble savamment discordant : aux courbes baroques entretenues par le chef s’oppose un univers hostile aux angles aigus, éclairé par un nuage d'ampoules qui claquent (est-ce volontaire?) et traversé par un cadre de fer portant et/ou écrasant les acteurs, ceux-ci vêtus (costumière : Macha Makeïeff) dans un style Emmaüs à l’antique, monty-pythonisant cette histoire d’après-guerre douloureux où passions contrariés, excès de testostérone, jalousies et travestissements achèvent de dérouter le spectateur. L’ensemble est sauvé par une troupe jeune et superbement chantante (la plupart anciens élèves de l’Académie du Festival), dont le metteur en scène, jouant sur les ambiguïtés (sexuelles, sociales) des personnages et soucieux de « laisser libre cours à la poésie pure, à l’essence même du chant », exalte la liberté et la fantaisie, induisant – au risque de tomber dans l’anachronisme facile - l’idée que ces Mèdes et Arméniens de convention sont plus proches de nous qu’il n’y paraît. 
François Lafon 

Festival d’Aix-en-Provence, Théâtre du Jeu de Paume, jusqu’au 21 juillet. Tournée ultérieure, entre autres à Versailles et Saint-Denis (festival 2018) (Photo © Patrick Berger/Artcompress)

lundi 17 juillet 2017 à 02h12
Dernière représentation au Festival d’Aix-en-Provence de Pinocchio, musique de Philippe Boesmans, livret et mise en scène de Joël Pommerat d’après sa propre pièce (2008). Grand Théâtre de Provence bondé, public mélangé, beaucoup d’enfants. Le contraire pourtant de la version Walt Disney du conte de Carlo Collodi. Comme à son habitude (gros succès de sa Cendrillon, reprise ce printemps à Paris), Pommerat explore les zones d’ombre du conte de fées : entre « On ne plaisante pas avec la vérité » et « L’art ne peut changer la vie, mais il important de jouer à y croire », il met à nu l’enchantement sans pour autant désenchanter l’histoire emblématique du petit pantin de bois. Mais alors que dans Au Monde, leur première collaboration (Aix 2011), la musique banalisait le texte (et vice-versa), cette fois l’osmose se fait, peut-être parce que Boesmans s’est « lâché », qu’il manie avec une liberté (thème du festival 2017) qu’on ne lui connaissait pas le pastiche et le mélange des genres sans abdiquer sa rigueur d’écriture, et qu’aux images en noir et blanc, à la fois somptueuses et austères, de Pommerat, il apporte un supplément d’âme qui transcende l’ensemble. Flashes inoubliables que la Fée aux aigus stratosphériques, immense dans sa crinoline blanche, apprenant la vie des humains au petit pantin rebelle, et que la transformation de celui-ci en petit garçon de chair et d’os au terme du voyage initiatique dans le ventre du monstre marin. Souple direction d’Emilio Pomarico à la tête d’un somptueux Klangforum Wien, plateau de rêve mené par Stéphane Degout, aussi bon acteur qu’il est grand chanteur en directeur d’une troupe (métaphore de la compagnie Louis Brouillard de Pommerat ?) où chacun, Chloé Briot (le Pantin) et Marie-Eve Munger (la Fée) en tête, achève de conférer à ce Pinocchio le statut de pendant au jusqu’ici inapproché Enfant et les sortilèges de Ravel et Colette. 
François Lafon 

Festival Aix-en-Provence, Grand  Théâtre de Provence. Représentations ultérieures au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, à l’Opéra de Dijon et à l’Opéra de Bordeaux (Photo © Patrick Berger/Artcompress)