Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances
lundi 30 décembre 2013 à 22h53

A l’Opéra Bastille, Philippe Jordan annonce la nouvelle année à sa manière vec la Symphonie n°2 « Résurrection » de Gustav Mahler. Un test pour le chef. Virages dangereux : l’alternance de guerre et paix (intérieure) du premier mouvement Totenfeier (Fête des morts), la respiration très particulière de l’Andante (bonheur ambigu, silences menaçants), les ricanements orchestraux du Scherzo, l’ascension finale (une bonne demi-heure) vers la Résurrection, alternance de tensions-détentes risquant périodiquement de déraper dans la musique de film. Moments forts : l’Andante et le Scherzo, transparents, étonnants, vraiment personnels. Totenfeier narrative mais pas trop, Finale retenu mais fervent. Une forme de sans-faute, avec un orchestre irréprochable, des chœurs et des solos vocaux tirés au cordeau (la mezzo Michela Schuster extravertie mais convaincante dans l’Urlicht). Léger sentiment de frustration pourtant : trop beau, trop léché, trop pensé ? Jordan, jeune chef surdoué, n’est jamais meilleur que quand il est au bord du gouffre.

François Lafon

Opéra de Paris Bastille, 30 décembre. Photo © Opéra de Paris

samedi 28 décembre 2013 à 00h25

Création annuelle de la Compagnie Les Brigands au Théâtre de l’Athénée : La Grande-Duchesse d’Offenbach. Celle de Gerolstein bien-sûr, qui a perdu son patronyme, ainsi qu’une partie de sa musique. Un Offenbach qui n’a rien de philologique (voir les travaux du musicologue Jean-Christophe Keck), mais pas non plus complaisant façon feu Jérôme Savary. C’est - mis en scène par le cinéaste Philippe Béziat - un festival de faux-semblants, de balles coupées, de dérapages contrôlés, d’allusions détournées à l’actualité : le beau militaire est gay, le baron Grog est une femme, le Général Boum mène la danse à coups de trompette. Tout le monde, chanteurs et musiciens (ces derniers sur scène, sans cesse en mouvement, dirigés par Christophe Grapperon), jongle, pour mieux les mettre à mal, avec les codes du théâtre, de l’opérette, de l’opéra. Ils pourraient aller plus loin, jusqu’au burlesque pur, mais la charge est déjà assez violente, assez offenbachienne en somme. Même inconfort pour les oreilles : couacs et finesse, musique de chambre et bastringue, chant châtié et parodie jusque chez Isabelle Druet, Grande-Duchesse à l’abattage pourtant idéal. Salle « de Fêtes », comble et ravie, mais un peu interloquée : pas innocent du tout, ce réjouissant jeu de massacre.

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 5 janvier. En tournée jusqu’au 21 janvier Photo © DR

vendredi 20 décembre 2013 à 01h22

Succès, au Théâtre des Champs-Elysées, de Dialogues des Carmélites de Georges Bernanos et Francis Poulenc mis en scène par Olivier Py. Le temps est loin où Maurice Fleuret, dans Le Nouvel Observateur, se demandait s’il fallait encore monter un ouvrage aussi réactionnaire : traditionnelles (Mireille Delunsch à Bordeaux) ou revisitées (Christophe Honoré à Lyon), les productions se bousculent, et font salle comble. Bonne idée de Py : l’intemporalité. Révolution française, nazisme, stalinisme ? Tout cela esquissé, pour raconter l’histoire des Carmélites de Compiègne, guillotinées sous la Terreur. Très précise en revanche la direction d’acteurs, comme pour mieux incarner l’idée force – et intemporelle elle aussi – que « l’on ne meurt pas chacun pour soi, mais les uns pour les autres » (en langage chrétien : la Communion des Saints). Scènes choc : l’agonie de la vieille Prieure vue en plongée, comme un insecte épinglé sur un mur, et le Salve Regina final, où les soeurs gagnent un ciel étoilé à mesure que tombe le couperet. Quatuor gagnant de divas made in France - Patricia Petibon, Sandrine Piau, Sophie Koch, Véronique Gens -, avec en guest star l’exotique mais incandescente Rosalind Plowright ; direction attentive à défaut d’être inspirée de Jérémie Rhorer à la tête du somptueux Philharmonia de Londres. Clé du spectacle, présente aux moments cruciaux : une sorte de lampadaire sans abat-jour, traditionnellement utilisé pour éclairer les plateaux vides, appelé servante. C’était le titre de la pièce qui a lancé Py en 1995, c’est le seul dont se glorifient les Carmélites. Tout un symbole.

 François Lafon

Théâtre des Champs-Elysées, Paris, jusqu’au 21 décembre. Le 21 : en direct sur France Musique et en streaming direct sur le site du Théâtre, en collaboration avec Arte Live Web et France Télévisions. Photo © TCE

mercredi 11 décembre 2013 à 14h52

Pour les concerts de célébration du huit cent cinquantième anniversaire de la cathédrale, " Musique Sacrée à Notre-Dame de Paris " a commandé une œuvre à Philippe Hersant  : Les Vêpres de la Sainte Vierge pour « grand effectif vocal » traité le plus souvent en triple chœur, chœur d’enfants, baryton solo, orgue de tribune et orgue de chœur, cloches et ensemble de cuivres anciens (deux cornets et trois sacqueboutes). L’ouvrage, divers et attachant, d’une durée d’environ 75 minutes, vient d’être donné en première audition sous la direction de Lionel Sow. Le titre, audacieux, ne peut manquer de rappeler Monteverdi. Philippe Hersant ne s’en cache pas : il s’agit d’un hommage à ses Vêpres de 1610, avec d’autres références au passé : Ave, dulcissima Maria de Gesualdo, Livre Vermeil de Montserrat, thèmes grégoriens, fanfares et jeux de cuivres évoquant les musiques italiennes du XVIIe siècle, voire Heinrich Schütz. Est suivi de près l’Office des Vêpres tel qu’il est célébré en la cathédrale : Ave Maris Stella et Magnificat en latin, Psaumes 125 et 126 et Cantique aux Ephésiens en français dans la belle traduction de Lemaîstre de Sacy, janséniste du XVIIème siècle. L’espace même de Notre-Dame a présidé à beaucoup de choix « compositionnels », notamment pour la deuxième des trois toccatas pour orgue, avec ses sources sonores - les deux orgues et les deux cornets - très éloignées les unes des autres. L’ultime verset du Magnificat débute dans le mystère, malgré les paroles « Gloria Patri et Filio », pour se conclure (et les Vêpres avec lui) dans la splendeur sonore du « Et in saecula saeculorum Amen ».

Marc Vignal

Cathédrale Notre-Dame de Paris, 10 décembre 2013 Photo © DR

mardi 10 décembre 2013 à 00h06

A l’Ircam (Centre Pompidou) : Trio. Trios plutôt : trois compositeurs (Marc Monnet, Liszt, Bartok), trois interprètes : (Tedi Papavrami – violon -, François-Frédéric Guy – piano -, Xavier Phillips - violoncelle), plus deux informaticiens, Carlo Laurenzi et Thierry Coduys. Atmosphère alla Monnet, rêve de temps aboli : modernité de Pensées des morts de Liszt (matrice des Harmonies poétiques et religieuses), audace en référence aux classiques de la Sonate pour violon seul de Bartok. Monnet en ouverture et en point d’orgue : Imaginary Travel pour piano et informatique (1996), inspiré par des clichés de Wim Wenders projetés sur grand écran, et Trio n° 3, créé ce soir, dédié « aux musiciens créateurs, mais aussi au vent, à l’ombre et au chaos humain ». Une pièce dure - glas, bourrasques, plaintes et soupirs « en temps réel » -, défendue comme un classique par des musiciens non spécialisés contemporain : « Leur jeu, leur travail du son me semblent plus recherchées » (Monnet). Une gageure, entre Liszt et Bartok, morceaux de bravoure pour Guy et Papavrami. Un test plutôt concluant, en tout cas, pour cette œuvre hors cadre d’un compositeur hors normes.

François Lafon

Ircam (Paris), Espace de projection, 9 décembre Photo © DR

vendredi 6 décembre 2013 à 09h25

Reprise au Châtelet, trois ans après, de My Fair Lady dans la mise en scène de Robert Carsen (voir ici). Un cadeau en v.o. pour les fêtes : cast impeccable (excellent Alex Jennings en Pr Higgins), décoration chic, sonorisation (presque) indétectable. Luxe que ni Londres ni New York ne se permettent : un orchestre symphonique dans la fosse (Pasdeloup, très en forme, fort bien dirigé par le jeune Américain Jayce Ogren), selon la tradition maison « mieux qu’à Broadway ». A revoir ce sans faute, on rêve pourtant d’une vision plus nerveuse, plus insolente de cette fable inspirée du Pygmalion de George Bernard Shaw, où il est question de machisme, de manipulation sociale, d’émancipation de la femme au son de mélodies délicieusement désuètes. « Voilà la doxa de la comédie musicale, que le public français a mis si longtemps à accepter », semble dire Carsen. Une prochaine fois peut-être… Mais l’équilibre subtil qui fait de My Fair Lady un chef-d’œuvre du genre y résistera-t-il ?

François Lafon

Châtelet, Paris, jusqu’au 1er janvier 2014 Photo © DR

dimanche 1 décembre 2013 à 00h05

A Pleyel, Bertrand de Billy dirige l’Orchestre de Paris. Programme rare pour chef rare : à la Symphonie en la majeur d’un Saint-Saëns de quinze ans rendant hommage à Mozart et Mendelssohn dans une France folle de Gounod et Meyerbeer succède la Messe n° 6 de Schubert, chef-d’œuvre testament, contemporain des dernières Sonates pour piano, de la Symphonie « La Grande », du Quintette avec deux violoncelles. Au pupitre - petites lunettes et gestique sobre -, le chef chéri de Vienne et de Salzbourg, ex-directeur musical du Liceo de Barcelone, Parisien qui ne passe qu’en coup de vent dans son pays natal. Avec lui, le devoir sage du surdoué Saint-Saëns devient une fête de fraîcheur et de couleur, un exercice de style, mais quel style ! Quant à la Messe, œuvre difficile car à la fois solennelle et intime, facilement monotone sous une baguette plus distraite, elle sonne ici comme l’antithèse de l’écrasante Missa Solemnis de Beethoven, elle aussi sa contemporaine. Orchestre sur son trente-et-un, chœur impeccable, solistes (cinq, dont l’excellent ténor Werner Güra) finement assortis. Plus occupé à mettre en avant ses musiciens que lui-même, De Billy a quelque chose de Pierre Monteux : au moment où l’on se dit « Ah, l’élégance française ! », on s’aperçoit qu’il a mis le feu à l’orchestre, et que la musique prend une dimension insoupçonnée.

François Lafon

Salle Pleyel, Paris, les 28 et 30 novembre. Accessible jusqu'au 28 mai 2014 sur Medici.tv, Orchestredeparis.com et Citedelamusique.tv Photo © Marco Borggreve