Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances
dimanche 30 juin 2013 à 13h02

Retour aux Bouffes du Nord d’Une Flûte enchantée (voir ici) de Peter Brook, deux ans et demi, vingt-six pays et deux-cent soixante représentations plus tard. Fraîcheur intacte de cette Flûte de poche, ni résumé ni ersatz de l’original, tentative typiquement brookienne d’extraction de la quintessence d’une œuvre que tous croient connaître. Salle bondée, beaucoup d’enfants, applaudissements nourris. Aucune frustration, apparemment, devant les ellipses de l’action, les coupes claires dans la partition, habilement réduite pour piano seul par Franck Krawczyk. Jeu plus sobre, plus intériorisé, pourtant, des jeunes et excellents chanteurs-acteurs, faisant ressortir l’ascétisme du propos. Une belle occasion, en tout cas, de faire l’expérience de l’ « espace vide » créé par Brook dans cette carcasse de théâtre selon ses rêves, qu’il a dirigée trente-six ans durant. Le spectacle est donné tout le mois de juillet, ce qui, dans le quasi-désert culturel qu’est Paris en été, est une véritable aubaine.

François Lafon

Bouffes du Nord, Paris, jusqu’au 31 juillet Photo © Pascal Victor

dimanche 23 juin 2013 à 17h36

Il Mondo della Luna (1777), sur un livret d’après Carlo Goldoni, est un des opéras de Haydn les plus joués depuis sa résurrection dans sa version originale aux festivals de Hollande et d’Aix-en-Provence de 1959. L’Atelier lyrique de l’Opéra national de Paris s’en empare à son tour. Mise en scène très convaincante de David Lescot, qui pour une fois ne tourne pas l’argument en dérision, malgré sa volonté de le mettre en relation avec notre époque : récitatifs prolongés à l‘occasion par des bruits de synthétiseur, premier acte dans un bidonville, sur un terrain vague avec pneu de voiture et roulotte bien en évidence (référence à l’univers cinématographique d’Ettore Scola), deuxième acte sur une lune aride, à l’opposé d’un monde rêvé, encombrée des détritus du précédent. Surtout, personnages des plus crédibles, parfois agités et désarticulés mais ne sombrant jamais dans le ridicule. Mention spéciale au jeune baryton portugais Tiago Matos en barbon Buonafede, chargé d’ans tant par son grimage que par ses gestes, à la mezzo-soprano Anna Pennisi en servante Lisetta, rôle en or s’il en est, et à l’Orchestre Atelier-Ostinato dirigé par Guillaume Tourniaire, remarquable en particulier dans les épisodes en nuance piano. Mais il ne saurait être question ici de distribution des prix. L’essentiel ? Mission remplie pour l’Atelier Lyrique : présenter un spectacle qui se tient, offrir aux habitués de l’opéra, à ceux qui y font leurs premiers pas et à tous les intermédiaires imaginables une soirée dont ils se souviendront.

Marc Vignal

MC 93 (Bobigny), jusqu’au 28 juin Photo © Opéra de Paris/M. Magliocca

Aux Bouffes du Nord, En deuil/Trauerzeit, mise en scène de Johan Leysen, composition et direction musicale Dominique Pauwels. Un heure-vingt de… quoi au juste ? Il y a un petit garçon qui vit, depuis la mort accidentelle de son père, dans un monde de poésie, une chanteuse qui exprime ce qu’il refoule, quatre violoncellistes transportant leurs instruments dans des poussettes, une comédienne qui décrit la situation et un comédien (le petit garçon longtemps après ?) qui répète inlassablement le poème en prose de Rainer Maria Rilke Le Chant d’amour et de mort du cornette Christophe Rilke. Comme le reste, la musique est à la fois indispensable et insaisissable, traits d’archets rageurs, effluves romantiques ou répétition en boucle de la Coda de Rilke : « Der Tod ist gross » (La Mort est grande »). On ne voit le petit garçon que dans un film étrange, surgi du passé, qui rappelle le film qui rend aveugle de l’étonnant roman de Franck Thilliez Le Syndrome E (Fleuve Noir - 2010). On peut d’ailleurs penser que la musique a la même fonction que le film : acte fondateur et refus de la réalité. Créé au Luxembourg le 6 juin, le spectacle part en tournée la saison prochaine. Guettez-le.

François Lafon

Bouffes du Nord, Paris, jusqu’au 15 juin

Au Châtelet, I was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky, songplay de John Adams sur un livret de l’écrivain et militante June Jordan. Une variation à chaud sur le tremblement de terre de Los Angeles (1994), mis en scène à l’époque par Peter Sellars. Cette fois, c’est le metteur en scène et scénographe Giorgio Barberio Corsetti qui s’y colle : immeubles pivotants et incrustations savantes pour suggérer (efficacement) la ville-prison devenue ville-piège, où s’accomplit le destin modeste d’une petite société multiethnique. Sept solistes (excellents) et groupe de rock pour ces vingt-deux chansons enchaînées, où Adams opère le tour de force d’inventorier les genres populaires (pop, jazz, gospel, blues) sans cesser de faire du John Adams, rompant avec style grand opéra de Nixon  in China et The Death of Klinghoffer. Livret malin mais univoque, maniant à la truelle poncifs et bien-pensance. En 1994, Sellars avait monté un formidable Marchand de Venise transposé à Venice (Californie), où s’affrontaient asiatiques, noirs et latinos. Même principe, efficacité décuplée. Mais le scénario et la musique (des mots) étaient signés Shakespeare.

François Lafon

Châtelet, Paris, jusqu’au 19 juin Photo © Théâtre du Châtelet

mardi 11 juin 2013 à 22h23

Pour Esa-Pekka Salonen, il était dans l’ordre des choses de célébrer au même concert le centenaire du Sacre du Printemps et celui de Witold Lutoslawski - un compositeur qu’il affectionne - avec sa Musique funèbre pour orchestre à cordes de 1958, à la mémoire de Bartók. Après un concerto en sol de Ravel largement centré sur le rythme (avec Hélène Grimaud), c’est bien dans leSacre qu’on attendait Salonen. On peut exécuter l’ouvrage de façon « moderniste », en insistant sur ses débauches de rythmes et ses arêtes sonores dures. Tout cela était très présent, mais Salonen ne s’en est pas tenu là. Il en a fait ressortir aussi la dimension harmonique, le côté « tachiste » : accords dissonants appuyés, utilisés comme des couleurs tranchées. Et si les solos instrumentaux ont reçu tout leur dû, grâce notamment à des timbales tonitruantes lâchant des notes aussi bien que des sons, l’orchestre dans sa plénitude est plus que jamais apparu comme une extension de l’orchestre symphonique classique, par-delà son abondance de bois et de cuivres et ses percussions si actives. Cet orchestre - en l’occurrence le Philharmonia - résonnait en profondeur, agité de l’intérieur, multidimensionnel, dépassant en quelque sorte l’argument du ballet, dont pourtant Salonen rappelait l’existence par certains gestes du corps, par exemple se penchant en avant. Un spécimen de la maîtrise du chef ? Cette  sonorité de cor coupée net à la fin de la première partie, qui tint la salle en haleine. Un Sacre vraiment impressionnant, accueilli avec un enthousiasme rare.

Marc Vignal

Théâtre des Champs-Elysées, 10 juin 2013  Photo © DR                           

Bicentenaire Verdi à l’Opéra Bastille : le Requiem. Deux concerts sold out, public des grands soirs. Pari gagné pour Philippe Jordan, qui crée l’événement sur l’estrade autant que dans la fosse. Plus que pour Chostakovitch (voir ici), la nouvelle conque acoustique fait son effet. Trop, presque : les tempêtes du Dies irae saturent l’espace, les chœurs sont assis sur les genoux des auditeurs. Jordan ne se demande pas si le Requiem est une messe opératique ou un opéra spirituel. Il le dirige comme un sixième acte de Don Carlos : la mort comme transcendance, la terreur comme instrument de pouvoir, avec une habileté particulière à opposer véhémence et méditation. L’orchestre et les chœurs (bravo au chef Patrick-Marie Aubert) sont à la fête, les solistes compensant par leur enthousiasme des disparités stylistiques évidentes : superbe duo masculin (Piotr Beczala, Ildar Abdrazakov), voix féminines plus inégales (Violeta Urmana enfin revenue à sa tessiture de mezzo, mais soprano – la nouvelle venue Kristin Lewis – en difficulté). Enregistrement live à paraître chez Virgin. A comparer, pour les mordus, avec Daniele Gatti/Orchestre National, au Théâtre des Champs-Elysées les 16 et 18 juin.

François Lafon

Opéra de Paris – Bastille, les 10 et 11 juin En photo : Patrick-Marie Aubert

A Pleyel, Gustavo Dudamel dirige l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam. La carpe et le lapin, le choc du latino flamboyant et de la machine de haute tradition. Mais le « Dude » s’est discipliné et les musiciens jouent le jeu. Première partie contemporaine : Colores de la Cruz del Sur (Couleurs de la croix du sud) de l’Argentin Esteban Benzecry, et les Neruda Songs de Peter Lieberson. Tonalité, atonalité, polyrythmie, gammes pentatoniques pour le premier, technique métissée pour un folklore imaginaire. Ecriture sage, voire passéiste pour le second, cinq sonnets amoureux dédiés par le compositeur à son épouse, la mezzo Lorraine Hunt. Du contemporain grand public, comme on l’aime outre-Atlantique. Le chef fait monter la pression, l’Orchestre déploie ses plus belles couleurs, la mezzo Christiane Stotijn chante avec émotion. Applaudissements mesurés. Après l’entracte : Symphonie « Du Nouveau Monde » de Dvorak. Le public (salle presque pleine) attend le chef, et le trouve : tempos extrêmes, effets de manche bien placés. On écoute l’orchestre, superlatif. Standing ovation : le Dudamel circus n’a pas pris en France, place au surdoué de la baguette. Les musiciens applaudissent aussi, chaleureusement.

François Lafon

Photo © DR

samedi 8 juin 2013 à 00h41

Oeuvres des XXème et XXIème siècles à Pleyel dans le cadre du festival de l’Ircam Manifeste 2013. Règle du jeu : replacer la musique au centre des arts du temps (théâtre, danse, cinéma, arts numériques). Ce soir, avec le Philharmonique de Radio France dirigé par Jukka-Pekka Saraste, création de Reflets de l’ombre, pour grand orchestre et électronique live, du compositeur et scientifique Carmine Emanuele Cella. Propos de Cella compositeur : « Il y a deux façons de reproduire la réalité : mimétique ou cathartique. Le cathartique s’obtient au moyen d’un filtre personnel qui nous donne l’image véritable que nous nous faisons de la réalité ». C’est là qu’intervient Cella chercheur, personnalité culte dans le monde de l’informatique, en produisant des « nuages de sons » qui ne sont plus seulement le traitement en temps réel d’un son physique. L’ennui est que son œuvre, qui convoque Platon et le Mythe de la caverne, s’entend comme une houle orchestrale façon musique de film, d’où s’échappe à un moment, alors que l’orchestre est soudain plongé dans l’ombre (bel effet visuel), un nuage électronique évoquant … ce qui se fait à l’Ircam depuis son ouverture. La voix stratosphérique (mais, hélas!, sonorisée) de Barbara Hannigan dans les Songs from Esstal I, II et III de Philippe Schoeller, autre création de la soirée, nous emmène plus sûrement dans les étoiles, et la 3ème Symphonie de Witold Lutoslawski, très efficace machine à « jouer de l’orchestre » dédiée au Symphonique de Chicago, déploie un univers sonore autrement plus riche. On peut en dire autant de Métaboles, ajouté au programme en hommage à Henri Dutilleux, dont Saraste et l’Orchestre donnent une interprétation qui fera date. 

François Lafon

Festival Manifeste 2013, jusqu’au 30 juin. Photo © Jean Radel

A Pleyel, Yutaka Sado dirige l’Orchestre de Paris dans un programme Ibert-Rachmaninoff-Verdi. La carpe et le lapin en apparence, en réalité des variations sur le brillant en musique. Galops années 30 pour le Divertissement de Jacques Ibert tiré d’une musique de scène pour le galopant Chapeau de paille d’Italie de Labiche, funambulisme pianistique dans la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninoff (superbement joué par le funambulesque Boris Berezovsky), ouvertures et chœurs de Verdi, cadeau de fin de saison et occasion de briller pour le Chœur de l’Orchestre et son chef Lionel Sow. Sado, bouillant disciple de Leonard Bernstein, est a priori l’homme de la situation : l'orchestre est idéal (en formation de chambre) dans Ibert et solide dans Rachmaninoff, mais il ne parle pas le Verdi avec autant de naturel, pas plus que le Chœur, qui chante comme un ange d’oratorio mais ne se lâche que dans le bis : le Triomphe d’Aïda (trompettes comprises - sans couacs, ce qui est rare). Pas mal de places vides après l’entracte : passe pour Rachmaninoff et son romantisme attardé, moins pour Verdi et ses élans lyrico-patriotiques.

François Lafon

jeudi 6 juin 2013 à 00h05

Dans la série Convergences à l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille, la jeune pianiste franco-arménienne Varduhi Yeritsyan joue en deux soirées les dix Sonates d’Alexandre Scriabine. Austère, a priori : des premières Sonates liszto-rachmaninoviennes aux dernières, « ponts jetés entre le visible et l’invisible » brouillant tous les repères de forme et de tonalité, le voyage mystico-symboliste peut prendre des allures de bad trip. Pour baliser le chemin et permettre à la pianiste de souffler entre chaque pièce, un acteur lit des textes, parfois abscons, souvent trop longs, mais toujours en sympathie avec la musique : Pasternak, Maïakovski, Andreiev (le magnifique « Rire rouge »), Blok, Mandelstam, Zamiatine, Akhmatova, Scriabine lui-même. Plus en phase avec l’exubérant Olivier Py, le second soir, qu’avec le trop neutre Pascal Greggory, qui le remplaçait (presque) au pied levé la veille, Varduhi Yeritsyan tient le choc, plus motivée encore par les folies digitales de « Messe blanche », « Messe noire » ou de la « Sonate des insectes » (n° 7, 9, 10). Pourquoi le piano de Scriabine à l’Opéra ? « Une cosmogonie non moins ambitieuse que celle de Wagner », répond le programme. La consécration, en tout cas, d’une diva du clavier.

François Lafon