Samedi 16 décembre 2017
Concerts & dépendances

Trois veines lyriques de Benjamin Britten à l’Opéra de Lyon, avec en alternance Peter Grimes (grand opéra), The Curlew River (parabole d’église) et Le Tour d’écrou (opéra de chambre). Pour ce dernier, univers fantasmatique de l’Argentine Valentina Carrasco, collaboratrice des Catalans de la Fura dels Baus. Génie de Britten : incarner scéniquement et musicalement la ghost story de Henry James sans la priver de son mystère, en épaississant celui-ci même. Dans le programme de salle, répertoire d’énigmes : « Pourquoi ce titre ? » ; « Que signifie de chant de Peter Quint ? » ; « Qu’est-ce que la Cérémonie de l’innocence ? » ; « Qui a tué le petit Miles ? » ; « La Gouvernante est-elle folle ? » Toutes questions que le spectacle doit poser en évitant d’expliquer l’inexplicable. Peut-être parce qu’elle s’est davantage attachée à l’atmosphère qu’à la direction des acteurs-chanteurs - très justes au demeurant -, la metteur en scène y parvient, mais au prix d’une certaine froideur. On est fasciné, pas effrayé. Belles idées que ce salon bourgeois pris dans une toile d’araignée, que ce jardin souterrain, comme un monde inversé où les méchants revenants pervertissent les enfants, à moins que tout cela ne se passe dans la tête de la Gouvernante, elle-même pas aussi claire qu’elle en a l’air. Le chef Kazushi Ono dirige à l’unisson : pas ou presque de montée de l’angoisse, de « serrage de l’écrou », mais un jeu de timbres très raffiné (quatorze excellents instrumentistes) menant à un quasi-silence. Comme si rien n’était arrivé, ou autre chose. Encore une question sans réponse.

François Lafon

Opéra de Lyon, jusqu’au 29 avril Photo © Jean-Louis Fernandez

vendredi 25 avril 2014 à 00h30

A Pleyel, Nicholas Angelich joue en deux soirées les deux Concertos de Brahms, avec l’Orchestre de Paris dirigé par Paavo Järvi. Le Second n’a plus rien de la symphonie avec piano principal qu’on lui reproche (ou le félicite) d’être. Arcbouté sur son tabouret, effleurant le clavier, le caressant presque avant de lui demander l’impossible – des phrases incroyablement sculptées, des nuances infinies -, déployant une dynamique - du pianissimo au fortissimo « au fond du clavier » - ressuscitant l’époque des grands monstres - les Backhaus, les Richter, les Guilels -, il fait de cet Himalaya pianistique un poème fou, entre Keats et Hölderlin. Comme dans leur enregistrement commun (Virgin, 2010, avec l’Orchestre de la Radio de Francfort), Järvi rationnalise le discours, au risque de le banaliser. C’est ce Brahms volontariste qu’il imposera en seconde partie dans une 1ère Symphonie parfaitement structurée, mais privée du « développement organique » si difficile à rendre, et qui fait le génie de cette musique. On ne retrouve l’univers créé par le pianiste qu’au détour d’une intervention soliste – flûte, cor, lumineux premier violon (Roland Daugareil) -, comme pour montrer que le Brahms d’Angelich et celui de Järvi ne sont pas inconciliables.

François Lafon

Salle Pleyel, Paris, les 23 et 24 avril. Concert du 23 accessible sur Arte Concert, orchestredeparis.com et citedelamusique.tv. Photo © DR

jeudi 24 avril 2014 à 00h05

Au Théâtre des Champs-Elysées, récital de Yo Yo Ma avec Kathryn Stott au piano. Programme cassant savamment les codes, dans la lignée de son Silk Road Project, « organisation d’art et d’éducation à but non lucratif ». Première partie latino-russe, enchaînant sans respirer des transcriptions pour violoncelle de Villa-Lobos, Piazzolla et Camargo Guarnieri dans la foulée de la Suite italienne de Stravinsky, elle-même transcrite pour violoncelle et piano de la suite d’orchestre Pulcinella. Phrasés généreux, sonorités miroitantes, énergie inépuisable de Ma, jonglant avec ces univers proches et complémentaires. Seconde partie plus sérieuse, sans hiatus pourtant avec la première : chant infini, archet interminable dans la "Louange à l’éternité de Jésus", extraite du Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, fabuleuse richesse expressive de la 3ème Sonate de Brahms, où l’on aurait aimé un engagement plus net de l’impeccable Kathryn Schrott, partout ailleurs efficace accompagnatrice. Série de bis se terminant par un ineffable Cygne de Saint-Saëns, danse improvisée de l’artiste déchaîné en guise de salut. Spectateurs très jeunes, particulièrement enthousiastes dans les loges du dernier balcon : beaucoup de violoncellistes en herbe certainement, qui n’auraient pas manqué une telle leçon pour un empire.

François Lafon

Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 23 avril Photo © DR

Le Platée de Robert Carsen souffre d’un mal fatal, celui d’être inévitablement jugé à l’aune de la version Pelly/Minkowski produite à l’Opéra Garnier voilà 15 ans, version devenue mythique et faisant résolument le pari du comique. Robert Carsen, conscient de la chose, fait un choix diamétralement opposé, celui d’un Platée grinçant et bourré de vices de conception. Son monde cruel, fait de Liaisons dangereuses entre gens qui ne sont pas du même milieu, est celui de la mode. Si la satire de ce microcosme fonctionne jusque dans les moindres détails, c’est sans craindre que ces détails ne froissent et Cybèle et Melpomène. On se plait alors à l’idée, réfutable, que ces faiblesses sont calculées : toujours est-il qu’elles collent au propos. Une foule compacte danse avec à peu près autant de grâce que les fashion victims au Queen. Les danseurs et danseuses « professionnels » pastichent un art contemporain abscons – hormis une brochette masculine qui détonne en qualité – scènes ennuyeuses comme le souhaitait Rameau. Car c'est là tout le problème : cette Jet-set s'ennuie terriblement. Du coup, La Folie est massacrée par Simone Kermès qui nous rappelle que Madonna, eh oui, est inimitable, et laisse libre cours, c’est aisé, à une diction calamiteuse. De belles images se succèdent : la scène du nuage (début de l’acte II), par exemple, provoque un silence ému dans la salle. Les clins d’œil appuyés aussi s'accumulent (l'ennui, toujours l'ennui), dont le Jupiter/Lagerfeld convenu tant il est criant de vérité, et ainsi de suite, jusqu’au final. Ce final vers lequel Marcel Beekman en Platée nous aura menés par un sans faute à la fois vocal et scénique. Un grand coup de chapeau à ce ténor chaplinesque, quand, il y a quinze ans, Paul Agnew lorgnait du côté de Buster Keaton. Paul Agnew, justement, qui dans ce Platée dirige les Arts Florissants. Alors saluons William Christie, grand pédagogue, tant l’élève a su au moins égaler son Maître : c’est tout dire.

Albéric Lagier.

Paris, Opéra Comique, les 20, 22, 24, 25, 27 et 30 mars 2014. Photo © DR

lundi 7 avril 2014 à 16h59

Des trois opéras d’Albéric Magnard (1865-1914), le dernier, Bérénice, est celui qui cerne le mieux sa personnalité. L’influence de Wagner est inexistante, c’est dans la descendance des Troyens de Berlioz que l’ouvrage se situe. Le sujet s’inspire de Racine, mais pas uniquement. Magnard, auteur du livret, supprime tout personnage et toute intrigue subsidiaires, ne laissant en scène, sauf rares exceptions, que Titus et Bérénice. Les duos d’amour qu’ils chantent dans chacun des trois actes sont au centre de tout, et si à la fin ils se séparent, c’est largement dû à la couardise de Titus, qui a préféré à l’amour, valeur suprême, les impératifs de la raison d’Etat. Depuis la création de Bérénice en 1911, ses représentations sur des scènes françaises ne se comptent même pas sur la moitié des doigts d’une seule main. L’Opéra de Tours a relevé le défi, en cette année du centenaire de la fin tragique du compositeur, et le succès était au rendez-vous. On se trouvait à Rome, l’intrigue n’était pas déplacée dans on ne sait quelle catastrophe des temps à venir, et le chef Jean-Yves Ossonce - il a enregistré les quatre symphonies de Magnard - est un fin connaisseur. Les deux principaux protagonistes, Catherine Hunold, qui tenait là un des plus beaux rôles de soprano dramatique, et Jean-Sébastien Bou, ont été ovationnés comme il se doit, et la représentation a montré combien était vaine l’accusation portée à l’époque contre Magnard d’avoir travaillé « en dehors de toute préoccupation dramatique » justement. On s’étonne aussi que cette musique ait pu être qualifiée d’hermétique. Traduisant le côté intime de Magnard, elle révèle à qui sait entendre des tensions psychologiques intérieures mais bien réelles.

Marc Vignal

Opéra de Tours, 6 et 8 avril 2014

vendredi 4 avril 2014 à 00h23

A Pleyel, Radu Lupu joue le 1er Concerto pour piano de Beethoven avec Paavo Järvi et l’Orchestre de Paris. Calé sur sa chaise, totalement immobile pendant l’introduction, il ne détend les bras qu’au dernier moment : étrange dichotomie entre cette fulgurance et le son Lupu, doux et perlé jusque dans les fortissimos. Les trois mouvements filent ainsi, entre rêve et réalité, accompagnés par un orchestre lui aussi entre ciel et terre : une revanche, dix-huit ans après un cycle Beethoven où Lupu et Wolfgang Sawallisch n’étaient pas arrivés à faire cause commune. En bis, L’Oiseau Prophète, des Scènes de la forêt de Schumann. Même détente des bras, même intimité sonore, même impression de dilettantisme, et pourtant cet Oiseau vole très haut, et traverse des régions rarement atteintes. En ouverture, le Mouvement lent (Langsamer Satz) du jeune Webern (22 ans) marchant dans les pas de Brahms et Mahler ; en seconde partie, la 4ème Symphonie de Mahler, dirigée à la pointe sèche par Järvi - et d’autant plus inquiétante sous ses airs de gentil répit entre les écrasantes 3ème et 5ème. Autre apparition magique : la mezzo Katija Dragojevic, entrant au moment où le « tranquille » (Ruhevoll) Adagio éclate en mille couleurs et chantant le lied final avec le mélange d’innocence et de sensualité qui en fait le mystère.

François Lafon

Salle Pleyel, Paris, 2 et 3 avril Photo © DR

mercredi 2 avril 2014 à 01h26

Au Châtelet, nouveau hit (le quatrième en quatre ans) de la Stephen Sondheim mania : Into the Woods, créé à Broadway en 1987. Idée alla Sondheim : réunir dans un bois – lieu de tous les fantasmes et de toutes les transgressions (voir Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare) – Cendrillon et le Petit Chaperon-Rouge, la Sorcière et le Loup, Raiponce et Jack (celui des haricots magiques). James Lapine, le librettiste, voyait là la manifestation de l’inconscient collectif théorisée par Jung. Sondheim, lui, n’excluait pas l’approche freudienne de Bruno Bettelheim dans La Psychanalyse des contes de fées. Résultat : un univers plus proche de Tex Avery que de Walt Disney, sur une musique raffinée, mâtinée de Ravel et de Satie mais toujours optimiste et melliflue, et par là même savamment décalée. Quand le rideau tombe sur le premier acte, on a bien ri, on a vu ces héros qui n’auraient pas dû se rencontrer se marier (tant bien que mal) à défaut d’avoir beaucoup d’enfants, mais on imagine que le pire est à venir, et l’on a raison. Au second acte, le rêve tourne au cauchemar. Les couples ne s’entendent plus, les princes charmants sont infidèles, une géante (voix de Fanny Ardant en VO, très chic) terrorise la contrée, les peurs et bassesses prennent le pas sur les grands sentiments. Pas tout à fait cependant : comme si la production avait imposé une fin propre à rassurer le public familial, nos auteurs font marche arrière, tournent en rond, versent dans la sentimentalité. La troupe, vaillante (c’est un musical « choral », sans vedette, si ce n’est peut-être la Sorcière, fort bien jouée par Beverly Klein), n’y peut mais, pas plus que le tandem Lee Blakeley (mise en scène) – David Charles Abell (direction musicale), toujours aux commandes de ce cycle Sondheim dont, à ce jour, le cynique Sweeney Todd (voir ici) reste le fleuron.

François Lafon

Châtelet, Paris, jusqu’au 12 avril. Diffusion sur France Musique le 15 avril à 20h Photo © Marie-Noëlle Robert - Châtelet