Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances
mardi 30 octobre 2012 à 09h18

Avec Der ferne Klang (Le son lointain), créé à Francfort en 1912, Franz Schreker (1878-1934) inaugura l’une des plus fulgurantes carrières lyriques de l’histoire. L’œuvre lui valut d’être nommé professeur au conservatoire de Vienne. En 1920, il devint directeur de l’Ecole supérieure de musique de Berlin, d’où il fut chassé comme artiste « dégénéré » avant même l’arrivée de Hitler au pourvoir. Son audience dépassa celle Richard Strauss, d’aucuns le mirent au-dessus de Wagner. Puis oubli brutal, dont il émerge à peine. Un siècle après Francfort, l’Opéra du Rhin a assuré la création scénique française de Der ferne Klang : musique luxuriante, viennoise mais très personnelle, ne ressemblant ni à Strauss ni à Mahler. D’essence symbolique, le livret est de Schreker lui-même, non sans traits autobiographiques : la recherche de l’idéal est incompatible avec les bassesses de la vie quotidienne, le compositeur Fritz se lance dans la vaine poursuite du « son lointain » qui l’obsède, ce qui provoque la déchéance de celle qui l’aime, Grete, dont le personnage et d’autres font penser à Lulu. Mise en scène haute en couleurs au 2ème acte, sur une île du golfe de Venise fréquentée par le demi-monde, voix en situation. Ce sont les prestations de l’orchestre qui retenaient sans cesse l’attention, et l’on se disait une fois de plus qu’en France, en matière d’opéra, il fallait quitter Paris pour « découvrir » au sens fort. Der ferne Klang à l’Opéra national du Rhin restera dans les mémoires.

Marc Vignal

Helena Juntunen (Grete), Will Hartmann (Fritz), Geert Smits (le Comte)... Stéphane Braunschweig (mise en scène et scénographie), Thibault Vancraenenbroeck (costumes). Chœur de l’ONR, Orchestre philharmonique de Strasbourg, dir. Marko Letonja

Strasbourg, Opéra national du Rhin, 27 octobre Photo © Alain Kaiser

lundi 29 octobre 2012 à 08h27

Directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg depuis septembre 2012, originaire de Slovénie, Marko Letonja sait captiver et surprendre. En programmant ensemble Rendering de Berio (1989-1990), composé d’après les fragments d’une audacieuse et parfois noire Dixième Symphonie laissés à sa mort par Schubert, et Le Chant de la Terre de Mahler, il a prospecté le crépusculaire. Rendering n‘est en rien un « achèvement » de Schubert : les esquisses sont trop parcellaires, et tel ne fut jamais le propos de Berio. Il a complété celles qui s’y prêtaient et surtout les a reliées par un « tissu connectif » de son propre cru, toujours pianissimo et lointain, entremêlé de réminiscences du dernier Schubert, démarche rappelant celle de sa Sinfonia : continuité et discontinuité, bonds de cent soixante années en avant et en arrière mais sans heurts, tant sont évidents chez Berio le sens et l’art de la transition. Aucun aller et retour dans Le Chant de la Terre, mais un adieu définitif - ou supposé tel - au monde tel qu’il est. Les chanteurs sont importants, mais l’orchestre peut l’être davantage. Plus encore que Christianne Stotijn et Simon O’Neill, ce sont les sonorités arachnéennes de hautbois, de flûte ou de clarinette grave de l’Abschied (l’Adieu) final, inimaginables sans une direction à la hauteur, qui ont provoqué l’émotion. On était concerné au plus haut point, comme il se doit, car pour Gustav Mahler, le péché le plus grave était celui d’indifférence.

Marc Vignal

Strasbourg. Palais de la Musique et des Congrès 26 octobre

A la Cité de la Musique, dans le cycle Hommages (d’un compositeur à un autre, d’une époque à une autre), Emmanuel Krivine dirige Debussy, Ravel et Stravinsky avec La Chambre Philharmonique. Drôle d’orchestre, fondé par Krivine en 2004 autour de la recherche du « son d’époque », d’abord tâtonnant, aujourd’hui très au point. Résultat sonore déroutant tout de même : puissance moindre que les formations modernes, mais solos surexposés, bois et cuivres claquants (on ne s’en plaint pas lorsqu’il s’agit de la trompette de David Guerrier ou de la flûte d’Alexis Kossenko). Au centre du concert, le Concerto en sol de Ravel - hommage à Mozart, Saint-Saëns, Prokofiev et quelques autres, le tout façon jazz - que Bertrand Chamayou joue sur un superbe Pleyel : impression paradoxale de douceur et d’agressivité mêlées, qu’on peut voir comme une certaine vérité de l’œuvre. Même sensation dans Ma mère l’Oye (Ravel) ou Pulcinella (Stravinsky), où l'entrelacs des références, emprunts et pastiches se suit comme un jeu (de l’oie ?). Krivine, toujours heureux lorsqu’il peut secouer les habitudes et idées reçues, est inspiré comme jamais.

François Lafon

mercredi 24 octobre 2012 à 10h40

Enième reprise de Tosca à la Bastille, dans la mise en scène à tout faire du cinéaste Werner Schroeter (1994). Atmosphère de première pourtant, pour les débuts locaux de Martina Serafin, la Tosca du moment. Grande voix, grandes manières : une Maréchale du Chevalier à la Rose, une Sieglinde dans La Walkyrie (à Bastille encore, cette saison), un rêve de chanteuse allemande. Aucune parenté avec Tullio Serafin, le chef de Callas (« Il faudra tout de même que je cherche dans mes origines vénitiennes », dit-elle dans une interview). Sa Tosca est dramatiquement sobre, vocalement impressionnante. Pas de sensiblerie : du style, de la présence, de l’allure. Autour d’elle, un Mario hurlant (Marco Berti, acclamé au rideau final, pourtant) et un Scarpia second couteau (Sergey Murzaev). N’importe, l’histoire d’amour, c’est avec l’Orchestre de l’Opéra qu’elle le vit, aux petits soins sous la direction efficace de Paolo Carignani. Comme pour rappeler que la magie de Puccini réside dans son génie d’orchestrateur.

François Lafon

Opéra de Paris – Bastille, 23, 26, 29, 31 octobre, 3, 7, 9, 13, 17, 20 novembre Photo © Opéra de Paris

mardi 23 octobre 2012 à 10h45

Récital du jeune pianiste Guillaume Coppola, à l’Athénée, pour l’ouverture de la saison des Pianissimes. Principe de la série : casser le rituel du concert. Pas d’entracte, cocktail ouvert à tous, lieux inattendus (prochain concert au Couvent des Récollets, Paris Xème), ateliers pédagogiques, collaboration avec diverses associations. Public inaccoutumé en effet – tous âges, tous styles – pour ce programme Debussy-Chopin-Granados donné comme un parcours personnel ponctué de lectures par le journaliste et récitant François Castang. Promotion aussi de l’album Granados récemment sorti (Eloquentia - Soleil de Musikzen). Jeu séduisant de Coppola, et plus dérangeant qu’il n’y paraît : Debussy (cinq Préludes) à la fois cérébral et coloré, Chopin sérieux et aérien (une Polonaise op. 26 n°1, en particulier, débarrassée de l’hystérie habituelle), Granados épuré et nostalgique, avec un très élégant et tout naturel Allegro de concert, pièce pourtant redoutable sous ses airs aimables. Un ton en tout cas, des moyens, et déjà un public conquis : une graine de star, espérons, et pas seulement en mode mineur.

François Lafon

dimanche 21 octobre 2012 à 10h47

Au théâtre de l’Athénée, Miss Knife chante Olivier Py. Une version music-hall de Dr Jekyll et Mr (Mrs) Hyde : « Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que je réapparais dans les moments politiques où il n’y a plus d’autres solutions que de mettre un masque et de chanter ». Remercié à l’Odéon, désigné pour 2014 comme directeur du festival d’Avignon, Py profite de l’entre-deux pour remettre le masque. A quelques mètres de l’Athénée, au Palais Garnier, l’Opéra reprend sa mise en scène du Rake’s Progress de Stravinsky : music-hall et pacte avec le diable pour la chute d’un libertin. Fourreau lamé et bas rouge sang, Py le libertin a l’air de Mackie-le-Surineur dans L’Opéra de Quat’sous (Knife = couteau) déguisé en Marlène Dietrich. Entouré de quatre formidables instrumentistes, dont le pianiste Stéphane Leach qui a mis la plupart de ses textes en musique, il chante « Dans un théâtre noir », « Chanson des perdants », « Châtiment de la nuit », « Ne parlez pas d’amour ». La salle rit jaune, il jubile, la provoque (« Que ceux à qui leurs parents ont transmis leurs frustrations lèvent le doigt ») et s’en va dans un frou-frou de fourrure blanche (« J’étais bipolaire, je ne suis plus que polaire »). En juin 2013 à l’Opéra de Munich, il monte Le Trouvère de Verdi, une histoire où personne ne sait très bien qui est qui.

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 27 octobre. Tournée en France et Belgique jusqu’à la fin de l’année. Photo © DR

vendredi 19 octobre 2012 à 16h00

« J’ai rêvé la nuit dernière que Josef Haydn nous avait rendu visite chez nous », note Sibelius dans son journal le 11 juillet 1912, un an après avoir fait entendre son ascétique Quatrième Symphonie. Pourquoi Haydn plutôt que Beethoven, son dieu ? Sibelius nous ne le dit pas. II arrivait jadis au chef Thomas Beecham de programmer Haydn et Sibelius au même concert, et c’est probablement le cas, de nos jours, de Simon Rattle. Paavo Järvi et l’Orchestre de Paris l’ont fait, en commençant leur programme par la moins pittoresque et la plus rare des six Parisiennes, la symphonie n°84. Sa vigueur et ses subtilités étaient au rendez-vous, grâce notamment à un beau sens des nuances, à de soudaines et très efficaces plongées dans la nuance piano. Rien d’ascétique dans la Première de Sibelius, mais un romantisme d’ordre légendaire et individuel, ponctué par des déchainements orchestraux aux sonorités tranchantes. Le timbalier peut s’en donner à cœur joie, et Frédéric Macarez ne s’en est pas privé, frappant dur mais parvenant également donner à certains traits une dimension mélodique qu'on imaginait pas. Entre les deux, dans le 27ème concerto de Mozart, le vétéran Menahem Pressler a montré que son jeu n’avait rien perdu de ses qualités de précision et de mystérieux lyrisme. Il s’est surpassé dans les deux bis consacrés à Chopin, tenant littéralement la salle en haleine.

Marc Vignal

Salle Pleyel, 18 octobre 2012 Photo Frédéric Macarez © DR

Week-end pluvieux, quoi de mieux que se noyer dans la musique. A la cité éponyme, Alexandre Tharaud fait son Bœuf sur le toit : du classique, du jazz, du cabaret, de 11h minuit. Et moi avec ma nièce (Myrtille, la savoyarde) on s’y pointe dès 11h00. Premier concert : Tharaud, Braley, Milhaud, Poulenc, Gershwin, Stravinski. A la fin, on joue au Kital+plu (Qui t’a le plus plu ?). Tharaud, Braley, et leur profonde complicité (c’est dans le programme, NDLR) c’est d’enfer, mais tu as vu les tourneurs de page ? Le paradis ! Humm… bon. 12h45, après le cabaret de Flannan Obé, Kital+plu ? Ah …Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux... Alexandre Tharaud de nouveau à 15h00 : Wiener, Ravel, Milhaud. 16h15, Kital+plu : Milhaud, à cause de sa polytonalité ! Et ça continue ainsi, opéras, opérettes, cinéma, tout mélangé. 22h00, l’heure des reproches. On arrête le Kital+plu ! T’aurais pu me dire que c’était, un concert salade ! Et Tharaud avec des gants de boxe... Alors on se réconcilie chez madame Raymonde. On a attendu qu’elle s’en aille pour vous quitter, M. Tharaud, mais à bientôt ! Car des Bœufs comme ça, on en redemande, végétarien ou pas.

Albéric Lagier

Cité de la Musique 14 octobre Photo © DR

mercredi 17 octobre 2012 à 10h19

Reprise au Palais Garnier du Rake’s Progress de Stravinsky dans la mise en scène d’Olivier Py. Lumière noire, acrobates, Crazy Horse Girls : aucune référence aux gravures moralisantes de Hogarth (1697-1764) qui ont inspiré au compositeur ce vrai-faux pastiche de Mozart et de Pergolèse. « Il est toujours intéressant d’importer à l’opéra des esthétiques qui lui sont a priori extérieures » déclare Py, qui voit cette « Carrière du libertin » comme un avatar original du mythe de Faust, où un jeune homme à qui tout est donné convoque son démon personnel pour mieux précipiter sa perte. Dans la fosse, Jeffrey Tate ne surexpose pas non plus les références à l’opéra baroque. On peut voir dans sa façon de ne faire corps avec les personnages que dans les moments de désespoir, une ironie plus dure encore que dans l’habituel exercice de style. Distribution à l’avenant : grandes voix lyriques (formidable Charles Castronovo en Libertin sanguin) et non plus baroqueux recyclés. Tout cela donne au spectacle une cohérence qu’il n’avait pas lors de sa création en 2008, où l’on avait surtout vu la mise en avant des fantasmes personnels du metteur en scène.

François Lafon

Opéra de Paris – Garnier. 10, 12, 16 ; 19, 22, 25, 28, 30 octobre Photo © Opéra de Paris/J.M. Lisse

Depuis cinq ans que, partie de Londres, elle écume les scènes, La Fille du régiment fait enfin escale à Paris – Bastille. L’ouvrage, composé par Donizetti pour l’Opéra Comique, fonctionne à coups de contre-ut en cascade et de mélodies bien cirées, et deux gosiers d’or suffisent à enflammer les foules : June Anderson et Alfredo Kraus en 1986 à la salle Favart, Natalie Dessay et Juan Diego Florez aujourd’hui. Le metteur en scène Laurent Pelly y offre un copier-coller de La Grande Duchesse de Gérolstein qu’il avait monté au Châtelet en 2004 : poilus de 1914, patriotisme en bataille, dérision joyeuse. Mais Donizetti n’est pas Offenbach et le deuxième degré fonctionne moins bien, en dépit d’une mise au goût du jour des dialogues parlés. N’importe : Dessay charge son personnage mais est très en voix, Florez joue les bidasses avec charme (et quels aigus !) et Felicity Lott fait un tabac en guest star à l’accent british. Dialogue glané à la sortie : « Comment peut-on aussi bien chanter de telles fadaises ? - Ne te plains pas : c’est si souvent l’inverse… »

François Lafon

Opéra de Paris – Bastille, 15, 18, 21, 24, 27, 30 octobre, 2, 6, 8, 11 novembre.Photo © Opéra de Paris

lundi 15 octobre 2012 à 17h53

Mais qu’est-ce qui pousse Emmanuelle Haïm à mener Médée à un rythme d’enfer ? A ce train-là, le prologue, Louis le triomphant, n'a rien de majestueux mais tourne à l’air de guinguette primesautier. Un pastiche ? Non pas, le premier acte débute avec un Pour flatter mes ennuis qu'on attend lamento mais qui est du même tabac. Ça joue vite et fort dans la fosse, et avec une raideur métronomique. Côté voix, la diction en prend un coup et le souffle court est éliminatoire. Prosodie ? Déclamation ? Aux oubliettes, même si Médée est précisément une tragédie, lyrique certes, mais avant tout une tragédie. Seuls Anders Dahlin (Jason) et Sophie Karthäuser (Créuse) épousent le style baroque et parviennent à émouvoir. Laurent Naouri (Créon) s’en tire en faisant sourire (bien que le Roi de Corinthe ne soit pas vraiment un rigolo) ; Michèle Losier (Médée) abandonne toute prétention à se faire comprendre. La mise en scène de Pierre Audi est d’un modernisme académique : chœur en grenouilles rampantes, interprètes sortis de chez Cyrillus (tout de même). Inscrit en fond de scène, un immense SOS ! – en anglais Mayday !, emprunté au français M’aider ! Médée… Mayday…M’aider…Voilà donc la métaphore ? Les transports d’hier ne pas sont ceux d’aujourd’hui …et la Médée d’Haïm/Audi vaut-elle ce déplacement ?

Albéric Lagier

Théâtre des Champs-Elysées 15, 17, 19, 21 et 23 octobre. Opéra de Lille 6, 8, 10, 13 et 15 novembre.

Ouverture de la saison lyrique à l’Opéra royal de Versailles avec Carmen importé de l’Opéra de Rouen. Mise en scène et direction de l’administrateur maison, Frédéric Roels, et du nouveau chef attitré, Luciano Acocella. Accroche médiatique : la baroqueuse Vivica Genaux dans le rôle titre, qu’elle avait jusqu’ici (prudemment) refusé. Drôle d’endroit pour une telle rencontre : une Carmen sans folklore ni espagnolade, au milieu des fleurs de lys et des marbres en trompe-l’œil. En fait, un bouquet bien composé : cadre intime et dépoussiérage du mythe, version opéra-comique avec dialogues parlés (sans coupures : trois heures de spectacle) et distribution jeune, vocalement et dramatiquement assortie. Seul hiatus : un orchestre brillant (bravo les solistes) mais un manque constant d’effervescence scénique. Genaux, voix de braise, diction exemplaire, sculpturale en mini short (l’action est transposée de nos jours, dans un pays contrôlé par les Casques bleus) offre une Carmen à la Teresa Berganza, femme libre et fragile sous la provocation. Elle aussi, sans ostentation, donne le coup de grâce à l’habituelle Bohémienne aux œillades assassines.

François Lafon

Versailles, Opéra royal, 14, 16, 18 octobre.

samedi 13 octobre 2012 à 00h23

Dans la série « Œuvres » (des classiques et une création) à l’Auditorium du Louvre, Julian Rachlin joue Britten, Beethoven et Richard Dubugnon, avec Itamar Golan au piano. Une pièce avec alto (Britten : Lachrymae, Reflections on a song of John Dowland), une avec violon (Beethoven : 10ème Sonate), une avec alto et violon alternés (Dubugnon), cette dernière baptisée Violiana parce que (en anglais) violin, viola et Julian, plus le suffixe « ana », comme dans les Kreisleriana de Schumann. L’œuvre est énergique et chantante, du contemporain soft propre à mettre en valeur le son riche et la virtuosité transcendante de son dédicataire. Car Julian Rachlin est un artiste phénoménal. Sa 10ème Sonate de Beethoven est à la fois explication de texte (écoutez ses transitions) et grand moment de poésie, son Britten une démonstration des possibilités techniques et expressives de l’instrument mal aimé qu’est l’alto. Vous ne le connaissez pas, ou seulement de nom ? Normal : il n’a pas besoin d’être médiatisé à outrance pour être reconnu comme un des grands virtuoses de l’époque.

François Lafon

Photo © Julia Wesely

vendredi 12 octobre 2012 à 11h02

Au Théâtre de Caen, Vénus et Adonis de John Blow, premier opéra anglais (vers 1683). Chœur et orchestre locaux (Les Musiciens du Paradis), Maîtrise de Caen dirigés par l’excellent claveciniste Bertrand Cuiller, mise en scène archéologique de Louise Moaty. Un spectacle phare pour le plus baroqueux des centres régionaux : tournée nationale, dont l’Opéra Comique de Paris. Une gageure aussi : intrigue minimale (Vénus aime Adonis, lequel est tué par un sanglier), micro-numéros musicaux, dont Purcell s’inspirera pour Didon et Enée, le génie dramatique en plus. Comme l’ouvrage dure à peine une heure, il est précédé de l’Ode à sainte Cécile du même Blow, où sont énumérées les vertus de la musique. Le spectacle est raffiné : éclairage à la bougie, danseurs en pourpoint, colombes et chiens de race, « mise en rapport de la nature et de la connaissance, du précieux et de la nudité, du noir et de la couleur, de l’homme et du végétal » (Louise Moaty). Mais aux questions : A quoi cela sert-il ? Que nous raconte-t-on ?, pas de réponses. Même flou musical : hormis Céline Scheen (Vénus) et Marc Mauillon (Adonis), l’ensemble évoque un travail d’atelier, largement perfectible. Nous n’en sommes pas tout à fait au moment de douceur dans un monde de brutes dont notre époque a besoin.

François Lafon

Caen, jusqu’au 13 octobre. Tournée jusqu’au 20 janvier 2013 à Lille, Luxembourg, Paris, Grenoble, Angers et Nantes.

A Pleyel, Christoph von Dohnanyi dirige l’Orchestre de Paris dans Le Château de Barbe-Bleue de Bela Bartok. Opéra en concert ou opéra de concert, ce dialogue intime d’une heure sur fond de grand orchestre ? Opéra mental en tout cas, puisque ce château aux portes verrouillées n’est autre que l’âme du monstre. En Barbe- Bleue, Matthias Goerne, tourmenté comme il le faut ; en Judith, sa dernière épouse, Elena Zhidkova, plus extérieure. Dohnanyi, lui-même d’origine hongroise, rend hommage à Georg Solti, qui aurait eu cent ans le 21 octobre, et avait dirigé l’ouvrage pour sa prise de fonction à la tête de l’orchestre (1972) ainsi que pour ce qui devait être son dernier concert avec celui-ci (1995). C’est par ailleurs Solti qui lui avait mis le pied à l’étrier, en le choisissant comme assistant à l’Opéra de Francfort dans les années 1950. Une affaire de famille artistique ? Pas vraiment, car Dohnanyi a le geste souple et la fibre chambriste, là où Solti menait son orchestre comme une machine de guerre. En première partie, une Symphonie « Italienne » de Mendelssohn particulièrement lumineuse, comme pour conjurer les ténèbres bartokien. Un contraste risqué, bien dans l’esprit de Solti, lui.

François Lafon

Belà Bartok Photo © DR

dimanche 7 octobre 2012 à 21h48

Si les œuvres, le lieu, les musiciens et l’auditoire s’y prêtent, un concert de 25ème anniversaire peut se dérouler de façon extrêmement conviviale. Ce fut le cas de celui de La Simphonie du Marais, qui pour l’occasion a organisé trois manifestations exceptionnelles. La deuxième était consacrée à des Musiques festives à la cour du Roi Soleil. Au programme deux compositeurs, Lully et Philidor, pour un double parcours - Départ en campagne puis Retour à la cour - effectué à grands renforts de flûtes, hautbois, taille de hautbois, basson, trompettes et percussions. Il ne s’agissait pas de simplement faire défiler ces musiques souvent (mais pas toujours) d’apparat, mais de les situer clairement dans leur contexte : mariage du Roy à Saint-Jean-de-Luz, guerre (brève cacophonie), plaisirs de Versailles, chasse, coucher du Roy, cérémonies funèbres. Hugo Reyne et ses huit complices n’y sont pas allés de main morte, se déplaçant comme des acteurs, se déguisant parfois quelque peu, n’hésitant ni à parler brièvement pour annoncer ou expliquer ni à émettre des sons ou des bruits imitatifs dès qu’il était question de chiens ou de chevaux. Le public, conquis d’avance et tout disposé à obtempérer, était alors invité à en faire autant. Un sommet fut sans doute atteint avec la Mascarade du Roy de la Chine et ses bonnets, gongs et onomatopées. Concert-spectacle réalisé avec un minimum de moyens, mais d’une qualité rare.

Marc Vignal

Samedi 6 octobre. Paris, Eglise des Billettes Photo © Simphonie du Marais

vendredi 5 octobre 2012 à 09h56

Rythme : Retour périodique des temps forts et des temps faibles, disposition régulière des sons musicaux (du point de vue de l’intensité et de la durée) qui donne au morceau sa vitesse, son allure caractéristique (Petit Robert). Au théâtre de l’Athénée, le Studio Théâtre d’Alfortville reprend en alternance La Mouette et Oncle Vania de Tchékhov, mis en scène par Christian Benedetti. Pas de décors, vêtements de tous les jours, salle éclairée pendant tout le spectacle. Les deux pièces durent respectivement 1h45 et 1h20, c'est-à-dire une heure de moins que d’habitude, sans que les textes soient notoirement coupés. Les acteurs parlent vite, ils sont sans cesse en mouvement, mais l’action se fige, périodiquement, en d’assez longs silences. Plus rien à voir avec la nostalgie russe, la langueur tchékhovienne. « Les conditions de frustration et d’ennui, au lieu de dévitaliser les gens, leur donne envie de dramatiser la moindre chose, et cela crée une immense vitalité », écrivait Peter Brook lorsqu’il travaillait sur La Cerisaie. Une question de rythme, donc, qui donne à ces classiques un sens, une couleur, une saveur nouveaux, que l’on pourrait dire « de notre temps » si l’expression n’était si vague et galvaudée. Un rythme serré et même sophistiqué, comme dans certaines musiques « de notre temps ». On rit pour ne pas pleurer, on court pour ne pas tomber. Très russe, en fin de compte.

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, en alternance jusqu’au 13 octobre. Théâtre du Beauvaisis (Beauvais) du 24 au 27 octobre. Théâtre Studio d’Alfortville du 12 novembre au 1er décembre.