Samedi 16 décembre 2017
Concerts & dépendances

A Pleyel, l’Orchestre de Paris joue baroque sous la direction de Giovanni Antonini. En trois jours de répétitions, le leader de l’explosif Giardino Armonico a obtenu l’effet « Nikolaus Harnoncourt - Concertgebouw d’Amsterdam », application réussie du jeu à l’ancienne à la grande machine symphonique. Démonstration avec l’Ouverture "Olympia", musique de scène pour une pièce de Voltaire de Joseph Martin Kraus, exact contemporain de Mozart (mort quelques mois après lui, à trente-six ans), parfait exemple du Sturm und Drang (Orage et Passion) alliant l’équilibre classique et les turbulences du romantisme à venir. Articulations marquées et archets allégés pour le Concerto pour basson de Mozart, avec en soliste l’étonnant Giorgio Mandolesi, chef de pupitre de l’Orchestre mais aussi professeur de basson historique au Conservatoire de Paris. Accompagnement aérien du 2ème Concerto pour violoncelle de Haydn avec la flamboyante mais incontrôlable Sol Gabetta, timbres chatoyants et harmonie éclatante dans la « Messe de l’orphelinat », où Mozart fait à douze ans une entrée solennelle (c’est une « missa solemnis ») dans un genre qui le conduira à la Grande Messe en ut mineur et au Requiem. Une nouvelle chance en tout cas pour l’Orchestre, dont l’expérience baroque, il y a quinze ans avec Frans Brüggen, n’avait pas donné le résultat espéré.

François Lafon

Salle Pleyel Paris, 26 et 27 mars. Concert en famille Kraus-Mozart, 30 mars Photo © DR

dimanche 23 mars 2014 à 02h59

A la MC 93 de Bobigny, Don Giovanni de Mozart par l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris. Le saut de l’ange, le test qui ne pardonne pas, qui plus est sur ce plateau panoramique où il y a un quart de siècle, le Don Giovanni « de » Peter Sellars a changé la face du lyrique. Double idée force du metteur en scène Christophe Perton : Don Giovanni est dès le début blessé à mort (une citation de la mise en scène de Claus Guth au festival de Salzbourg), et il est animé, protégé par Mozart lui-même, lequel, installé en fond de scène, tient le continuo. Une échappée dans l’espace-temps qui justifie la fuite immobile du héros toujours poursuivi, jamais attrapé, si ce n’est par la mort. Une ouverture à un jusqu’auboutisme qu’autoriserait la jeunesse de la troupe (deux distributions où personne n’a plus de trente ans), mais qui probablement mettrait celle-ci en danger. Admirable déjà la maîtrise Michel Partyka, Don Juan prédateur plutôt que séducteur, de Pietro di Bianco, Leporello plus complice que valet, d’Andreea Soare, Elvira au timbre somptueux, d’Adriana Gonzalez, Zerline de vingt-et-un ans, tous novices dans des rôles où se sont illustrés les plus grands. Exemplaire l’équilibre fosse-plateau obtenu par Alexandre Myrat, chef-pédagogue à la tête des jeunes de l’Orchestre-atelier Ostinato. Un bâton de maréchal en tout cas pour cette institution qui fêtera bientôt ses dix ans d’âge et d’où sont issues nombre de voix parmi les plus prometteuses.

François Lafon

MC 93, Bobigny, jusqu’au 31 mars. 24 - 26 mai Théâtre de la Piscine, Châtenay-Malabry Photo © Cosimo Mirco Magliocca

mercredi 19 mars 2014 à 00h05

Aux Bouffes du Nord, Les Méfaits du tabac, concert en un acte. Concert, le monologue de Tchékhov, où l’on voit un vieux professeur martyrisé par sa femme profiter d’une conférence pour épancher sa bile ? Concert parce que le vieux professeur a sept filles (ou six, il ne sait plus) et que l’institution où il officie est une école de musique. Concert parce que ce spectacle d’une heure a été conçu de concert par Denis Podalydès (metteur en scène) et Floriane Bonanni (violoniste), et que les digressions tchékhoviennes sont mêlées de musiques de Bach, Tchaikovski et Berio, interprétées, autour de Floriane Bonanni, par Muriel Ferraro (soprano) et Emmanuelle Swiercz (piano). Théâtre pourtant, car la scène est éclairée de la présence étrange, minérale et animale (c’est Podalydès qui le dit) de Michel Robin, aussi fabuleux en victime de la vie que le fut – dans un autre registre – Robert Hirsch en son temps. Il y a un moment extraordinaire, vers la fin, où Robin écoute, sans presque bouger, Floriane Bonanni jouer la Sequenza VIII de Berio. On regrette d’autant plus que l’alternance texte-musique ne soit pas plus naturelle, comme si, pour arriver à une heure de spectacle, il avait fallu par moments céder au remplissage. Les costumes de Christian Lacroix, à la fois chics et usagés, sont des merveilles.

François Lafon

Bouffes du Nord, Paris, du 18 au 22 mars, et du 1er au 12 avril. Tournée à Namur (25 - 29 mars), à Arras (17 - 18 avril) et en Roumanie (11 – 29 juin) Photo © V. Tonello

mardi 18 mars 2014 à 00h26

Récital de Boris Berezovsky au Théâtre des Champs-Elysées. Salle pleine pour un programme musclé : Rachmaninov, Debussy, Ravel. Trop musclé peut-être : les doigts d’acier tarabustent le piano dans les Etudes-Tableaux et la 2ème Sonate de Rachmaninov. Pas de sentimentalité déplacée, mais le mélange, évident comme jamais, de rage et de nostalgie qui caractérise le compositeur. Pas davantage de brume ni de rêverie dans les huit Préludes du Livre 1 de Debussy, mais une angoisse presque, marquant à peine le pas le temps d’une Fille aux cheveux de lin enfin « entre deux mondes ». Rage et piétinements en revanche dans Gaspard de la nuit, ou l’inquiétant Ravel devient machine à broyer du noir. Sensation finale d’avoir été roué de coups, d’avoir été précipité dans un bain musical dérangeant, par moments abusif, adouci en bis par deux extraits de la Petite Suite de Debussy où le pianiste joue les papas fiers avec sa fille Evelyne (23 ans) : un quatre mains tendre cette fois, accord parfait sur le clavier (joli toucher de la demoiselle) et désaccord charmant à propos de qui tournera le premier les pages de la partition.

François Lafon

Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 18 mars Photo © DR

vendredi 14 mars 2014 à 00h32

A Pleyel, Richard Strauss et Schubert par Marek Janowski et l’Orchestre de Paris. Un programme tout Strauss au départ, chamboulé par la défection de la soprano Anja Harteros. Amusant de retrouver là le chef qui, seize ans durant, a fait du Philharmonique de Radio France le plus allemand des orchestre français. Amusant est-il le bon terme ? Plus austère que jamais, le geste efficace mais parcimonieux, le maestro semble animer une nuit de la déprime. Une exaltante déprime, tout de même. Basses puissantes, sombres colorations, attaques estompées, le son Janowski va bien à Mort et transfiguration, poème de jeunesse d’un Strauss prévoyant la fin de toutes choses à travers un thème mélodique que l’on retrouvera cinquante-neuf ans plus tard dans les Quatre derniers Lieder. Atmosphère proche, émouvante mais sans lumière dans la Symphonie inachevée. Etat de grâce en revanche - 23 cordes en apesanteur et chef inspiré – pour les Métamorphoses, chef-d’oeuvre hors du temps du vieux Strauss célébrant un monde parti en fumée. Une demi-heure comme jamais, qu’il aurait presque été dommage de prolonger par la pourtant superbe scène finale de Capriccio, déprogrammée faute d’une chanteuse disponible au pied levé.

François Lafon

Salle Pleyel, Paris, 12 et 13 mars Photo © DR

mercredi 12 mars 2014 à 00h46

A l’Opéra Bastille, quatrième Flûte enchantée depuis celle de Bob Wilson (1991), cette fois importée de Baden-Baden et signée Robert Carsen. Il y a vingt ans, Carsen avait monté au festival d’Aix-en-Provence une Flûte simple, colorée, pleine de charme à défaut de regorger d’idées. Celle-ci reprend le même principe – à savoir que Sarastro et la Reine de la Nuit se sont aimés un jour, et qu’ils travaillent ensemble à l’initiation de Pamina et Tamino – mais le charme est moins évident. Question de format, de moyens sans doute. La distribution, soignée mais sans personnalités marquantes – si ce n’est Julia Kleiter, assez lumineuse Pamina – ajoute à cette impression de produit de série, luxueux et sans aspérités. Dans la fosse, Philippe Jordan dirige lent, avec de beaux phrasés, mais ne s’impose pas comme il sait le faire dans Wagner ou Strauss. Avant le lever du rideau, Nicolas Joël, directeur de l’Opéra pour quelques mois encore, vient dédier la représentation à la mémoire de son prédécesseur Gerard Mortier. Un curieux hommage à celui qui ne détestait rien tant que le consensuel en matière d’art lyrique.

François Lafon

Opéra National de Paris Bastille, jusqu’au 15 avril Photo © Pierre Andrieu

vendredi 7 mars 2014 à 00h08

Au théâtre de l’Athénée, centenaire Marguerite Duras avec Un Barrage contre le Pacifique, mis en scène par Juliette de Charnacé. En réalité L’Eden Cinéma (Théâtre d’Orsay - 1977), variation scénique sur le roman fondateur de la légende durassienne : le Cambodge, la concession inondée, la Mère « hurlante, terrible », le fils, la fille et son riche amant indigène. Une symphonie dramatique avec voix et musique de scène. Souvenir de la création : les timbres très particuliers du trio Madeleine Renaud - Bulle Ogier - Michael Lonsdale et la musique de Carlos d’Alessio : sons d’ailleurs, rengaines entêtantes. Un monde immatériel et très présent. A l’Athénée, musique nouvelle de Ghédalia Tazartès, belle, étrange, prolongeant les affects là où celle d’Alessio les cernait. Une manière peut-être de donner corps aux voix plus anonymes de Florence Thomassin (la Mère), Julien Honoré (le Fils) et Lola Créton (la Fille). Sensation que la légende durassienne se renouvelle, ce qui est bien, mais que la tonalité originelle s’est perdue. Mais qui, déjà, se souvient de celle-ci ?

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 22 mars Photo © Anne Gayan

Aux Bouffes du Nord, Te craindre en ton absence, monodrame pour une actrice, un ensemble de douze instrumentistes et électronique, texte de Marie Ndiaye, musique d’Hector Parra, mise en scène de Georges Lavaudant. Un objet théâtro-musical dans la lignée de Cassandre de Michael Jarrell et Christa Wolf (voir ici), avec les mêmes interprètes Astrid Bas et l’Ensemble Intercontemporain (CD Kairos). Le texte, distribué à l’entrée, est riche et souvent beau. Une femme rapporte à ses parents les cendres de sa sœur. Elle marche - superbe idée - sur un sol brûlé traversé d’un chemin de plumes blanches : « Notre mère se meurt par-delà les blés, et les dures saisons l’ont faite à leur image ». La musique est riche elle aussi, efflorescente même, mêlant avec science la nostalgie et la brutalité. Qu’est-ce qui fonctionnait alors dans Cassandre, qu’on ne retrouve pas ici ? Au-dessus de l’ensemble instrumental, impeccable sous la direction de Julien Leroy, des phrases s’inscrivent, dédoublées, avant que l’actrice ne les prononce. Une union naturelle se fait entre les sons et ces mots écrits, rares, répétés, comme des notes sur une portée, alors que dans la bouche de l’actrice, pourtant impeccable elle aussi, le texte parasite la musique et est parasité par elle. « Prima la musica, dopo le parole » … ou le contraire : la Querelle des Bouffons ne sera jamais terminée.

François Lafon

Bouffes du Nord, Paris, 4, 5, 7, 8 mars. En tournée saison 2014/2015, dont le 4 octobre au Festival Musica / Strasbourg. Photo © DR