Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances

Le Voyage d’hiver, deuxième cycle schubertien par Matthias Goerne et Christoph Eschenbach à la salle Pleyel, après La Belle Meunière en novembre dernier. Goerne ne raconte ni ne joue l’histoire du désespéré. Premier lied (Le Voyage) : jeu avec les mots et la musique, gestes parasites, mains (immenses) en avant comme pour saisir, équilibres étranges sur la pointe des pieds. Deuxième lied (Wohin ? – Vers où ?) : jeu avec les rythmes. Tout au long du cycle, gestes et attitudes apparemment hors de propos, et qui pourtant éclairent le propos. Le chanteur se laisse émouvoir, rejette l’émotion, la transmet à la salle, cède au désespoir, s’amuse d’une phrase, brandit un mot comme une arme, tombe en prostration, termine dans une presque atonie. Pas de cabotinage, mais l’essence même du curieux exercice qu’est l’interprétation du lied. Brecht et sa distanciation avant la lettre. Eschenbach relance le débat, habite les silences, calque les couleurs du piano sur celles de la voix. Il y a bien plus de théâtre ici que dans le récent Voyage d’hiver orchestré et dramatisé de l’Athénée. Le 11 mai, Le Chant du cygne, troisième cycle. Il est prudent de réserver.

François Lafon

samedi 18 février 2012 à 09h48

Tout est contraste, dans Don Pasquale, la farce y côtoie la tragédie, et la violence, la sensualité. On attendait Denys Podalydès au tournant. Placer Don Pasquale sous l’étoile de Fellini, et plus particulièrement de La Strada, faisait craindre que les excès de l’auteur d’Amarcord ne fassent pas bon ménage avec une scène d’opéra. Il les évite, et c’est tant mieux, servi par une scénographie qui joue des contrastes sans verser dans la caricature. Le spectateur peut ainsi pleinement profiter d’un plateau italien à la diction impeccable, d’une brochette de chanteurs doublés d’acteurs plein d’énergie. Côté hommes, Alessandro Corbelli mène la danse du début à la fin avec aisance jouissive, et Gabriele Viviani est un baryton comme on aimerait en écouter plus souvent à Paris. Désirée Rancatore, bien que parfois trop en force, charme par son jeu espiègle et un registre aigu tonique et élégant. Mais la palme revient à Francesco Demuro. La première apparition en France du ténor fera date : sa prestation minorée par un trac perceptible promet un futur brillant. Dans ce spectacle rehaussé par les costumes de Christian Lacroix la fausse note vient de la fosse. Malgré bien des efforts, Enrique Mazzola ne parvient pas à faire décoller l’Orchestre National de France. Dommage, sinon, le plaisir aurait été total.

Albéric Lagier

Paris Théâtre des Champs Elysées 19, 21 et 23 Février Photo © DR

jeudi 16 février 2012 à 00h12

Nicholas Angelich joue le Concerto « L’Empereur » de Beethoven avec l’Orchestre de Paris. Il est le quinzième pianiste à le jouer depuis son entrée au répertoire de l’Orchestre en 1969. Il y a eu avant lui Arthur Rubinstein, Claudio Arrau, Zoltan Kocsis, Daniel Barenboim, Clifford Curzon, Alfred Brendel, Rau Lupu, Krystian Zimerman, Nikolaï Lugansky et quelques autres. Rubinstein collectionnait les fausses notes, mais justifiait le sous-titre « L’Empereur », Arrau avait l’air de ne pas écouter l’orchestre et déployait une mélodie infinie, Kocsis violentait la partition pour lui faire avouer l’inavouable, Brendel questionnait l’œuvre comme Brecht un texte, Lupu se contentait de quelques moments de pur génie, Zimerman couvrait la partition d’un très personnel palimpseste. Angelich, dès sa première phrase, décolle de l’Orchestre dirigé sans grâce particulière par le jeune chef Juraj Valcuha. Son premier mouvement est tout en fines ruptures, son Adagio coule de source, son Rondo libère des réserves de formule 1. L’ensemble est olympien et très intime à la fois. Il n’a en tout cas rien à envier à ses quatorze prédécesseurs.

François Lafon

Salle Pleyel, Paris, les 15 et 16 février.

mardi 14 février 2012 à 22h43

A l’Athénée, « Voyage d’hiver, d’après le cycle de lieder de Schubert ». D’après. Il s’agit d’une dramatisation du cycle : trois personnages (le Poète, la Femme, le Musicien vagabond), deux bancs, un arbre nu. Comme la mise en scène est signée Yoshi Oïda, le disciple de Peter Brook, ce qu’on voit est beau et harmonieux. Les chanteurs sont bons, à commencer par le baryton Guillaume Andrieux (le Poète). Dans la fosse, l’ensemble Musica Nigella joue avec sentiment, sous la direction de Takénori Némoto, lequel signe l’adaptation. Règle du jeu : oublier la version originale. Difficile exercice : l’action paraphrase le texte, l’orchestration (formation de l’Octuor pour cordes et vents) enrobe le drame. C’était déjà le cas avec l’adaptation, plus savante, qu’en avait fait le respecté compositeur Hans Zender pour ténor et vingt-quatre instruments (1993). « Faites théâtre de tout », disait Antoine Vitez à ses élèves du Conservatoire. Mais quand l’œuvre originale - voix seule et piano - est à elle seule un théâtre invisible, mieux vaut ne pas en éventer le mystère.

François Lafon

Théâtre de l'Atnénée, Paris, les 15, 16, 17 février, 20h.

dimanche 12 février 2012 à 21h40

On va à l’opéra pour voir mais aussi pour entendre. Cela va sans dire, mais on se le redit quand on lit et entend les commentaires pincés suscités par Le Trouvère au Capitole de Toulouse. La mise en scène très épurée de Gilbert Deflo et le décor minimaliste de William Orlandi ont le mérite de ne pas alourdir un livret déjà alambiqué. Avec le spécialiste Daniel Oren, qui sait admirablement équilibrer le chant et l’orchestre, l’opéra prend une couleur inattendue : décor, scénographie et direction en font une sorte de tragédie grecque. Ce soir, seconde distribution, dite des « jeunes talents » : un plateau vocal plein de générosité, à peine entaché par les graves limites de la mezzo-soprano Andrea Ulbrich et par les imprécisions du ténor Alfred Kim. Force du destin, liens de fraternité, fatalité, autosacrifice, vérité trop tard avouée : on quitte la salle la tête pleine de sentiments épiques. La preuve que, sans avoir l’air d’y toucher, le spectacle a été efficace.

Katchi Sinna

Théâtre du Capitole les 3, 4, 5,7, 9, 10, 11, 12 février. Photo © DR

samedi 11 février 2012 à 00h17

On dit Karajan ou Bernstein tout court, mais avec Järvi (il y en a trois), Jurowski (idem) ou Petrenko (il y en a deux, qui n’ont rien à voir avec le patineur, et qui, apparemment, ne sont pas frères), il faut préciser le prénom. Ce soir, c’est Vasily Petrenko, trente-six ans, qui dirige à Pleyel le Philharmonique de Radio France. Programme troublant : Le Chant des forêts, oratorio à grand spectacle de Chostakovitch, et Roméo et Juliette, suites de ballet de Prokofiev. Deux œuvres pour le peuple (ou qui essayent de l’être), mais l’une écrite sous la contrainte par un génie malheureux (1949), l’autre composée dans la joie par une star internationale désireuse de rentrer au bercail (1935). Petrenko le jeune (l’autre, Kirill, a quatre ans de plus) s’était fait remarquer l’année dernière en dirigeant Eugène Onéguine de Tchaïkovski à l’Opéra Bastille. Le revoilà tout feu tout flamme mais très organisé, habile à faire apparaître le grand Chostakovitch sous le Chostakovitch de circonstance, et à rappeler que même redistribué en suites, Roméo et Juliette est un ballet, et que le mouvement en est le fin mot. Méfiez-vous de ce Petrenko-là, il serait capable de vous faire admettre que la 3ème Symphonie de Rachmaninov (le CD sort chez EMI) est un chef-d’œuvre.

François Lafon

Pleyel le 10 février

A Venise, du temps de Cavalli, l’art se fait populaire et se double d’une entreprise commerciale. Pour faire recette, compositeurs et librettistes mêlent les sentiments et ratissent large, de la joie à la nostalgie, de l’amour à la haine, de la sagesse à la folie en passant par la farce. Sur scène, les toiles peintes laissent place à des machineries théâtrales dont le plus célèbre inventeur, Giacomo Torelli, est surnommé le Grand Sorcier. Comme Egisto se situe au début de cette mutation, on s’attend naturellement à voir l’Opéra-Comique envahi de machines plus merveilleuses les unes que les autres. Las, le décor unique sous forme de temple d’Apollon enferme comme en cage, dont il adopte la forme avec ses trop nombreux piliers, des chanteurs noyés dans la pénombre des bougies. (Une habitude chez le metteur en scène Benjamin Lazar). Ce choix se retrouve aussi dans le parti pris vocal : quelles que soient les circonstances, ça chante aigu et en force. Si la diction est souvent correcte, la prosodie univoque, qui fait figure de style imposé, finit rapidement par ennuyer. Et si Anders J. Dahlin (Lidio) respecte ce contrat à la lettre, on sent que Marc Mauillon (Egisto) ne pense qu’à le transgresser. C’est aussi ce que font Vincent Dumestre et son Poème Harmonique, qui se moquent de cette noirceur ambiante comme d’une guigne. Pour notre plus grand plaisir.

Albéric Lagier

Opéra-Comique, Paris, les 8 et 9 février 2012 ; Opéra de Rouen , les 16, 17 et 19 février 2012.