Samedi 16 décembre 2017
Concerts & dépendances
A la Marbrerie de Montreuil, concert du Trio Polycordes. Lieu atypique (entre le café-concert et la salle de fêtes, aux murs en béton brut mais à l’acoustique idéale) pour cette formation inhabituelle autour des cordes pincées (mandoline, guitare, harpe) qui fête ses vingt ans. Autour des trois membres de l’ensemble, quelques musiciens invités se joignent pour un programme exemplairement construit qui aurait juste mérité une présentation plus didactique et conviviale. Dans une adaptation pour deux harpes de Frédérique Cambreling, en duo avec la harpiste du Trio, Sandrine Chaton, le Boulez des Notations apparaît plus que jamais comme l’héritier de Debussy. Dans la même filiation, Philippe Manoury oppose d’une manière très boulézienne le trio de cordes pincées à un duo de percussionnistes dans Musique I. Changement total de style avec la Seconde sérénade de Goffredo Petrassi, pièce pour ainsi dire fondatrice du Trio où le compositeur italien semble explorer avec frénésie toutes les possibilités offertes par les cordes pincées dans un subtile jeu d’échos et renvois. Deux œuvres d’Elliot Carter terminent la soirée avec éclat : Shard pour guitare seule et Luimen (qui contient « encapsulée » Shard) où le trio mandoline-guitare-harpe est opposé cette fois-ci à une trompette, un trombone et un vibraphone : le talent de Carter pour les constructions rythmiques complexes brille dans cette interprétation, comme tous les autres, de haut vol.
Pablo Galonce
 
La Marbrerie, Montreuil, le 11 décembre. (Photo©DR)
Trio Polycordes (Sandrine Chatron, harpe, Florentino Calvo, mandoline, Jean-Marc Zvellenreuther, guitare
avec Frédérique Cambreling (harpes), Gilles Durot et Florent Jodelet (percussions), Nicolas Chatenet (trompette), Jean Raffard (trombone)
Julien Vanhoutte (direction)

Ouverture, salle Cortot (Ecole Normale de Musique), de la 3ème saison du Centre de Musique de chambre de Paris : Parlez pas de Mahler ! Sous le jeu de mots potache, un solide projet ludico-pédagogique lancé par le violoncelliste Jérôme Pernoo. Une soirée, deux concerts courts (à peine une heure chacun) ou plutôt un concert et … un ovni musical. En vedette américaine : le Quatuor Zaïde – quatre filles dont on parle, sorties du Conservatoire National où Pernoo est professeur – affirme sa maturité dans le Quatuor à cordes de César Franck, œuvre somptueuse, orchestrale, connue comme le « premier grand quatuor français » mais pas souvent joué pour autant (voir ici). En guise de happy hour, le violoncelliste et pianiste biélorusse Jan Kmilewski - quinze ans et une assurance d’adulte - joue sa propre Sonate pour violoncelle seul, entouré d’auditeurs invités à le rejoindre sur l’estrade. Mahler est encore loin. Il arrivera en fin de second programme, avec des Chants d’un compagnon errant (réduction d’Arnold Schönberg) chantés avec la flamme et la finesse qu’on lui connait par Laurent Naouri au milieu d’une nuée virevoltante d’excellents jeunes instrumentistes jouant par cœur, exercice périlleux qui ferait peur à nombre de leurs aînés. Là est le cœur du projet : renverser les barrières entre lesquelles la musique de chambre a trop longtemps été cloîtrée, puisque « la musique est une langue, chaque langue a ses mots, son caractère (d’imprimerie), ses jeux de mots ». D’où le fil conducteur façon SMS, où l’on passe (pour retarder Mahler ?) de la Valse-improvisation sur le nom de Bach de Poulenc au Contrepoint XIX de L'Art de la fugue (avec B.A.C.H. en filigrane), du Tremblement de terre des Sept dernières paroles du Christ de Haydn (version quatuor) aux Variations de Beethoven sur La Flûte enchantée de Mozart, et à la Mort du poète de Jérôme Ducros sur des vers échevelés de Lamartine dont Naouri ne fait qu’une bouchée. Public nombreux et ravi. Tant mieux : subventionné a minima, le Centre vit essentiellement de ses recettes. 
François Lafon
Salle Cortot, Paris, jusqu’au 9 décembre (photo : Quatuor Zaïde©DR)
www.centredemusiquedechambre.paris

lundi 4 décembre 2017 à 18h59
Ce week-end, la venue de Steve Reich et ses interprètes britanniques, Synergy Vocals et Colin Currie Group, pour trois concerts à l’auditorium de la Fondation Louis Vuitton, aura été l’une des deux manifestations musicales liées à l’exposition « Etre moderne : le MoMA à Paris », qui se poursuit jusqu’au 5 mars prochain. Les plus curieux pouvaient même mettre en regard la partition de Drumming exposée au niveau supérieur du bâtiment, car c’est l’une des deux cents œuvres choisies parmi la collection du musée new-yorkais – qui en contient plus de deux mille… Contrairement à ce qu’affirme l’exposition, Drumming n’a jamais été joué pour la première fois au MoMA, seule la seconde des quatre parties de la partition originale y fut exécutée par le compositeur et son ensemble, le 3 décembre 1971. À l’époque, l’œuvre se distinguait comme « la plus longue » (SR) de son catalogue, avec une durée généreuse de plus d’une heure et quart. Tout en rythme – Reich était batteur à l’origine ! –, s’inspirant de structures de musiques traditionnelles africaines, elle est dévolue à quatre paires de bongos (1ère partie), trois marimbas et deux voix de femmes (2ème partie), trois glockenspiels et un piccolo (3ème partie) et l’ensemble, pour la quatrième partie. Longtemps exécutées par le Steve Reich and Musicians, qui en reprenait encore des parties séparées au cours des années 2000, Drumming connaît un second souffle, plus de quarante ans après sa création, grâce à une nouvelle génération d’interprètes ; le public ne s’y était d’ailleurs pas trompé, puisque ce « weekend avec le fondateur de la musique minimaliste » (sic) était complet depuis plusieurs semaines. À la fois grisante et contrastée, l’interprétation de Drumming par Colin Currie et son ensemble diffère des exécutions connues jusque-là : les Britanniques y caractérisent avec plus d’énergie encore le jeu soliste de chacun, renforçant la dynamique vertigineuse de l’œuvre, au point que s’en dégage une sensation d’intense nervosité. « C’est fort et expressionniste », comme le remarquait Reich découvrant l’ensemble, six ans plus tôt, à Londres. Joué avant Drumming, Quartet, pour deux pianos et deux vibraphones, qui fut créé par son dédicataire Colin Currie, en 2014, préparait déjà à cette interprétation si expressive de l’œuvre de l’Américain, et plus spécifiquement ici, dans les incessants changements de tonalité et le frétillement des thèmes. Le lendemain, le choix judicieux de Proverb, pour cinq voix, deux vibraphones et deux orgues électriques (1995) et de Pulse, la pièce la plus récente pour vents, cordes, piano et basse électrique (2015), montrait un autre versant du compositeur, cette fois adossé à la musique ancienne – en particulier l’art du canon chez Pérotin. Sur une pulsation régulière, l’entrelacement aérien des lignes mélodiques crée cette sensation unique de calme et de contemplation qui émane de toute œuvre d’art authentique, amplifiée par les résonances multiples des toiles suspendues dans les espaces supérieurs issues du surréalisme, de l’expressionnisme abstrait, du minimalisme ou encore du pop art – autant de facettes de l’art du compositeur.
Franck Mallet
 
Fondation Louis-Vuitton, Ciné-concert, le 8 décembre : Lime Kiln Club Field Day (1915) reconstitué par le MoMA en 2014, mis en musique par Moses Boyd – Solo – X.
 
L’ensemble des trois concerts du « Weekend Steve Reich à la Fondation Louis Vuitton » est en ligne sur www.arte.tv/fr/videos jusqu’au 01/06/2018.
 
CD Steve Reich à paraître (printemps 2018) par Colin Currie Group & Synergy Vocals.
 
CD / Vinyle Megadisc Classics : Steve Reich WTC 9/11 et Different Trains par le Quatuor Tana, à la librairie du Musée. (Photo © DR)

A l’Opéra de Paris-Bastille, La Bohème de Puccini fait polémique, ce qui ne lui arrive pas souvent. Le metteur en scène Claus Guth s’y est employé, transposant l’action à bord d’une navette spatiale. Explication : dans le roman d’Henry Mürger dont l’opéra s’inspire, les bohémiens vieillis se souviennent de leur jeunesse comme d’un rêve lointain. Et comme ils ont lu le roman de Stanislas Lem Solaris et vu le film (magnifique) qu’Andreï Tarkovski en a tiré, ils sont partis explorer les confins de l’univers, là où « les souvenirs deviennent réalité ». Perdus dans l’immensité, sans ressources et rationnés en oxygène, ils retrouvent Mimi, Musette - ou plutôt leur ombre - dans un Paris disparu où les fêtards ont des allures de spectres. Jusqu’à l’entracte, le public tente d’adhérer. La planète morte sur laquelle tombe la neige au troisième acte déclenche les hostilités : le journal de bord expliquant en surtitres que la situation est grave et désespérée en fait les frais, les hallucinations de plus en plus chaotiques des astronautes exténués – jusqu’à la disparition de Mimi toute de blanc vêtue tandis que Rodolphe expire dans sa tenue de John Glenn - achèvent le travail. Mieux que dans son problématique Rigoletto (voir ici), Guth tient jusqu’au bout la barre, mais ne réussit pas toujours à concilier ce qu’on voit et ce qu’on entend. Les chanteurs mettent du temps à imposer les revenants qu’ils sont censés incarner (si l’on peut dire) : la voix somptueuse et le tempérament de Sonya Yoncheva ne se déploient vraiment qu’au troisième acte, face à Atalla Ayan, Rodolphe au timbre séduisant mais avare de nuances. Superbe Roberto Tagliavini (Colline), éloquent lorsqu’il se sépare de sa pelisse (ou de son scaphandre, on ne sait plus). La dichotomie est d’autant plus sensible que Gustavo Dudamel, pour ses débuts in loco, impose un Puccini sans emphase mais éclatant de couleurs et d’émotion, portant les voix comme seuls les meilleurs chefs lyriques savent le faire. 
François Lafon

Opéra National de Paris – Bastille, jusqu’au 31 décembre. En direct le 12 décembre au cinéma, sur Culturebox et Medici, ultérieurement sur TF1 et France 3. En différé sur France Musique le 14 janvier 2018 à 20h
(Photo © Bernd Uhlig / Opéra de Paris)