Samedi 16 décembre 2017
Concerts & dépendances
vendredi 2 décembre 2016 à 16h39
A la salle Gaveau, section piano de la saison de Philippe Maillard Productions, Ilya Rashkovskiy montre les muscles dans deux chefs-d’œuvre monstres : la Sonate 29ème « Hammerklavier » de Beethoven et les Tableaux d’une exposition de Moussorgski. Ce jeune russe (32 ans) collectionneur de prix a les moyens de ses ambitions : sa « Hammerklavier » est à la fois rigoureuse et explosive, ou plutôt implosive, tant il parvient à montrer comment Beethoven dynamite de l’intérieur la sonate classique.  Mais pour cela il pousse son Steinway au-delà de ses limites, obligeant à l’entracte l’accordeur à jouer les urgentistes. Pour Les Tableaux d’une exposition, l’enregistrement qui sort parallèlement au concert ne ment pas : technique stupéfiante, dynamique XXL, mais là encore une tendance à la rapidité, à la fulgurance, à la surexposition des contrastes, au risque de passer à côté du fantastique moussorgskien. Parmi des bis généreusement dispensés, un « Clair de lune » de Debussy suspendu et sans effet extérieur, comme pour rappeler que pour s’inscrire dans la lignée haltérophile du piano russe, Ilya Rashkovskiy, parisien d’adoption, a étudié avec le virtuose polonais Marian Rybicki à l’Ecole Normale de Musique.

François Lafon

Salle Gaveau, Paris, 18 novembre. CD Moussorgski-Tchaïkovski-Rachmaninov (La Musica) Photo © DR
vendredi 2 décembre 2016 à 16h47
Lorsqu’il apparaît sur la scène musicale aux alentours de 1960, Gilbert Amy est perçu comme le premier compositeur français depuis Boulez - de onze ans son aîné - à se faire un nom dans la mouvance dite (à tort ou à raison) sérielle. L’écart entre eux n’est cependant pas assez grand pour qu’on puisse voir en lui un héraut de la génération suivante. Elève de Darius Milhaud et d’Olivier Messiaen, il étudie la direction d’orchestre avec Boulez, à qui il succède en 1967 à la direction du Domaine Musical. Premier directeur musical de l‘Orchestre philharmonique de Radio France (1976-1981), il dirige de 1984 à 2000 le Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon. Que pour ses quatre-vingts ans le « Philharmonique » lui ait consacré un week-end sous forme d’une « carte  blanche à » était dans l’ordre des choses. Cinq concerts, dont un par le Quatuor Hermès - Amy, Ligeti et pour finir Haydn - et un par le « Philar », avec au programme Bach-Webern, Messiaen et deux pages récentes d’Amy : L’espace du souffle, trois mouvements pour orchestre (2007-2008) et surtout, avant l’entracte, le remarquable Concerto pour violoncelle (2000). Le soliste (Leonard Elschenbroich), sans arrêt au premier plan mais très rarement expansif, même dans la cadence centrale, y partage la vedette avec la percussion, l’orchestre (Stefan Asbury) étant fourni mais « de chambre » : un seul tutti (très « Messiaen ») juste avant la fin, adieu sur la pointe des pieds. Dédié à la mémoire de Toru Takemitsu, cet assez stupéfiant concerto se veut - surtout dans la sixième de ses sept parties de dimensions inégales - un hommage à la musique japonaise.
 
Marc Vignal
 
Auditorium de Radio France, 5 novembre Photo © DR
lundi 21 novembre 2016 à 15h49

A l’Auditorium du Musée d’Orsay, parallèlement à l’exposition Spectaculaire Second Empire, Karine Dehayes et Delphine Haidan (« Deux mezzos sinon rien ») avec François Chaplin au piano, parcourent en lieder et mélodies, solos et duos, cette période où l’on dansait le cancan au bord du gouffre. Au programme : Schubert, Schumann et Liszt (l’influence allemande), Berlioz (inévitable), Gounod, Massenet et Delibes (l’ère bourgeoise) et bien sûr Offenbach, fou de l’Empereur plus subtil qu’il n’y paraît. Première partie aléatoire : les deux voix pas toujours ensemble, le pianiste plus soliste qu’accompagnateur. Et puis la Montgolfière s’envole, ou l’esprit descend (au choix) : François Chaplin donne, en guise d’interlude, un formidable Impromptu en sol mineur (D.899) de Schubert, Karine Deshayes  retrouve son charisme (et sa diction) pour des Filles de Cadix (Delibes) d’anthologie, avant une Lettre de La Périchole (Offenbach) à la fois classe et discrètement canaille. En (vrai) bis, le duo de Brahms (Die Schwestern) raté au début, cette fois réussi. Soirée sauvée, mystère de l’instant. Ouf !

François Lafon

Musée d’Orsay, Paris, Auditorium, 17 novembre

samedi 19 novembre 2016 à 10h20
À chaque nouvelle saison parisienne, la Cité de la musique – et la Philharmonie – mettent à l’honneur plusieurs compositeurs américains issus du minimalisme. Cette année, John Adams reviendra sous la forme d’un « Portrait » (10 et 11 décembre prochains) et bien plus tard, lors d’un « Regards d’Amérique », l’Orchestre de Paris jouera en direct la partition de Glass pour Visitors, dernier film (toujours sans paroles) de son comparse écolo Geodfrey Reggio, à la Grande Salle de la Philharmonie, les 24 et 25 mars 2016. Le concert intitulé « Pulse » était l’occasion de découvrir en création française les deux dernières partitions de Reich : Pulse, pour vents, cordes, piano et basse électrique – co-commandé par la Philharmonie – et Runner, pour grand ensemble, destiné à l’origine à la danse. Ce soir-là, nouvelle confirmation : le langage de l’Américain n’a plus de secret pour l’Ensemble Modern, qui a décidément appris à jongler avec les styles et les époques. Pulse se démarque du répertoire habituel de Reich ; moins percussive et tournée vers les vents, la partition suggère plutôt le calme contemplatif d’un Copland – le compositeur confessant que lors de son écriture, en 2015, il avait « ressenti le besoin de garder la même harmonie, en confiant aux vents et aux cordes des lignes mélodiques lisses qui se déroulent en canon au-dessus d’une pulsation constante à la basse électrique et/ou au piano ». Pour le coup, le délirant Concerto pour orgue et percussion de Lou Harrison (1973) qui suivait déclencha un tel chambard dans la salle – parmi la percussion, on relevait des tuyaux de plomberie et des caisses en bois frappés… le tout seulement avec quatre interprètes ! – que Pulse apparaissait comme un bouton de rose posé sur une plante carnivore. Enfin, Credo in US, partition chorégraphique du jeune Cage (1942) précédant l’exécution de Runner était elle aussi un festival de sons bigarrés – sonnette électrique, messages radios intempestifs, électrophone, boîtes de conserve, etc. – qui amusa beaucoup le public… Nettement plus échevelée et d’une robustesse égale durant ses cinq mouvements joués sans pause, Runner fut sans conteste la pièce maîtresse de ce concert, sorte de prolongement exalté du célèbre Music for 18 Musicians écrit quarante ans plus tôt — d’ailleurs, la partition est destinée au même nombre d’interprètes, dont plusieurs cordes amplifiées –, le compositeur renouant avec l’impressionnante densité sonore de ses premières partitions, enrichie d’une palette à la complexité électrisante
Franck Mallet
 
Concert « Pulse » Reich, Harrison et Cage par l’Ensemble Modern, dir. Brad Lubman,  Salle des concerts de la Cité de la musique de Paris, 12 novembre 2016.
 
Photo © DR