Samedi 16 décembre 2017
Concerts & dépendances

Affluence au Palais Garnier pour Le Cid de Massenet avec Roberto Alagna. Un rôle sur mesures que la pop star des ténors a étrenné à Marseille (2011), d’où le spectacle est importé. L’ouvrage, composé entre Manon et Werther, n’est pas mémorable. On pense en l’écoutant à Anny Duperey vantant des appareils auditifs (« Son opéra le plus bruyant ? » « Non, le plus brillant »). Mais il y a quelques beaux airs (« O Souverain, ô juge… » pour Rodrigue, « Pleurez mes yeux » pour Chimène), quelques vers de Corneille surnagent au milieu d’un océan de platitudes, et Michel Plasson, comme dans Faust qu’il vient de diriger à l’Opéra Bastille (voir ici), s’emploie avec autant de succès à mettre en valeur les finesses de la musique qu’à en gommer les trivialités. L’effet Alagna fait le reste : tout le monde (avec un bémol pour Chimène - Sonia Ganassi, seule non-francophone de la distribution) chante sans effets, articule à la perfection, donne une leçon de style. Le plateau est luxueux, avec Annick Massis en Infante (rôle superbe dans la pièce, sacrifié dans l’opéra) et l’imposant Paul Gay en Don Diègue. Une fois ses aigus chauffés (et Dieu sait s’il en a, dès son entrée en scène), le héros de la soirée ne fait qu’une bouchée d’un rôle redoutable et fait presque oublier à force d’énergie et de naturel la banalité du spectacle (l’action est transposé sous Franco, so what ?) et l’absence de direction d’acteurs. C’est la première fois qu’il chante à Garnier, après de nombreuses apparitions à Bastille. On dirait pourtant que le théâtre a été construit rien que pour lui.

François Lafon
 

Opéra National de Paris, Palais Garnier, jusqu’au 21 avril. En direct sur France Musique le 18 avril Photo © DR

Mort prématurément, le compositeur français Gérard Grisey (1946-1998) fut, avec Hugues Dufourt, Tristan Murail et d’autres, le cofondateur en 1975 de l’ensemble L’itinéraire. Il s’agissait d’inventer une nouvelle modernité hors de la musique sérielle, restituant au son et à son évolution dans le temps leur primauté. Etait associé à cette démarche le terme de musique « spectrale » : il importait de « faire passer le son aux rayons X » pour mettre en évidence son spectre harmonique. Tout cela est bel et bon, mais quid de la musique ? Une des dernières œuvres de Grisey, créée un an après sa mort, est Quatre chants pour franchir le seuil pour soprano et quinze instruments, ce seuil étant la mort justement : quatre mouvements séparés par de courts (et un vaste) interludes instrumentaux, sur des textes relevant de quatre civilisations (chrétienne, égyptienne, grecque et mésopotamienne). L’œuvre, d’une durée d’une cinquantaine de minutes, est de celles qui tiennent de bout en bout l’auditeur en haleine. On est subjugué par son alchimie sonore, ses épisodes aux limites du silence, ses formidables explosions, sa mise en jeu très personnelle du « percussif ». Surtout, si des « instants » se succèdent, on est saisi par un sens très sûr de la forme, ou plutôt de la direction : on s’oriente, on suit. Quatre chants pour franchir le seuil, un chef-d’œuvre, deux fois enregistré, vient d’être porté au triomphe par Julie Fuchs et Le Balcon, dirigé par Maxime Pascal.

Marc Vignal

Athénée, Théâtre Louis--Jouvet, 28 mars 2015 Photo © DR

vendredi 27 mars 2015 à 00h51

Au Théâtre des Champs-Elysées, récital Beethoven par le pianiste russe Andrei Korobeinikov. Deux sonates seulement, mais deux Himalaya : la « Hammerklavier » et l’Opus 111, dernière des trente-deux et débouchant sur un fascinant outre-monde. Un défi à la mesure de l’artiste, trente ans à peine, bardé de prix (Concours Scriabine, Rachmaninov, etc.), sorti du Conservatoire de Moscou avec la mention « Meilleur musicien de la décennie », adoubé en France par le clan « Folle Journée » (Festival de la Roque d’Anthéron, disques Mirare, etc.), par ailleurs avocat et auteur d’ouvrages qui font autorité sur le droit de la propriété intellectuelle. Parallélisme du son et de l’image : éclairage parcimonieux, silhouette émaciée arcboutée sur le clavier, technique imparable et toucher précis, aucune volonté apparente de séduire ni de se donner en spectacle. Sonorités rêches, angles aiguisés pour la « Hammerklavier », supérieurement architecturée, jouée comme une prémonition du XXème siècle, et dont l’immense Adagio prend des airs de concentré de philosophie spéculative. Tout autant d’intransigeance mais plus de moelleux dans l’Opus 111, sans tout de même que l’Arietta finale évoque jamais le « sourire presque immobile de Bouddha » cher à Romain Rolland. Deux bis plus aimables, mais pas moins exigeants. En comparaison, les deux Ievgueni - Kissin, dont on donne Korobeinikov comme le successeur (en quoi ?), et le transcendant et trop peu connu Sudbin - feraient presque figure d’hédonistes du clavier.

François Lafon

Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 26 mars. Diffusion sur France Musique le 7 avril à 14 h Photo © DR

jeudi 19 mars 2015 à 23h22

A l’Athénée, Kafka-Fragmente de Gyötgy Kurtag, mis en scène par Antoine Gindt. Rien de moins scéniques a priori que ces quarante fragments du Journal, de la Correspondance, de Méditations sur le péché et de quelques autres textes de Kafka, que Kurtag, de 1985 à 1987, a mis en sons pour chanteuse et violoniste, « presque par accident, (…) comme un gamin qui se délecte d’un petit plaisir défendu ». Rien de plus réaliste pourtant que ce dialogue à la fois minimal et « concentré à un si haut degré qu’il ne peut supporter un long développement » (Pierre Boulez), dans lequel (4ème fragment, Ruhelos, « sans répit ») la chanteuse doit « suivre les acrobaties et l'emportement du violoniste avec une tension croissante », et où interviennent des interlocuteurs cachés entre les notes, tels Eusebius et Florestan, les doubles de … Schumann. Un plateau nu, une arrière-scène où un couple (Franz et Milena, sa bien-aimée lointaine ?) et quelques silhouettes apparaissent en contrepoint, un écran reflétant une réalité décalée et surtout les formidables Salome Kammer (soprano) et Carolin Widmann (violon) font théâtre de ces notes et de ces mots (« Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde ») mystérieux et rayonnants. Une heure de presque rien d’où, en effet, naît tout un monde.

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 22 mars Photo © Pascal Victor ArtComArt

lundi 16 mars 2015 à 23h48

A l’Athénée, récital de Romain Descharmes, extension parisienne du 36ème festival Piano aux Jacobins de Toulouse. A l’occasion aussi de la sortie du CD Vers l’Extase chez Atalinna. Salle huppée, nombreux représentants des sponsors et partenaires du festival. Programme ambitieux – Schumann, Fauré, Scriabine, Ravel – pour ce pur produit du Conservatoire de Paris à la carrière en plein essor. Abordé à la hussarde, « Sus aux Philistins » plutôt que « Scènes mignonnes sur quatre notes » (son véritable sous-titre), le Carnaval (Schumann) surprend. Rêve éveillé et plus large respiration pour les raffinés Barcarolle n° 1 et Nocturne n° 4 de Fauré, avant la tempête des Poème tragique et Poème satanique de Scriabine enlevés comme dans un accès de rage, le tout débouchant sur une Valse de Ravel (version piano solo) plus revancharde qu’ironique, plus brûlante que sensuelle. Mais que veut dire cet artiste qui sait d’ordinaire si bien se faire poète ? Réponse en bis, dans Winnsboro Cotton Mill Blues de Frederic Anthony Rzewski (né en 1938), pièce inhumaine (Descharmes dixit) où le martellement de la machine manque avoir raison du chant des esclaves dans les champs de coton. A moins qu’il ne s’agisse d’autre chose…

François Lafon

Athénée, Paris, 16 mars Photo © DR

vendredi 13 mars 2015 à 00h27

Nouveau ciné-musical au Châtelet après Un Américain à Paris : Singin’in the Rain (Chantons sous la pluie) ou comment – thème de la saison - fabriquer un spectacle de notre époque avec un film d’un autre temps, cette fois celui de Stanley Donen avec Gene Kelly, Debbye Reynolds et Donald O’Connor (1952). Le metteur en scène Robert Carsen, déjà signataire in loco d’un Candide controversé et d’une My Fair Lady incontestée (voir ici), y décline toutes les références cinématographiques possibles, à commencer par The Artist : l’origine de l’œuvre le justifie et le sujet - la naissance du film sonore - s’y prête. Il nous fait passer derrière l’écran (bel effet de projection à l’envers) pour suivre les aventures du couple de stars du muet candidat au parlant – lui reçu, elle recalée pour cause d’ingratitude vocale – et de la jeune première au ramage à la hauteur de son plumage. Résultat sans bavure, plateau d’acteurs-chanteurs-danseurs britanniques capables d’en remontrer à leurs homologues américains, Orchestre de Chambre de Paris en grande formation (un luxe que Broadway ne permet pas). Difficile pourtant de ne pas sourire à l’idée que le film de Donen est plus moderne, qu’il dynamite bien plus sûrement - façon Helzapoppin - les codes du genre que cette grande machine somme toute bien sage (chorégraphie comprise). Qu’importe, le public adore : quinze représentations sold out, reprise d’un mois et demi annoncée pour les fêtes 2015-2016, standing ovation quand toute la troupe revient, sous une pluie battante, chanter et danser "Singin’in the Rain" en cirés jaunes, référence tous publics à l’affiche (culte) du film (idem).

François Lafon

Châtelet, Paris, jusqu’au 26 mars. Reprise du 27 novembre 2015 au 15 janvier 2016 Photo © Patrick Berger

jeudi 12 mars 2015 à 00h00

Au théâtre de l’Athénée, Not I, Footfalls et Rockaby, trois monodrames pour femme seule de Samuel Beckett, par la comédienne irlandaise Lisa Dwan. Obscurité totale, d’où se détache une bouche débitant un flot de paroles longtemps retenues (Not I), une silhouette faisant les cent pas tandis que sa mère se meurt (Footfalls), un buste de femme apparaissant et disparaissant dans le balancement d’un rocking-chair (Rockaby). Pas de sous-titres, le rythme commandé par les lèvres, les pas, le fauteuil, les hauteurs commandées par les différentes voix (la mère, la fille, le souvenir, le cri) en direct ou traitées électroniquement suffisant (?) à donner le sens. « Le plus important, c’est de lire le texte comme une partition musicale », explique Lisa Dwan. « C’est comme de la musique, une sorte de Schoenberg dans sa tête », disait de Not I sa créatrice Billie Whitelaw. « Vous diriez peut-être que c’est du Bach, si vous parlez de musique ancienne, mais je vous dirai que c’est aussi bien du Webern ou du Boulez », ajoutait Madeleine Renaud, première interprète française de l’oeuvre. « Une sonate pour voix d’actrice », disait de Rockaby le critique Ned Chailley. Insistance, au-delà de la précision et de la virtuosité exigée (et en ces domaines, Lisa Dwan est prodigieuse), sur la forme musicale de ces textes que Beckett, lui-même musicien et excellent pianiste, ne supportait pas d’entendre autrement que « chantés juste » (il s’est brouillé à ce propos avec quelques comédien(ne)s, Madeleine Renaud en tête) et sur lesquels il ne voulait pas qu’un compositeur déposât des notes, fût-ce Pierre Boulez, lequel, après la disparition de l’écrivain, aurait caressé l’idée de porter En attendant Godot à l’opéra.

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 15 mars

dimanche 8 mars 2015 à 23h22

Les compositeurs Tristan Murail (Le Havre 1947) et Hugues Dufourt (Lyon 1943) sont de ceux qui en janvier 1973 participent à la fondation de l’ensemble de musique contemporaine l’Itinéraire, avec comme objectif esthétique et théorique la poursuite d’une réflexion et d’une recherche sur le son musical et son rapport à l’écriture. D’où des sonorités et un style de jeu très différents de ceux de la musique sérielle de la génération précédente. Quarante ans plus tard, l’intéressant concert donné à Radio France par l’Orchestre philharmonique dirigé par Pierre-André Valade, avec Pierre-Laurent Aimard au piano, a confirmé qu’à partir de l‘analyse électroacoustique et spectrale et de la lutherie acoustique, on pouvait aboutir à des résultats fort divers. Le concerto symphonique pour piano et orchestre Le Désenchantement du monde de Tristan Murail (2012), donné en création française, se veut la négation des fondements harmoniques rêvés jusqu’aux révolution du XXème siècle. Dans cette œuvre souvent véhémente, parfois aux limites du silence, les références à Liszt sont bien présentes, par son côté virtuose mais aussi lorsqu’à la richesse harmonique des longes tenues de l’orchestre font écho, au piano, des notes délicatement égrainées. Ouvrage plus personnel, Le passage du Styx d’après Patinir de Hugues Dufourt (2014), référence à un tableau de ce peintre des alentours de l’an 1500 exposé au musée du Prado, procède par grandes vagues sonores, statiques d’apparence mais dynamisées par de constantes modifications harmoniques et de couleur. Cela d’un bout à l’autre, alors qu’ailleurs chez Dufourt, des explosions finissent par se produire. Un peu plus d’une heure de musique d’aujourd’hui donnant matière penser, ce qui n’est pas toujours le cas.

Marc Vignal

Auditorium de Radio France, 6 mars 2015 Photos : Tristan Murail - Hugues Dufourt © DR

mardi 3 mars 2015 à 01h30

A l’Opéra Bastille, Faust de Gounod dans une « nouvelle mise en scène » signée Jean-Romain Vesperini, remplaçant la reprise annoncée du spectacle contestable et contesté de Jean-Louis Martinoty (voir ici), dont Vesperini était l’assistant. Nouvelle mise en scène en effet, en ce qu’au trop plein d’idées et de références initial succède une mise en place sommaire, une vague transposition de l’intrigue dans les années 1930 (allusions, si l’on cherche bien, à René Clair et Marcel Carné), le tout écrasé par la gigantesque bibliothèque-galerie qui servait de décor au spectacle initial, posée là comme un remords encombrant. Pourquoi ne pas avoir élagué l’original (refus de Martinoty?), comme cela se fait couramment, en conservant les bonnes idées - il y en avait - et en supprimant les mauvaises ?  Distribution de luxe, dominée par Piotr Beczala, Faust stylé, Ildar Abdrazakov, Méphisto dans la tradition slave, et Krassimira Stoyanova, Marguerite au look improbable mais à la voix de miel. Direction lente, pas toujours précise mais habitée du spécialiste Michel Plasson, déjà au pupitre en 1975 du Faust « de » Jorge Lavelli, lequel a tenu, lui, l’affiche au Palais Garnier puis à l’Opéra Bastille trente-six ans durant, et qui aurait très bien pu jouer les prolongations.

François Lafon

Opéra de Paris Bastille, jusqu’au 28 mars Photo : Krassimira Stoyanova et Piotr Beczala avant une répétition © DR