Samedi 16 décembre 2017
Concerts & dépendances

A la Cité de la Musique, rentrée de l’Ensemble Intercontemporain dans le cadre du cycle Rêves. Quatre rêves musicaux sous la baguette de Matthias Pintcher, qui commence sa deuxième saison à la tête de l’Ensemble : la Fuga (ricercata) a sei voci, extrait de L’Offrande musicale de Bach instrumenté par Webern, Two Interludes and a Scene for an Opera de Johnathan Harvey, la Sonate pour violoncelle seul de Bernd Alois Zimmermann et Bereshit de Pintscher lui-même. Quatre œuvres aussi différentes que possible : « Mon instrumentation essaye de mettre à nu les relations motiviques, » annonce Webern à propos de Bach ; « Mon travail sur Wagner Dream, qui évoque l’instant de la mort du compositeur, a précisément commencé par l’écriture de ces deux Interludes, » explique Harvey pour présenter ce concentré d’un opéra créé en 2006, où il exploite l’informatique Ircam avec le sens du spectacle qu’on lui connaît ; « Rêves, pensées et réalité apparaissent et alternent avec les souvenirs, les attentes et l’irréalité, » proclame Zimmermann, justifiant le caractère à la fois éclaté et concentré de sa Sonate ; « Bereshit est le premier mot de la Torah. Ce mot parle d’un à peu près d’un commencement - et non du commencement –, d’une césure, » précise Pintcher. Rêve d’un « état sonore originel », sorte de prélude de L’Or du Rhin contemporain mais nettoyé des tics répétés depuis un siècle par la « musique nouvelle », sa pièce rejoint dans l’esprit Bach par Webern. Il la dirige, comme les trois autres, avec le sens de l’économie qui caractérise son travail de compositeur. Solistes (les chanteurs Claire Booth et Godron Gietz, le violoncelliste Pierre Strauch) et tuttistes (mais tous les membres de l’Intercontemporain sont des solistes) participent de cette quête de l’essentiel. A méditer en ces temps de commentaire généralisé.

François Lafon

Cité de la Musique, Paris, 27 septembre. sur France Musique le 14 octobre à 20h Photo : M. Pintcher

vendredi 27 septembre 2013 à 00h21

A Pleyel avec l’Orchestre de Paris, les sœurs Labèque jouent un de leurs tubes : le Concerto pour deux pianos de Poulenc. Public de fans, énergie intacte des duettistes de charme (Katia en rouge, Marielle en noir) dans cette œuvre faussement pagaille, où l’auteur de Dialogues des Carmélites envoie des clins d’œil à Stravinsky et Ravel (le Concerto en sol) tout en tirant son chapeau à Mozart. En bis, la version à deux pianos de « When you’re a Jet » de Leonard Bernstein (West Side Story) achève de mettre la salle en joie. Effet Labèque garanti, rien de nouveau. Le nouveau, c’est Andris Poga, trente-trois ans, chef assistant au Symphonique de Boston et à l’Orchestre de Paris, remplaçant Georges Prêtre initialement prévu. Air jovial et geste rond, ce premier prix du Concours Evgeni Svetlanov est un « bras », comme on dit en jargon de métier. La suite d’orchestre tirée du ballet Les Animaux modèles (du petit Poulenc, créé en 1942 au Palais Garnier) passe comme l’éclair, le Concerto file droit. Après l’entracte, la 5ème Symphonie de Tchaikovski est plus éruptive que métaphysique : une fête pour l’orchestre, qui lui déroule le tapis rouge en jouant comme avec les plus grands. Un adoubement, en quelque sorte.

François Lafon

Salle Pleyel, Paris, 25 et 26 septembre. Sur Arte Live Web, orchestredeparis.com et citedelamusique.tv jusqu’au 25 mars 2014 Photo © DR
 

jeudi 26 septembre 2013 à 00h38

Au théâtre de l’Athénée, Pierrot Lunaire de Schoenberg et Paroles et musique de Samuel Beckett/Morton Feldman par l’Ensemble Le Balcon « en résidence ». Sonorisation sophistiquée, mise en image de l’artiste multi-foncions Nieto. Particularité du Balcon : il ose tout, et peut se le permettre depuis le succès, à l’Athénée la saison dernière, d’un étonnant Ariane à Naxos de Strauss (voir ici). Donné en français (Albert Guiraud, auteur du texte était Belge francophone), sprechgesangué par un homme (le bluffant comédien-chanteur Damien Bigourdan) et non plus une femme, illustré avec un sens de l’économie qui met en valeur quelques images choc (la bouche sanglante, la chute des oiseaux), Pierrot Lunaire n’est plus seulement le manifeste sacro-saint de la nouvelle musique. Paroles et musique – rencontre de Beckett, qui n’aimait pas qu’un musicien tourne autour de ses textes, et de Feldman, qui se méfiait de l’opéra et de tout ce qui lui ressemblait – va plus loin : à pièce radiophonique, noir dans la salle, si ce n’est un projecteur braqué sur un spectateur-récitant de rouge vêtu. Quelques personnes sortent, le plus bruyamment possible. Applaudissements nourris quand le rideau de fer se lève sur le chef Maxime Pascal et ses musiciens, mettant une fois encore sens dessus dessous le rituel du concert.

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 28 septembre. Photo © DR

samedi 21 septembre 2013 à 00h01

Passage à la Cité de la Musique de Que Ma Joie Demeure!, de et avec Alexandre Astier, créé l’année dernière au Théâtre du Rond-Point, en tournée jusqu’en novembre. Public jeune, mélange de fans de la série Kaamelott (M6), dont Astier est l’auteur-scénariste-interprète, et d’élèves du Conservatoire tout proche. Au clavecin, au tableau noir, au confessionnal, à l’église, à la maison, jonglant avec ses béquilles (il s’est blessé pendant une représentation à Bordeaux), Astier-Bach donne une master-class et raconte sa vie. Atmosphère de cabaret, blagues de potache, bagout pas toujours raffiné : « Les ouvrages que Gilles Cantagrel a consacrés à Bach donnent une large part au trivial », se justifie-t-il. Grands moments parmi d’autres qui le sont moins : l’expertise d’un orgue à moitié démonté (Bach en a réalisé beaucoup), la répétition avec la maîtrise de Saint-Thomas, l’explication des commodités du cantus firmus. Car Astier est musicien, il connait son sujet, tâte de la viole et touche le clavecin. « Ma présence ici consisterait à dire qu’il n’y a pas de mauvaise façon de parler de la musique », se justifie-t-il encore. Les trivialités dont il ne se prive pas valent bien, en effet, les superlatifs lénifiants qui fleurissent dès qu’il s’agit de parler de grande musique au grand public.

 François Lafon

Cité de la Musique, Paris, jusqu’au 22 septembre. A Genève, Valencienne, Lyon jusqu’au 11 novembre. Photo © DR

mercredi 18 septembre 2013 à 00h31

Reprise à l’Opéra Bastille de Lucia di Lammermoor de Donizetti dans la mise en scène désormais historique (1995) d’Andrei Serban. Un univers d’hommes, mi-corps de garde mi-amphithéâtre de la Salpêtrière, où le public bourgeois venait assister aux expériences de Charcot sur l’hystérie. Une salle de torture, avec passerelles, balançoire et espaliers, pour l’amoureuse persécutée au chant vertigineux. Un spectacle conçu pour June Anderson et Roberto Alagna, double présence magnétique. Les distributions suivantes étaient plus déséquilibrées : Mariella Devia, belcantiste consommée mais apparemment sujette au vertige, Sumi Jo impeccable et glaciale, Andrea Rost économe de ses moyens, toutes flanquées de ténors faire-valoir, jusqu’à Natalie Dessay (2006), spectacle à elle seule, et seule depuis Anderson à déchaîner un vent de folie. Aujourd’hui, deux distributions en alternance, rapports de force opposés. Yin et yang avec Patricia Ciofi - parfaite styliste et équilibriste mesurée - face à Vittorio Grigolo - chant débraillé mais sex-appeal affiché -, yang et yin avec Sonya Yoncheva - timbre somptueux et interprète casse-cou -, et Michael Fabiano - look ténébreux et chant de haute école. Troisième dimension : Ludovic Tézier (trop ?) élégant en méchant frère, cédant le pas au plus fruste mais plus efficace George Petean. Que du beau monde, cela s’entend.

François Lafon

Opéra de Paris Bastille, jusqu’au 9 octobre. Journée spéciale sur Radio Classique le 26 septembre en direct du Studio Bastille, suivie de la représentation à 19h30. Photo © Opéra de Paris

mardi 17 septembre 2013 à 02h03

Reprise à l’Opéra Bastille de L’Affaire Makropoulos de Janacek dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski, spectacle phare de l’ère Gerard Mortier. Salle de première, ovation au rideau final : visage fermé du metteur en scène, trublion devenu icône. Sept ans après, le spectacle ne choque plus, il fait même figure de mètre étalon d’un Regietheater désormais généralisé, de condensé des standards du genre, entre discours induit et démonstration appuyée : brillante, l’assimilation de la diva victime d’un élixir de longue vie à une star d’Hollywwod, d’autant plus fragile à la ville qu’elle est immortelle sur l’écran ; virtuose, l’utilisation de l’image – Marilyn qui rit, Marilyn qui pleure en guise d’ouverture, Gloria Swanson dansant pour l’éternité dans Sunset Boulevard de Billy Wilder ; superbe la mort tant désirée de l’héroïne au fond de sa piscine, passant le relais à sa cadette déjà marilynisée ; mais convenus les airs maffieux des hommes d’argent qui entourent la vedette, démonstratives les scènes de séduction dans les toilettes publiques. Question récurrente : une telle transposition donne-t-elle au public actuel les clés d’une œuvre déjà complexe ou achève-t-elle de le dérouter ? Respirant au rythme particulier de la somptueuse musique de Janacek, la chef Susanna Mälkki répond à sa manière, secondée par un plateau musicalement précis et dramatiquement concerné, même si l’excellente Ricarda Merbeth est moins crédible en diva névrosée qu’Angela Denoke en 2007.

François Lafon

Opéra de Paris Bastille, jusqu’au 2 octobre Photo © Opéra de Paris

vendredi 13 septembre 2013 à 00h47

Première nouveauté de la saison à l’Opéra Garnier : Alceste de Gluck par le tandem Marc Minkowski - Olivier Py. Un rêve pour le chef, un pensum pour le metteur en scène. A musique noble et pathétique, action minimale, tirée d’Euripide : le roi Admète va mourir, à moins qu’un de ses sujets se sacrifie à sa place. Ce sera son épouse Alceste, laquelle sera sauvée par  Hercule. En acclimatant son ouvrage viennois (1767) à la scène parisienne (1776), Gluck a posé les principes de sa « réforme » : plus de folies vocales comme dans l’opéra italien, plus de ronds de jambes comme dans la tragédie lyrique française. Du naturel, du vécu, de l’émotion. Pour animer cette édifiante déploration, Py a imaginé un univers sans couleur, un Palais Garnier dessiné en temps réel sur un immense tableau noir, une coiffeuse où l’on se grime et un lit où l’on agonise, des enfants royaux qui figurent la mort et la résurrection, des sentences effacées sitôt écrites, un orchestre qui passe de la fosse au plateau (après l’entracte) en vertu du fait que « Seule la musique sauve » Une allégorie de l’opéra selon Gluck, qui meurt pour renaître plus pur et plus vrai (sentence finale : « La mort n’existe pas »), ou seulement un habillage habile d’une fable qui a moins bien franchi les siècles que celles d’Electre ou d’Antigone ? Occupés à soigner leur style sous la baguette musclée de Minkowski, les chanteurs, la superbe Sophie Koch en tête, sont démonstratifs là où on les attend sensibles. Alors, à défaut d’essuyer une larme, on étouffe un bâillement.

François Lafon

Opéra National de Paris, Palais Garnier, jusqu’au 7 octobre. En direct sur France Musique et sur les radios associées de l’Union Européenne le 28 septembre Photo © Opéra de Paris/A. Poupeney

jeudi 12 septembre 2013 à 09h57

Les Gurrelieder de Schönberg n’avaient jamais été entendus en Roumanie. C’est chose faite depuis le 7 septembre : concert-événement qui fut l’un des points forts du Festival Enesco. L’œuvre, entreprise en 1900, ne fut créée en 1913. Elle valut à Schönberg son plus grand triomphe public, mais ce triomphe fut en quelque sorte posthume : il avait dans l’intervalle radicalement évolué et produit une série d’ouvrages à scandale, alors que par leur sujet (une légende danoise relatant avec ses funestes conséquences l’amour d’un roi pour une jeune fille nommée Tove), le gigantisme de leurs effectifs instrumentaux et vocaux et leur durée de plus d’une heure et demie, les Gurrelieder s’inscrivaient dans la grande tradition romantique. Bertrand de Billy devait diriger. Il a été remplacé par le Britannique Leo Hussain, qu’on avait entendu le 5 à la tête de la Philharmonie de Moldavie dans des pages de Maxwell Davies et Birtwistle. Hussain, qui souhaitait depuis longtemps s’attaquer aux Gurrelieder, n’eut que très peu de temps pour se préparer. Il s’en est tiré avec les honneurs, comme aussi bien le chœur que Janina Baechle dans le Lied der Waldtaube (Chant du Ramier). Avant d’être interprété « normalement » en Sprechgesang, le texte de l’épisode suivant la fantastique « Chasse sauvage du vent d’été », juste avant le grandiose chœur final, a été simplement récité en roumain par l’acteur Victor Rebengiuc, vétéran des scènes du pays, dans un souci de meilleure compréhension. Il va de soi que les bruyantes manifestations d’enthousiasme du public à l’issue du concert se seraient produites en tout état de cause.

Marc Vignal

Photo © DR

mercredi 11 septembre 2013 à 18h54

5 septembre, grande Salle du Palais, 3 000 personnes. Paavo Järvi dirige l’Orchestre de Paris : pour commencer, une ouverture du Corsaire de Berlioz menée tambour battant au détriment de l’imagination ; pour finir, une Symphonie avec orgue de Saint-Saëns des grands jours ou presque, avec en soliste (si l’on peut dire) un Thierry Escaich soucieux, par sa retenue, de ne pas maltraiter le fragile instrument à sa disposition. Entre les deux, le concerto pour violon de Britten, sans grande substance mais admirablement servi par la Norvégienne Vilde Frang.
6 septembre, dans la même salle, second concert de l’Orchestre de Paris, clos par une phénoménale Cinquième Symphonie de Prokofiev, après une Première Symphonie d’Enesco. Celle-ci fut créée en 1905 à Paris, où, sans trop y croire, on espère l’entendre bientôt, d’autant que Järvi sait la diriger : musique aux relents brahmsiens, wagnériens et berlioziens mais s’imposant surtout par sa rudesse. Elle ne coule pas toujours de source, et c’est fort bien ainsi.
Ailleurs, dans la salle de l’Ateneul, l’excellent Ensemble Profil fit entendre six œuvres d’autant de compositeurs roumains, dont l’un nommé Adrian Enescu, témoignant d’une heureuse concision et d’un savoir-faire certain. Succès mérité aussi pour l’Allemand Jörg Widmann grâce à son éblouissant concerto pour trompette et aussi à sa vaste Messe (2005), dernier volet d’un trilogie transférant des formes vocales à l’écriture pour grand orchestre. La Philharmonie de Cluj était de la fête. (à suivre)

Marc Vignal

Photo © DR

mardi 10 septembre 2013 à 17h40

Radu Lupu habite aujourd’hui en Suisse, mais le 4 septembre au soir, il était revenu doublement chez lui : à Bucarest, son pays d’origine, pour jouer Schubert un compositeur devenu au fil des ans sa « patrie pianistique. » Son interprétation des deux dernières sonates, avec un souci des nuances, une miraculeuse indépendance des mains et un sens des « divines longueurs » tint la salle en haleine. Et quatre bis - Schubert évidemment - ont sanctionné et prolongé ce triomphe, l’un des grands moments du Festival International George Enescu (Enesco est la francisation du patronyme roumain du compositeur) qui se tient tous les deux ans et dont la 21ème édition a lieu du 1er au 28 septembre à Bucarest et dans dix autres villes roumaines. Le programme global de cette manifestation est comparable par son ampleur et sa variété à ceux de seulement quelques rares festivals, comme Salzbourg ou surtout Lucerne. Plus de 80 manifestations à Bucarest, avec de prestigieuses formations venant du monde entier alors que le budget est de 8 millions d’euros contre 64 millions pour Salzbourg. La vente des billets assure 10% des recettes, 20 000 billets sont vendus à l’étranger, et comme il se veut populaire, le festival propose par exemple un forfait de 350 euros pour 29 concerts. Ce qui équivaut malgré tout à un salaire mensuel… (à suivre)

Marc Vignal

Photo © DR

mardi 3 septembre 2013 à 18h32

Le festival de La Chaise-Dieu possède depuis cette année un nouveau directeur général, Julien Caron, le plus jeune en France à occuper un tel poste, mais Bach conserve dans la programmation une place de choix. Le faire coexister avec Mondonville (1711-1772), auteur de dix-sept grands motets composés de 1754 à 1758 et dont huit sont perdus, et le sublime compositeur tchèque Zelenka, actif à la cour de Dresde (Allegro de la Sinfonia a 8), est dans l’ordre des choses. Avec Mondonville, on n’est plus à Versailles mais dans le Paris de Louis XV : ses motets - on a entendu le dernier (In exitu Israel) puis le premier (Dominus regnavit) - sont d’essence à la fois religieuse et profane, avec leurs ritournelles et leur esprit d’ouverture à la française. L’ensemble Les Nouveaux Caractères, fondé en 2006, et son chef Sébastien d’Hérin, se sont également imposés dans le Magnificat de Bach, avec d’extraordinaires fondus du chœur et de l’orchestre avec trompettes et timbales. A Leipzig, sans pour autant pratiquer la dévotion mariale, on savait rendre hommage à la mère de Dieu. Le soir, Raphaël Pichon et son Ensemble Pygmalion donnaient une mémorable Passion selon saint Jean, chambriste mais remplissant sans peine l’espace. On l’a ressenti dès le chœur initial et plus encore dans les airs, quand seuls deux instruments de la même famille s’ajoutent à la basse continue. On atteignait là un rare degré d’émotion, et dans certains chorals, comme celui terminant la première partie, un bienfaisant sentiment d’éternité.

Marc Vignal

Abbatiale Saint-Robert, 29 août Photo : Les Nouveaux caractères

En 1713 sont signés les traités d’Utrecht, ville de Hollande, qui mettent fin à la guerre de Succession d’Espagne : ce pays est relégué au second rang, l’Angleterre de la reine Anne Stuart réaffirme sa puissance maritime et prend possession du rocher de Gibraltar. Le prédécesseur d’Anne sur le trône de Londres, son beau-frère Guillaume III d’Orange-Nassau, disparu en 1702, militaire dans l‘âme, adversaire acharné de Louis XIV, aurait-il comme elle commandé de la musique à Haendel pour marquer l’événement ? Sans doute, mais c’était également affaire de gouvernement. Quoi qu’il en soit, le festival de La Chaise-Dieu pouvait sans chercher loin célébrer ce tricentenaire : le Te Deum (en neuf sections toutes avec choeur) et le Jubilate de Haendel sont des œuvres grandioses, créées à Saint-Paul de Londres le 7 juillet 1713, et par-dessus le marché ses premières en langue anglaise. L’excellent RIAS Kammerchor de Berlin et l’Accademia Bizantina se sont également tournés vers William Croft (1678-1727), organiste à l’abbaye de Westminster à partir de 1708 comme successeur de John Blow, fait docteur en musique à Oxford en 1713 après avoir présenté deux odes pour la paix d’Utrecht, dont With Noise of Cannon (Avec le bruit du canon) : musique moins monumentale, moins impressionnante au premier abord que celle de Haendel, mais plus attachante et plus variée. Décidément, le malheur des peuples fait le bonheur des mélomanes. De Croft, une Ode funèbre sera exécutée aux funérailles aussi bien de la reine Anne (1714) que de Haendel (1759). (à suivre)

Marc Vignal

Abbatiale Saint-Robert, 28 juin

dimanche 1 septembre 2013 à 15h02

Cette année au festival de La Chaise-Dieu (21 août - 1er septembre), beaucoup de concerts ont fait revivre la première moitié du XVIIIème siècle : Angleterre de la reine Anne et des premiers rois George, Allemagne luthérienne, cour catholique de Dresde, France du jeune Louis XV. Imaginer comment aurait pu se dérouler en 1727 à l’abbaye de Westminster le couronnement de George II permet d’en restituer sans détours l’apparat, à grand renfort de fanfares, de processions et de vivats, et de programmer non seulement Haendel, Purcell et Blow mais aussi, en remontant dans le temps, Orlando Gibbons ou Thomas Tallis : près d’une trentaine de numéros instrumentaux ou vocaux, total confirmant l’adage « Abondance de biens ne nuit pas ». Le maître des cérémonies était Robert King, à la tête de « son » King’s Consort de Cambridge. On l’a retrouvé le lendemain, tout aussi en situation, dans Bach (brefs morceaux et Oratorio de l’Ascension) et dans le très italianisant Dixit Dominus (Psaume 109) de Haendel, célèbre page de jeunesse transportant de vingt ans en arrière (Rome 1707). Sans oublier sa jubilatoire ouverture pour The Occcasional Oratorio. (à suivre)

Marc Vignal

Abbatiale Saint-Robert, 27 et 28 juillet Photo : King's consort

dimanche 1 septembre 2013 à 20h02

Modernité (du siècle dernier) en trois volets à Pleyel par Simon Rattle et le Philharmonique de Berlin : juste avant la révolution atonale (Schönberg : La Nuit transfigurée), juste après (Berg : Trois fragments de Wozzeck), voie de traverse (Stravinsky : Le Sacre du printemps). Peut-être plus l’orchestre de Karajan, mais toujours une sorte de perfection. Pendant La Nuit transfigurée, un jeune homme, au dernier rang derrière l’orchestre (c'est-à-dire face à la salle), est pris d’une crise d’angoisse. Toxique en effet, sous ses dehors raffinés, cette musique que Rattle dirige comme un opéra sans paroles (aveu d’infidélité, rédemption par l’amour, d’après un poème de Richard Dehmel), où Brahms et Wagner (ennemis jurés) se retrouvent avant de céder la place à un autre monde. Le chef romantise aussi, sans pourtant en émousser l’électricité, le best of de Wozzeck destiné - un an avant sa création - à promouvoir l’opéra, trouvant en Barbara Hannigan une soliste à l’expressivité aiguë mais à la voix légère. Le Sacre du printemps (voir ici) - énième exécution en cette année anniversaire – souffre davantage de cet arrondi généralisé : à trop s’attarder sur les passages méditatifs, Rattle compromet la fête sauvage. Pour être d’une efficacité à toute épreuve, cette musique « écrite gros » (Pierre Boulez) serait-elle la plus fragile des trois ?  

François Lafon

Salle Pleyel, Paris, 1er septembre. En différé sur France Musique le 1er octobre à 20h Photo © DR