Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances
A l’Athénée, Les Chevaliers de la Table ronde, opéra bouffe (où on ne mange pas) de Louis-Auguste-Florimond Ronger dit Hervé, par Les Brigands. Une œuvre oubliée, mal-aimée dès sa création (1866), un spectacle débridé, voire hystérique, dans la tradition de la compagnie, cette fois coachée par le Palazzetto Bru Zane, lui aussi redécouvreur de tout un répertoire français passé à la trappe. Huit ans après Orphée aux enfers - OPA d’Offenbach sur la mythologie gréco-latine -, Hervé, le « compositeur toqué » (il avait été organiste à l’hôpital de Bicêtre, où l’on enfermait les fous), s’en est pris à une autre intouchable culturel : le roman courtois. Il a frappé aussi fort, mais moins habilement : le pastiche musical est plus brouillon, la charge politique moins lisible. «Attention, c’est un opéra-bouffe, c’est un humour de clown, si on y va pour autre chose, il y a maldonne. Il faut accepter de régresser. Est-il d’ailleurs encore possible de rire de ça ?», se demande le metteur en scène Pierre-André Weitz, connu comme scénographe attitré d’Olivier Py. Régression donc, spécialité des Brigands peaufinée avec le temps (la compagnie existe depuis 2001) : décor et costumes rayés noir et blanc (aliénés, prisonniers, bagnards ?), anachronismes décomplexés (Roland parle « banlieue »), danse de Saint-Guy fortement sexualisée, références horrifico-enfantines (Beetlejuice, Oliver Twist), chanteurs-acteurs polyvalents dirigés sur les chapeaux de roues par le chef maison Christophe Grapperon (la musique, habilement adaptée par Thibault Perrine pour 13 voix et 12 instrumentistes, est aussi difficile à chanter que Rossini ou Meyerbeer, qu’elle parodie). On en sort anéanti ou revigoré, selon l’humeur, avec – comme on le chante dans La Vie parisienne d’Offenbach (1866 aussi) – « envie de faire un tas de bêtises ».  
François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 7 janvier Photo © DR

mardi 13 décembre 2016 à 01h31
« L’infini turbulent » : juste définition du pianiste Alain Planès et sous-titre du film diffusé aux Bouffes du Nord en prélude à un récital de l’artiste, le tout suivi de la remise à celui-ci de la Légion d’honneur par Catherine Tasca, femme de culture et (néanmoins ?) ex-ministre de la Culture. Le film, un « 52 minutes » réalisé par Solrey (pseudonyme de Dominique Lemonnier), est un portrait classique (interviews – documents – témoignages), si ce n’est que le parcours et la personnalité d’Alain Planès limitent l’invasion des superlatifs d’usage. Pierre Boulez (son patron à l’Ensemble Intercontemporain) et Menahem Pressler (son maître tardif mais décisif), Joan Miro (visualisation de sa musique rêvée) et Miquel Barcelo (son alter ego en peinture) comme références, le compositeur Pascal Dusapin ou le comédien Marcel Bozonnet pour amis, un esprit caustique et pourtant bienveillant en guise de caractère, et par-dessus tout un détachement des valeurs périssables comme antidote à un désenchantement toujours latent. Au piano en tout cas, une éblouissante maturité : des Schubert (Impromptus D. 899) violents et introvertis comme on en entend rarement, un Chostakovitch (2ème Sonate) comme une promenade ponctuée d’orages, des Stockhausen (Klavierstücke IX) évidents comme le Haydn qu’il joue en bis. Diffusé en direct sur Arte Concert, l’événement mérite d’être vu et revu. 

François Lafon

Bouffes du Nord, Paris, 12 décembre. L’Infini turbulent, sur Arte Concert
mercredi 7 décembre 2016 à 23h36
A l’Opéra de Paris – Garnier, reprise, dix ans après, d’Iphigénie en Tauride de Gluck dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski. En 2006, invité par Gerard Mortier à faire ses débuts à l’opéra, le metteur en scène faisait entrer le regietheater dans la bergerie lyrique : scandale devant ce gauchissement du mythe des Atrides, où la fille d’Agamemnon sauvée de la mort par la déesse Diane ne vieillissait plus sur les rives sauvages de Tauride (l’actuelle Crimée), mais dans une maison de retraite où elle ressassait ses souvenirs. Depuis, le répertoire et le public en ont vu d’autres, et ce spectacle fondateur fait figure de grand modèle, soutenu par les formidables intuitions de Warlikowski, la plus belle restant le dédoublement de l’héroïne, vieille femme qui a vécu le pire se voyant, jeune, refaire les gestes et revivre les passions de sa jeunesse. Dans ce rôle où se joue toute une vie, Véronique Gens trouve un des rôles … de sa vie, vocalement à l’aise dans une tessiture périlleuse et naturelle dans la si facilement pompeuse déclamation gluckiste. Même remarque pour Etienne Dupuis (Oreste) et Stanislas de Barbeyrac (Pylade), eux aussi ajoutant à l’accord pas si évident (le temps qui passe, toujours ?) entre cette musique (1779) conçue pour rendre à la tragédie lyrique sa simplicité perdue et ces images à la crudité pasolinienne, avec homicides familiaux sur scène et sur écran. En 2006, Marc Minkowski dirigeait sec son ensemble baroque. Avec l’Orchestre de l’Opéra, Bertrand de Billy arrondit les angles. Une troublante douceur, quand même, somme toute en accord avec ce qui nous est montré. 
François Lafon

Opéra National de Paris, Palais Garnier, jusqu’au 25 décembre Photo © Guergana Damianova/Opéra de Paris

mardi 6 décembre 2016 à 23h29
Au Théâtre de l’Athénée : L’Ile du rêve de Reynaldo Hahn, importé du festival Musiques au pays de Pierre Loti. Un ouvrage de jeunesse (Hahn avait dix-sept ans) inspiré de l’autofiction Le Mariage de Loti, où l’auteur d’Aziyadé s’identifie à la fois à son personnage et à son (vrai) frère aîné Gustave, pour imaginer une fable dont il reprendra le thème dans Madame Chrysanthème (qui sera mis en musique par André Messager) et que l’on retrouvera dans Madame Butterfly (David Belasco, immortalisé par Puccini) et Lakmé de Léo Delibes, évoquant le choc des cultures et les mirages du colonialisme. Un bain de sensualité musicale selon le goût de l’époque (1898), mais déjà finement composé, auquel le spectacle mis en scène par Olivier Dhénin tente de donner un équivalent visuel, convoquant Gauguin, Picasso et quelques autres sur fond de photographies d’époque. Mais l’ensemble fait plutôt penser une fête de fin d’année dans un collège de jeunes filles, second degré après tout justifiable (l’impossibilité de retrouver les charmes d’un rêve du bout du monde ?) s’il n’était compromis en particulier par la maladresse du jeu d’acteurs. Bonnes voix cependant, issues pour beaucoup de l’Académie de l’Opéra-Comique, direction animée de Julien Masmondet, directeur du festival, à la tête d’un ensemble valeureux mais pas toujours irréprochable de douze musiciens (transcription du spécialiste Thibault Perrine). 
François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 11 décembre

Doublé original à l’Opéra Bastille : Cavalleria Rusticana de Pietro Mascagni et Sancta Susanna de Paul Hindemith. Deux variations sur le sexe, la mort et la religion recyclant un demi-spectacle de la Scala de Milan - Cavalleria Rusticana perdant en route son habituel pendant Pagliacci, remplacé par le bref ouvrage de jeunesse de Hindemith, brûlot expressionniste complétant une trilogie dont le grand mais prude maestro Fritz Busch n’accepta en 1921 de créer que les plus convenables deux premiers volets. Se réclamant du passé antique de la Sicile, le metteur en scène Mario Martone, star prolifique en Italie, a débarrassé le prototype du vérisme opératique de son folklore, pour retrouver le dépouillement de la tragédie grecque : plus de charrettes fleuries, mais une messe (de Pâques) où le chœur figure les fidèles. Une autre image d’Epinal, mais insistant sur l’omniprésence de la religion : plus pertinent à Milan qu’à Paris, aurait-on pensé avant le retour en force du fait religieux jusque sous nos climats. Direction sans pathos excessif de Carlo Rizzi, Santuzza de grande classe d’Elina Garanca, flanquée d’un ténor moins soucieux d’éviter la convention vériste. Douche écossaise avec la musique d’Hindemith, aussi riche d’idées que celle de Mascagni en est pauvre, suite d’instantanés mystico-délirants (scène brûlante entre la nonne et son crucifix), l’œuvre allemande poussant jusqu’à son stade ultime la logique induite de l’italienne, les deux formant pourtant un diptyque étonnement équilibré. Belles images en contraste de Martone (le confinement fantasmatique succédant au dépouillement tragique), formidable Anna Caterina Antonacci ne laissant pas plus ignorer ses appâts physiques que vocaux, direction expressive de Rizzi. De l’art de parler de notre temps sans mettre d’étouffoirs sur les cierges.

François Lafon

Opéra National de Paris Bastille, jusqu’au 23 décembre. En différé sur France Musique le 25 décembre (!!!) à 20h