Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances

De Berlin à Bayreuth : 355 kilomètres, mais d’étranges correspondances. C’est en découvrant, sur le parking du Festspielhaus, une plaque indiquant « Reserviert für Musikdirektor Ch. Thielemann », que l’équipe du Festival Wagner a appris que de conseiller musical (depuis 2010), le maestro passait Directeur musical de l’institution, poste inventé tout exprès pour lui. Un lot de consolation, sans doute, pour le prétendant malheureux à la tête du Philharmonique de Berlin. Plus anecdotique mais non moins propice aux commentaires : la soprano Anja Kampe renonce au rôle d’Isolde sous la baguette de Thielemann (elle est remplacée par Evelyn Herlitzius, l’Elektra de Patrice Chéreau), mais pas à celui de Siegelinde dans La Walkyrie, dirigé par Kirill Petrenko, son ex-compagnon et … directeur désigné du Philharmonique de Berlin. Et tout cela dans la foulée d’un éditorial sur NDR Kultur où (le passage a été supprimé) Thielemann est donné comme le spécialiste mondial du son allemand et Petrenko comme la caricature juive du Nibelung Alberich, et d’un article du quotidien Die Welt, relevant que Petrenko sera, aux côtés de Daniel Barenboim (Staatsoper) et d’Ivan Fischer (Konzerthausorchester), le troisième directeur d’orchestre juif en poste à Berlin. Petrenko, réputé pour détester les interviews, a annoncé qu’il n’en donnerait aucun.

François Lafon

Photo : Kirill Petrenko © DR

vendredi 26 juin 2015 à 00h49

A l’église Saint-Germain-des Prés, dans le cadre du nouveau festival Mezzo - du nom de la chaîne musicale du pôle Radio/TV de Lagardère Active -, le claveciniste Jean Rondeau joue Bach. Un Bach explosif, si l’on en croit le look jeune (il a 23 ans) et le brushing électrique de ce fou de jazz autant que de baroque, élève de la grande Blandine Verlet passé par la Guidhall School de Londres. Or Jean Rondeau joue sage, avec musicalité et un beau toucher – pour autant qu’on puisse en juger en ce lieu plutôt dédié aux grandes orgues. Comme dans son CD carte de visite récemment édité par Erato (voir ici), il fait chanter comme il se doit le Concerto italien et étonne avec sa transcription de la transcription pour piano par Brahms de l’illustre Chaconne de la Partita pour violon seul n° 2. Le grand chambardement ne vient pas non plus quand le rejoignent ses acolytes (flûte, viole, violon) de l’Ensemble Nevermind (en français « peu importe ») pour un nouveau Bach (Sonate en trio en ré mineur BWV 527) et un Telemann de circonstance (Nouveau Quatuor Parisien n° 6), joués avec une sobre élégance. « Pas de jazz alors ? », regrette pendant les saluts un monsieur qui a lu le programme. Hasard ou volonté ? Pour la seconde partie, Jean Rondeau arbore un brushing plus discipliné.

François Lafon

En différé sur Mezzo et Mezzo Live HD, vendredi 26 juin à 20h30 Photo © DR

mercredi 24 juin 2015 à 01h44

A l’Opéra Bastille, nouvelle présentation, importée de Londres via Vienne, Milan, Barcelone et San Francisco, d’Adriana Lecouveur de Francesco Cilea, avec Angela Gheorghiu en vedette. Un point final à l’ère Nicolas Joël, lequel tout au long de son quinquennat a tenté de réhabiliter un répertoire italien mal-aimé. Mise en scène conservatrice de David McVicar : éventails et robes à panier, buste de Molière sur la cage du souffleur (on est à Paris, sous Louis XV), théâtre tournant plateau-coulisses pour raconter l’histoire, à la scène comme à la ville, de la tragédienne amoureuse victime d’une méchante rivale. Agitation perpétuelle, pantomime sur ressorts tenant du théâtre de boulevard et permettant au spectateur distrait (par la musique ?) de suivre sans peine l’action, elle-même tirée d’un mélodrame signé Scribe et Legouvé, créé par Rachel et repris par Sarah Bernhardt avant de ne survivre qu’à travers sa version lyrique. Objectif dramaturgique : brosser un portrait de femme émouvant et crédible, contrastant avec la convention ambiante. C’est en cela que quelques grandes interprètes – Magda Olivero jadis, Renata Scotto naguère, Mirella Freni en 1993, déjà à Bastille – ont marqué le rôle. Angela Gheorghiu, pourtant belle et chantant à ravir, ne sort pas du tableau, elle s’y fond même, comme absente à elle-même sitôt qu’elle cesse de jouer les séductrices de théâtre. Pour elle, l’orchestre (chef : Daniel Oren) fait patte de velours, se remusclant pour faire passer les longues plages de remplissage entre airs et duos. Efficacité en revanche de Luciana D’Intino (la méchante rivale), Marcelo Alvarez (l’amant dépassé par les événements) et Alessandro Corbelli (le régisseur amoureux). Et dire qu’Adrienne Lecouvreur, la vraie, s’est rendue célèbre par son jeu sans afféterie au milieu de partenaires au style ampoulé.

François Lafon

Opéra National de Paris Bastille, jusqu’au 15 juillet. En différé sur France Musique le 26 juillet Photo © C. Ashmore

Nouveau Pelléas et Médisande à l’Opéra de Lyon, mis en scène par Christophe Honoré. Deux façons de saisir l’insaisissable fable de Maeterlinck : la symboliste - château fort, forêt, propos lourds de sens (mais lequel?) - et l’actuelle - ... actualiser justement, jouer le réalisme pour mieux aiguiser, par contraste, l’ambivalence des sentiments et l’étrangeté des situations. C’est sans surprise celle qu’a choisie Honoré, expert à l’écran de ces décollements de réalité, où les acteurs chantonnent leurs états d’âme sur des airs d’Alex Beaupain. Mais Maeterlinck est plus insistant et Debussy plus présent. Dans une lettre aux chanteurs, le metteur en scène explique que "Pelléas et Mélisande est une oeuvre vive et obscure. Le livret n’oppose jamais le mystère et l’ordinaire mais révèle la présence permanente de l’un et de l’autre." Il déplace dans un paysage post-industriel ces personnages qui disent la (leur) vérité tout en ne faisant pas ce qu’ils disent, et trouve dans ce décalage du mot et de l’image une sorte de vérité de l’ouvrage à l’usage de notre temps, comme le trop oublié Pierre Strosser avait sur la même scène (mais avec plus de rigueur encore et de cohérence), croqué le Pelléas des années 1980. C’est - chassez le naturel - à la caméra (qu’il ne tient pourtant pas lui-même : la vidéo, habilement utilisée, est signée Michael Salerno) qu’il va le plus loin, faisant du petit Yniold le diabolus in machina de l’histoire et induisant un jeu beaucoup plus pervers qu’il n’y paraît entre les protagonistes. Bel équilibre de la distribution, avec en Mélisande protéiforme l’excellene Hélène Guilmette, femme unique et toutes les femmes (belle idée du metteur en scène), comme une soeur de Lulu. Beauté de l’orchestre, où Kasushi Ono jongle avec l’allusif et la modernité debussystes, ajoutant à la subtilité de cet abyssal jeu de l’envers.

François Lafon

Opéra National de Lyon, jusqu’au 22 juin Photo © Jean-Louis Fernandez

A l’Athénée dans le cadre du festival Manifeste 2015 (Ircam) : La Métamorphose, opéra de Michaël Levinas d’après Kafka. Une recréation, quatre ans après la première à Lille dans une mise en scène de Stanislas Nordey. Cette fois, Maxime Pascal et ses musiciens du Balcon font équipe avec le vidéaste-plasticien Nieto pour raconter l’histoire du jeune homme qui se réveille un jour métamorphosé en vilain insecte. Une histoire aussi inmontrable (Kafka ne voulait pas de cancrelat sur la couverture du livre) que difficile à mettre en musique, eu égard à la trivialité « ni fantastique, ni pré-surréaliste » (Levinas) du texte. Habile subterfuge : le ton est donné dans le prologue, où trois bouches carmin (on pense à Pas moi de Beckett sur la même scène – voir ici) profèrent un étrange poème (Je, tu, il) du dramaturge Valère Novarina, sur une musique venue de partout et de nulle part (technique Ircam), ponctuée de non moins étranges jaillissements vocaux (« une musique qui n’arrêtera plus de chuter », dit Levinas). Autour de ce leitmotiv s’organise un univers sonore aussi inouï (au sens propre : jamais ouï) que sont à la fois « in-vues » et truffées de références picturales et cinématographiques les images de Nieto : métamorphosé à la plastique d’athlète sous une gangue poisseuse (le formidable contre-ténor Rodrigo Ferreira, dont la voix se mêle – toujours la technique Ircam - à celle du créateur Fabrice Di Falco), famille plus inquiétante encore que le monstre qu’elle rejette (avec soeur à visage multiple, telle Roberte dans Jacques ou la soumission de Ionesco), musiciens-lucioles cernant l’aire de jeu. Tout cela exaltant et au bord de l’insoutenable, impeccable binôme kafkaïen. Une réussite de plus pour Le Balcon, depuis trois ans en résidence à l’Athénée (lequel ferme pour travaux la saison prochaine), et obligé de procéder à un appel aux dons pour poursuivre son excellent travail (www.lebalcon.com).

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 16 juin

Concert d’ouverture du festival Manifeste 2015 (Ircam) à la Philharmonie de Paris : le Requiem pour un jeune poète de Bernd Alois Zimmermann (photo). Le grand œuvre d’une époque (1969), testament d‘un compositeur au bord du suicide. En vedette : Beethoven, Wagner et les Beatles, Maïakovski, Camus et Joyce, Hitler, Mao et Churchill, l’Ecclésiaste et la Déclaration des droits de l’homme. En 1995 au Châtelet (création française, direction Michael Gielen), ce collage-montage baptisé « lingual » (quelque chose comme « pièce parlé ») évoquait un passé pas mort, un éternel retour selon le principe du « temps sphérique » cher à Zimmermann. Aujourd’hui, dans la grande salle toute neuve de la Villette, dirigé par Michel Tabachnik à la tête d’un ensemble géant (Orchestre de la Radio de Stuttgart, choeurs de l’Armée française, Les Eléments, Les Cris de Paris, deux chanteurs, deux récitants, un jazz-band), impression d’être au-delà du temps, bien loin après le point de non-retour. Impression surtout, à voir l’énorme effectif musical écrasé par la partition des voix, cris, bruits et détonations déversées par les enceintes, que l’oeuvre raconte l’impossibilité de la musique seule à appréhender le réel, sa condamnation à ressasser sa propre histoire. Public enthousiaste, le même qui en première partie, après Photoptosis - ouverture orchestrale inspirée à Zimmermann par les monochromes d’Yves Klein et traversée de réminiscences beethovéniennes -, avait chahuté un récitant venu lire en français les textes et poèmes « lingualisés » en sept langues dans le Requiem. Une façon de rendre hommage à rebours au génie de Zimmermann à faire musique de tout, comme Antoine Vitez parlait, à la même époque, de faire théâtre de tout.

François Lafon

Philharmonie de Paris 1, 2 juin. En différé sur France Musique le 15 juin à 20h - Festival Manifeste 2015, jusqu'au 2 juillet

 Photo © DR