Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances

Double scoop de fin de semaine : la 3ème chambre civile du Tribunal de grande instance de Paris déboute Jean Nouvel de sa demande de mise en état de la Philharmonie de Paris selon ses plans, et l’Inspection générale des finances blanchit Mathieu Gallet de toute responsabilité dans les disfonctionnements budgétaires qui ont alimenté la grève à Radio France. Il est vrai que la Philharmonie fonctionne, qu’elle ne désemplit pas depuis son ouverture en janvier et que l’acoustique de la grande salle est unanimement louée. Il est vrai aussi que les raisons de la crise de Radio France sont bien antérieures à la nomination de son actuel président. Il n’est pas moins vrai que la Philharmonie fait encore penser au restaurant ouvert trop tôt dans Playtime de Jacques Tati, et que l’on annonce une fermeture estivale destinée, entre bien d’autres choses, à procéder à d’importants réglages acoustiques. Il n’est pas moins vrai non plus qu’en dépit de résultats d’audiences (relevées au début de la grève) meilleurs que prévus, les antennes de Radio France doivent faire l’objet d’une vaste réflexion (et le numérique dans tout cela ?), que l’ouverture d’un luxueux auditorium n’a pas suffi à apaiser la toujours explosive rivalité entre les deux orchestres maison, et que la double dichotomie artistique-politique/culture-rentabilité n’a pas fini de mettre à mal la vocation vertueuse du « service public ». Que l’architecte dispendieux soit renvoyé à ses rêves et que le patron sans états d’âme soit soutenu par l’autorité est plus que jamais dans l’ordre des choses.

François Lafon

jeudi 24 juillet 2014 à 21h22

Menaces de grève, fermeture annoncée : le Metropolitan Opera de New York est au bord de la faillite. Responsable désigné, le directeur Peter Gelb, accueilli tel le Messie lors de son arrivée en 2006, rejeté aujourd’hui : 92% de fréquentation en 2007, 79% en 2012-2013, critiques hostiles, public déçu. Trou dans la caisse : trente millions de dollars. Solution selon la direction : une baisse des salaires de 16%. Contre-proposition du personnel : moins de productions, mais meilleures et moins onéreuses. Meilleures ? Question de goût, mais pas seulement : en 2009, rumeurs de fronde quand la Tosca à grand spectacle signée Franco Zeffirelli (1985) est remplacée par une nouvelle production due à Luc Bondy. En 2012, levée de boucliers devant La Tétralogie high-tech de Robert Lepage. Deux spectacles contestables (il y en aura d’autres) apportant de l’eau au moulin des traditionnalistes. Car c’est de cela qu’il s’agit. Riche, âgé et élitiste, le public du Met veut du luxe et des stars. Différence avec celui, non moins riche, non moins âgé, non moins élitiste mais soucieux de (relative) modernité qui donne le "la"dans les salles européennes. Autre différence avec l’Europe : ce sont des donateurs privés qui financent (ou non) l’entreprise, et pas l’état. En 2007, Gerard Mortier, grand prêtre de l’opéra revisité à l’européenne, accepte le poste de directeur du New York City Opera, seconde scène lyrique new-yorkaise. Il démissionne avant même de prendre ses fonctions. Raison officielle : il n’a pas obtenu le budget dont il avait besoin. Raison officieuse : Peter Gelb, nommé au Met un an plus tôt, occupe le même créneau réformiste. A la rentrée 2013, le New York City Opera a mis la clé sous la porte. A bon entendeur…

François Lafon

Photo  DR

Suite américaine aux déboires financiers de l’Orchestre de Philadelphie. Honneur, si l’on peut dire, aux Big Five (les cinq Grands) : le Chicago Symphony a enregistré un déficit de 15 millions de dollars pour l’exercice 2009 ; le Boston Symphony sauve les meubles, mais 5% du personnel a été mis à pied et les salaires ont été baissés de 10% et gelés pour deux ans ; l’Orchestre de Cleveland avoue un déficit d’exploitation de 2 millions de dollars. Courte grève des personnels. Plus grave, la situation des autres orchestres : Detroit termine une grève de six mois (perte globale, 54 millions de dollars, saison annulée) ; Baltimore baisse les salaires de 16,6% ; New York City Opera : Charles Wall, président du conseil d’administration, fait un don personnel de 2,5 millions de dollars ; Houston : plan d’économie de 900 000 dollars, mais déficit de 15 millions de dollars ; Rochester : économies drastiques imposées par Eastman Kodak, créateur de l’institution ; Colombus : bras de fer entre la direction et les employés, un million de dollars d’économie sur les salaires ; Milwaukee : 500 000 dollars d’économies ; Syracuse : annulation de la saison ; Nouveau Mexique : faillite en cours ; Louisville : seize permanents et seize intérimaires remerciés ; Honolulu : liquidation en 2010 mais rachat des actifs par des particuliers. Sponsors exsangues, envolée des frais fixes, mais aussi chute brutale des abonnements. La musique classique, gage d’ascension sociale, modèle culturel importé d’Europe, n’est plus en temps de crise un produit de première utilité. Ici, les budgets sont en berne mais la musique est subventionnée et l’on construit la Philharmonie de Paris. Pour accueillir les orchestres américains en tournée ?

François Lafon

vendredi 31 décembre 2010 à 00h12

22 935 euros de salaire mensuel en 2009 (71% de plus qu’en 2002), 44 000 euros de droits d’auteur pour la période 2002-2008, 60 000 euros pour la composition de l’opéra Scènes de chasse, 276 000 euros d’indemnité retraite (beaucoup plus que ne le prévoit la convention collective) : c’est ce qu’a gagné le compositeur et homme de radio René Koering en qualité de surintendant de la musique (Opéra + Orchestre) à Montpellier. A gagné, puisque M. le Surintendant, épinglé par la Chambre Régionale des Comptes de Languedoc-Roussillon à l’occasion d’un audit financier rendu public début novembre, et affaibli par la disparition de son ami Georges Frêche, président de la Communauté d’agglomération et du Conseil régional, vient d’annoncer sa démission, un an avant l’échéance de son contrat. Sa riposte « à la Frêche », dans Le Monde du 30 décembre, lui ressemble : "Je ne dévoilerai pas la feuille de paie de mes confrères qui ne dirigent pas un orchestre plus un opéra. Par ailleurs, j'ai lu quelque part les salaires versés par des institutions à des sportifs, qui bénéficient heureusement d'une certaine immunité auprès des journalistes..." Et d’ajouter que si 92,5% des ressources d’Euterp (la société regroupant l’Orchestre et l’Opéra) provenaient en 2007 non des recettes propres mais des subventions locales et nationales, c’est qu’ "Il est plus simple de donner les symphonies de Beethoven et les requiems habituels en y parsemant les Quatre Saisons et les Traviata que de faire entendre Gernsheim, Pizzetti, Xenakis ou Martin y Soler !" De fait, René Koeing était déjà doublé par son successeur, l’artiste polyvalent Jean-Paul Scarpitta, lequel était jusque-là salarié au titre d’artiste en résidence (3 600 euros par mois), sans parler de ses cachets en tant que metteur en scène (30 000 euros pour les représentations de Salustia, de Pergolèse, en 2008). Le plus remarquable, dans tout cela, ce n’est pas tant l’importance des sommes annoncées - enviables pour un salarié moyen mais peu étonnantes au regard des émoluments de bien des dirigeants d’entreprises - que l’insistance avec laquelle elles sont divulguées et pointées du doigt. Bienvenue dans l’ère de la transparence promise par WikiLeaks.

François Lafon

Le New York City Opera, qui vient de rendre publique sa feuille d’impôts pour l’année 2008-2009 (de septembre à septembre), accuse un déficit de 19,9 millions de dollars. Parmi ses débours, le site américain Bloomberg relève une somme de 400 000 dollars octroyée à Gerard Mortier : 65 000 dollars de salaire et 335 000 dollars de separation payment (indemnité de séparation). Embauché en février 2007 alors qu’il était directeur de l’Opéra de Paris, Mortier devait prendre les rênes de la seconde scène lyrique new-yorkaise à la rentrée 2009. Il a déclaré forfait en novembre 2008, au motif que le budget qu’on lui proposait n’était pas à la hauteur de ses ambitions artistiques. A la fin de sa période probatoire, il avait passé une semaine par mois à New York, voyageant en première classe (aller-retour sur Air France : 15 500 euros) aux frais de la maison. Pendant ce temps, les indemnités de départ de l’administrateur artistique et du directeur général du NYCO étaient revues à la baisse. Mortier, qui a depuis été nommé directeur du Teatro Real de Madrid, n’a donc pas tout à fait perdu son temps à New York. Il s’est surtout - et cela, c’est sans prix -, évité des désagréments artistiques qui n’auraient pas tous été dus aux restrictions budgétaires. Avec lui, le petit  NYCO aurait montré au grand MET ce que c’était qu’un véritable opéra du XXIème siècle. Mais l’arrivée du moderne Peter Gelb à la tête du MET a modifié la donne. Mortier aurait eu encore plus de mal, dans ces conditions, à faire admettre aux sponsors que Saint François d’Assise, c’est plus glamour que La Tosca.

François Lafon

mercredi 5 mai 2010 à 09h34

En Italie, quand l’opéra ne va pas, rien ne va. Or voilà que la première de Carmen est annulée à Bologne, que Turin déprogramme Le Barbier de Séville, que L’Or du Rhin risque de ne pas briller à la Scala de Milan, et qu’à Florence, Zubin Mehta dirige « Va Pensiero » pour les employés en grève au lieu de régaler le public chic de La Femme sans ombre de Richard Strauss. Le détonateur : un décret réduisant les dépenses des opéras de la Péninsule, et une mesure signée par le président de la République Giorgio Napolitano visant, d'après la presse à les privatiser. Mais qui voudrait acheter une institution en faillite ? Les quinze Fondazioni lyriques sont touchées, et cinq mille six cents emplois menacés. L’état compte ainsi économiser 260 millions d’euros par an, sans compter les 110 millions prodigués par les régions, les provinces et les communes. La raison : les théâtres italiens sont les moins rentables du monde, ils perdent tous les ans 2,7 millions chacun (dette cumulée : 300 millions), chaque spectacle est subventionné à hauteur de 135 000 euros, et l’ensemble coûte 400 millions par an aux contribuables. Le quotidien Il Giornale, dont Silvio Berlusconi est le propriétaire, se félicite de voir baisser les salaires et ironise sur l’« indemnité humidité » touchée par les musiciens quand ils jouent en plein air, la « prime armes factices » exigée par les figurants des Arènes de Vérone quand ils doivent manier poignards et épées, ou le « bonus langue » allégué aux choristes du San Carlo pour chanter ne serait-ce qu’un mot dans un idiome autres que l’italien. La première scène de Senso, le film de Luchino Visconti, se passe à la Fenice de Venise. On y voit une représentation du Trouvère tourner à l’émeute. Avis aux politiques !

François Lafon  

Vous ne trouverez aucun article dans la presse sur la rencontre qui vient de se tenir à la Cité de la Musique de Paris et pour cause : les journalistes n’y étaient pas les bienvenus. Pourtant, de cette réunion sortiront les affiches des prochaines saisons des grands orchestres et salles de concert du monde. C’est la conférence annuelle (exclusivement réservée aux professionnels, bien entendu) de l’IAMA. Derrière cet acronyme anglais se cache l’International Artist Manager's Association, en bon français l’association internationale d’agents artistiques classiques. Pendant quelques jours donc, cette confrérie très fermée qui négocie au nom de chefs, chanteurs et solistes, rencontre les responsables de programmation des orchestres pour essayer de leur vendre leurs artistes. Rien à signaler donc, sauf que la filière a dernièrement connu quelques soubresauts : quand Gustavo Dudamel a quitté Askonas Holt, son agence de toujours, pour rejoindre Van Walsum (dirigée par par un ancien d’Askonas, Stephen Wright), cela a provoqué un véritable tremblement de terre. Mais c’est rare que les agents classiques soient ainsi mis en lumière : le mélomane ne se soucie pas d’ailleurs du contrat de Simon Rattle ou Anna Netrebko, alors que les cachets des stars du cinéma ou de la pop font la une de magazines, pour ne rien dire des salaires des footballeurs.
C’est un monde où l’on parle surtout l’anglais : les agences britanniques tels que Harrison Parrott, IMG Artists, Askonas Holt, Hazard Chase et américaines comme CAMI font la pluie et le beau temps dans le monde classique face à quelques poids lourds allemands (Konzertdirektion Schmid) et même français (Valmalete, Jacques Thelen). Mais l’avenir se prépare peut-être déjà : les agences chinoises pointent du nez quand ce ne sont pas les agences occidentales qui s’installent en Chine. Le pays au trente millions de pianistes sera demain le premier exportateur de talents musicaux.

Pablo Galonce
 
Gustavo Dudamel change d'impresario. Pour les gazettes et le public, ça ne vaut pas les détournements de fond au festival de Pâques de Salzbourg, ni même le transfert de Lang Lang chez Sony pour la modique somme de trois millions de dollars. Et pourtant… « Dude », comme on l'appelle outre-Atlantique, quitte l'agence britannique Askonas Holt pour suivre Stephen Wright, lui-même dissident de l'agence en question, dans sa nouvelle écurie Van Walsum Management. Scénario classique. Oui, mais autour, les gros poissons s'agitent. Simon Rattle, locomotive d'Askonas Holt et parrain de Dudamel dans le métier, a tout fait pour le retenir ; Deutsche Grammophon, sa maison de disques, l'aurait bien vu intégrer sa propre agence, dirigée par des transfuges de la multinationale IMG Artists. Dude a résisté. Dans sa corbeille de mariage, il apporte le Philharmonique de Los Angeles, le Symphonique de Göteborg et l'Orchestre des Jeunes Simon Bolivar : trois continents pour un seul homme. Du coup, Van Walsum Managment devient l'agence où il faut être. Kazushi Ono, directeur musical de l'Opéra de Lyon et ex-artiste IMG, y est déjà, le hautboïste François Leleux et le chef François-Xavier Roth aussi, mais on annonce des stars, et de première grandeur. Moralité : Dudamel n'est pas un garçon influençable. Conclusion : si vous ne voyez plus le nom de Dudamel à l'affiche du Philharmonique de Berlin (l'orchestre de Rattle), ne vous étonnez pas. Si Kazushi Ono dirige à Los Angeles, ne vous étonnez pas non plus. Si Dude change de maison de disques (idem)… Souvent l'on s'étonne de voir tel artiste faire équipe avec tel autre, ou ne plus travailler avec son partenaire de toujours. Les amateurs de football le savent : un transfert n'est pas qu'une affaire de gros sous.
Du Rififi à Salzbourg, nouvel épisode du thriller. Pendant que la justice s'occupe des gestionnaires indélicats, la réorganisation du festival de Pâques a des ratés. Premier accroc : le Fonds pour le développement du tourisme, acteur majeur de la manifestation, se retire. Tollé de l'Orchestre Philharmonique de Berlin, qui avait posé son soutien comme condition à sa participation au festival jusqu'en 2013. Que vont faire les sponsors privés, pourvoyeurs de l'essentiel des subsides (6 millions d'euros) nécessaires à la bonne marche du festival ? C'est cependant de l'extérieur que vient le coup de pied de l'âne : le nouveau directeur musical de l'Opéra de Vienne, Franz Welser-Möst, propose de remplacer le Philharmonique de Berlin par celui de Vienne, dans des conditions financières plus intéressantes. La manœuvre est habile : le Philharmonique de Vienne, orchestre en résidence au festival d'été de Salzbourg, chasserait enfin son rival berlinois, imposé par Karajan et roi du festival de Pâques depuis 1967. Cela relance en tout cas la possibilité, évoquée puis démentie, d'une émigration de la manifestation à Baden-Baden, dont le Festspielhaus doit beaucoup à Eliette, la veuve de Karajan, et ressemble comme un frère à celui de Salzbourg. Et tout cela au moment où l'on annonce que la Fondation Herbert von Karajan Festival de Pâques perdrait une grande partie de ses prérogatives ! L'affaire se complique encore si l'on songe que Klaus Kretschmer, soupçonné d'avoir détourné 800 000 euros et retrouvé blessé sous un pont du haut duquel il s'était jeté, émargeait en sous-main au festival de Pâques, mais était directeur technique du festival d'été. Et si, pour les beaux jours, une saison 2 se préparait ?
Il manquait un symbole de la crise du disque. La mise en vente des studios londoniens d'Abbey Road, effet immédiat de la déconfiture d'EMI qui avait acheté le terrain pour 100 000 livres sterling en 1929, vient, si l'on ose dire, à point. Premier appel à la résistance : celui de Paul McCartney, quarante-et-un ans après l'album justement intitulé Abbey Road, sur la pochette duquel on voyait les Beatles traverser … Abbey Road.  Andrew Lloyd Webber lui a emboîté le pas, parlant même de racheter les bâtiments, sachant qu'EMI a déjà refusé une offre de 30 millions de livres. Première question angoissée : que vont devenir lesdits bâtiments  ? Dans son blog, la romancière Jessica Duchen imagine un hôtel de luxe, avec Suite Elgar (en souvenir de Yehudi Menuhin enregistrant là le Concerto pour violon sous la baguette du compositeur) et jacuzzi Beatles. Elle rêve aussi d'un musée de la musique, où l'on verrait qu'avant que le numérique ne vienne tout changer, la réalisation d'un disque nécessitait une énorme infrastructure.  On y verrait des photos d'un autre siècle, quand le directeur artistique Walther Legge invitait le vétéran Furtwängler et le débutant Giulini à enregistrer les chefs-d'œuvre du répertoire avec le Philharmonia, l'orchestre de luxe qu'il avait créé tout exprès pour eux. On y évoquerait Thomas Beecham (1m85), chef et milliardaire (les petites pilules Beecham, c'était sa famille), apprenant que le jeune Herbert von Karajan (1m68) s'apprêtait à enregistrer Hänsel et Gretel d'Humperdinck, et lui demandant : « Hänsel et Gretel ? Les deux à la fois ? ». Plusieurs centaines de touristes venaient chaque jour devant l'entrée des studios et écrivaient sur le mur des déclarations d'amour aux artistes de leurs rêves. Mais le pèlerinage était gratuit, et les notes de chauffage exorbitantes. La nouvelle est tombée le jour même où l'on apprenait la mort de Michel Glotz, qui fut trente ans durant le directeur artistique de Karajan. Comme le chantait Bob Dylan (artiste Columbia, concurrent d'EMI)  : “The times, they are a-changin”.
Rumeurs alarmistes à propos d'EMI, la seule major phonographique à ne pas avoir encore été absorbée par un grand groupe audiovisuel, tel Universal ou Sony. 1 milliard 750 millions de livres sterling (2 014 600 000 euros) de dettes pour l'année passée, bagarre sanglante entre financiers, lutte à mort entre Londres et New York. Si le groupe américain Citygroup (une des plus grosses, sinon la plus grosse des entreprises financières mondiales) l'emporte, c'en est fait de l'exception culturelle britannique appelée EMI. Levers de bouclier dans la presse et sur le Net. Le blog anglais On an overgrown path (Sur un sentier herbeux, titre d'une œuvre de Janacek), suggère que l'UNESCO étende sa protection du Patrimoine de l'humanité aux monuments intellectuels, et fasse classer les enregistrements des Pink Floyd et de Jacqueline Du Pré au même titre que les mégalithes de Stonehenge ou la cathédrale de Cantorbéry. Le traumatisme de la crise est décidément bien ancré : banquiers = prédateurs, libéralisme = destruction du bien commun au profit de quelques-uns, ces quelques-uns étant davantage enclins à encaisser des bonus qu'à protéger la culture. Il est en effet vraisemblable que les croqueurs de dollars de Citygroup (ou d'un autre monstre financier) ne tiendront pas le patrimoine laissé par Maria Callas pour une source de profit digne d'intérêt. A moins, peut-être, que Casta Diva ne vienne optimiser un spot de publicité. On va finir par bénir le domaine public : réédités par qui le veut, les disques signés Callas, Du Pré ou Karajan ont, au moins, une chance de survivre.

Côté salle, le Festival de Pâques de Salzbourg est un rêve de milliardaire : des places à 1250 euros, le Philharmonique de Berlin dans la fosse, des spectacles grand-luxe dans la tradition instaurée par Hebert von Karajan, qui l'a créé en 1967. Côté coulisses, un thriller dur, façon Millénium. La semaine dernière, Klaus Kretschmer, le directeur technique, est découvert sous un pont, grièvement blessé. Il était suspecté d'avoir empoché 700 000 euros destinés à des cabinets de conseil. « C'est Michael Dewitte le responsable, avait-il déclaré, moi, je ne suis que la victime d'un dommage collatéral ». Michael Dewitte, directeur général du festival, est actuellement en fuite. Il aurait, lui, détourné 5% du budget global durant les huit dernières années, ponctionné les dons des sponsors, trafiqué les notes de frais, procuré un emploi fictif à son épouse, siphonné 300 000 euros versés sur un compte bancaire chypriote. Les cabinets d'audit Deloitte et Ernst&Young, chargés chaque année de vérifier les comptes du festival, n'avaient rien remarqué, jusqu'à ce que la direction fasse procéder à une enquête spéciale, chargée d'expliquer où étaient passés les deux millions d'euros manquant dans les caisses. Actuellement, huit têtes du Festival de Pâques sont en examen, et ce n'est peut-être pas fini, car le Festival d'Eté risque, lui aussi, d'être gangréné : « C'est comme les bombardements américains sur Belgrade, ironise Ioan Holender, le directeur de l'Opéra de Vienne, dont Salzbourg est presque la résidence estivale. Ils ont appelé cela des dommages collatéraux. Les deux festivals sont dans le même immeuble et ont la même infrastructure. Avec la meilleure volonté du monde, ils ne peuvent pas être séparés ».

Revenons côté salle. Le 27 mars, Simon Rattle, successeur de Karajan à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Berlin, dirige au Grand Festspielhaus Le Crépuscule des dieux de Wagner, dans la mise en scène de Stéphane Braunsweig, créée à Aix-en-Provence l'été dernier. Que raconte Le Crépuscule des dieux ? La fin d'un monde d'envie et de profit, et l'avènement d'une nouvelle ère. Karajan, qui avait créé le festival de Pâques pour y monter Wagner à sa façon et concurrencer celui de Bayreuth, n'aurait pas manqué de faire remarquer que, comme d'habitude, il avait tout prévu avant tout le monde. Aux dernières nouvelles, c'est Peter Alward, ancien directeur d'EMI Classics, qui occupera dès la semaine prochaine le fauteuil laissé vide par Michael Dewitte. « Je le connais depuis trente ans, a déclaré Eliette von Karajan, la veuve du maestro. Il est digne de confiance ». C'est tout dire !

lundi 25 janvier 2010 à 07h48
Chiffres chocs au Midem : le marché mondial de la musique enregistrée a chu de 30% entre 2004 et 2009, mais celui de la musique en ligne a augmenté de 940% durant la même période, peut-on lire dans La Tribune. Pas de quoi pavoiser cependant. Selon l'Industrie Internationale de l'Industrie Phonographique, le « Saint Graal », qui resplendira au moment où la croissance du marché Internet compensera les pertes du CD, risque de se faire attendre. Plus de croissance, plus d'investissement sur les artistes, plus d'emploi. Et tout cela par la faute du piratage. Pour faire bourse délier aux Internautes, il faut leur proposer d'irrésistibles raretés, mais ce sont des sites illégaux qui le font. Faillite de la carotte, place au bâton : la loi Hadopi est donnée, sur la Croisette, comme un exemple par les nations réunies. Ravis, les amateurs de classique, d'échapper à tout cela. Là aussi, les ventes de disques ont fondu (le Midem classique est devenu quasiment indétectable), mais question piratage, on en est encore à la guerre en dentelles. Ce qui ne veut pas dire que les accros à Wagner et les fans de Philippe Jaroussky ne soient pas persuadés, eux aussi, que la musique est encore plus belle quand elle est gratuite.

44ème Marché International du Disque et de l'Edition Musicale (Midem). Cannes, Palais des Festivals, du 23 au 29 janvier.
lundi 14 décembre 2009 à 14h26

La milliardaire Louise Nippert, âgée de quatre-vingt-dix-huit ans, vient de signer un chèque de quatre-vingt-cinq millions de dollars (cinquante-huit millions, cent-trente-neuf mille cinq-cent-trente-quatre euros et trente-neuf cents) destiné à renflouer l'Orchestre, l'Opéra et le Ballet de sa bonne ville de Cincinnati. Elle prend le relais d'un autre « ange des arts » de la capitale de l'Ohio, Patricia Corbett, disparue en 2008 à quatre-vingt-dix-neuf ans. On peut se moquer de ce mécénat d'un autre temps, considérer que le sponsoring d'entreprise ou la subvention d'état sont plus conformes à la morale et aux intérêts de la société moderne, on se dit que cela a tout de même de l'allure, et qu'il est plus classieux, quand on est à la tête d'un pactole, de subvenir aux besoins d'une grande institution culturelle qu'à ceux, pour prendre un exemple parmi d'autres, d'un ex-romancier devenu photographe mondain. On se demande aussi ce qu'en pense le chef Paavo Järvi, douzième Directeur musical de l'Orchestre de Cincinnati depuis 2001 et futur directeur de l'Orchestre de Paris.

mercredi 25 novembre 2009 à 14h50

560 000 Livres Sterlings (620 000 euros) : c'est la somme qu'en quatre ans d'activité, le directeur financier de l'Orchestre Philharmonique de Londres, un Australien de trente-cinq ans nommé Cameron Poole, a détourné à son profit. Son épouse, membre actif du Parti Conservateur et candidate aux prochaines élections, l'avait fait engager comme trésorier de la chorale de la Christ Church de Gipsy Hill, mais aucune plainte n'a été déposée de ce côté. L'affaire fait un certain bruit en Angleterre, d'autant que l'administrateur en question avait des allures de play-boy et menait grand train (on comprend maintenant d'où venaient ses ressources). En général, les Arsène Lupin modernes opèrent dans la finance (Jérôme Kerviel) ou le convoi de fonds (Toni Musulin), quand ils ne travaillent pas à l'ancienne, tels les orfèvres (en la matière) qui ont récemment braqué la joaillerie Chaumet. Tous font un tabac sur Internet. Qu'en sera-t-il de Cameron Poole ?

vendredi 13 novembre 2009 à 09h38

Selon les calculs de l'Observatoire de la musique, le mois de septembre n'a pas été très bon pour le disque. Le CD audio repasse sous la barre des quatre millions d'exemplaires vendus, la décroissance du marché sur les neuf premiers mois de 2009 s'élève à 12% en volume et 12,9% en valeur, bref, les galettes argentées s'enfoncent dans une crise personnelle commencée bien avant la Crise Générale. Et le classique dans tout ça ? Eh bien, il vivote. Il est le seul avec les variétés internationales à afficher quelques chiffres positifs (au milieu d'autres, qui ne le sont pas), alors que les variétés françaises continuent de plonger : un petit +3'5% de plus en volume de ventes… et un -4'9% en valeur, ce qui veut dire que l'on vend plus de disques classiques mais aussi meilleur marché. L'heure est au low cost.
Or que trouve-ton à la sixième place des ventes desdites variétés françaises, derrière Mika et David Guetta, mais devant Maurane et Johnny Hallyday ? Mozart, l'opéra rock, dont les ventes, bonnes depuis la sortie de l'album en avril dernier, ont été boostées (34 000 exemplaires vendus en septembre), par le succès du spectacle, qui joue actuellement les prolongations au Palais des Sports de Paris. Quel rapport avec le classique, direz-vous ? Mozart à la sauce Olivier Dahan (le réalisateur de La Môme) est une enfilade de chansons de laquelle émergent quelques harmonies d'époque. Certes. Mais il n'y a pas plus d'une dizaine d'années, la bande originale du film Titanic a fait exploser la niche classique, où elle avait bizarrement été rangée (il est vrai qu'on y entendait « Ce n'est qu'un au revoir… »), aux côtés des valses moulinées par André Rieu. On ne cherche donc même plus à la valoriser, cette petite niche ? Allez, let's think positive. Wolfgang devant Johnny, ça réchauffe ! Il en a d'ailleurs vu d'autres, le divin enfant. En 1925, Sacha Guitry en a fait une femme (la sienne, Yvonne Printemps), sur une musique de Reynaldo Hahn : énorme succès. Quant à l'Amadeus de Milos Forman, furieusement rétro vingt-cinq ans après sa sortie, il continue une jolie carrière en vidéo.

mercredi 4 novembre 2009 à 12h35

Le Landernau musical parisien en est encore tout retourné : le Concours Rostropovitch, tête de gondole depuis trente ans de l'Association pour la Création et la Diffusion Artistique (ACDA), a failli être annulé. Sueurs froides pour les violoncellistes, direz-vous, mais encore ? Mais encore c'est la faute à la mairie de Paris, qui a voulu baisser la subvention dudit Concours de 300 000 à 250 000 euros. Là, on sort du Landernau, d'autant que le fauteur de trouble n'est autre que Christophe Girard, Monsieur Culture à l'Hôtel de Ville, à qui l'on reproche avec insistance de préférer les coups médiatiques au travail de fond. En bref, les responsables de l'ACDA craignent qu'à terme, leur association se retrouve privée de subventions. « Vous n'avez qu'à trouver des mécènes », aurait rétorqué Girard, par ailleurs cadre dirigeant chez LVMH. En fin de compte, tout s'est arrangé, et le Concours a eu lieu. Mais la menace plane toujours : en termes de ratissage électoral, une compétition pour happy few sera toujours moins efficace que la Nuit Blanche ou la transformation de la Gaîté-Lyrique en temple des musiques actuelles. « Et la culture, la vraie ? » « Comment, la vraie ? Voulez-vous dire par là que le reste est faux ? » Déjà financièrement incorrecte, la niche classique va finir par se retrouver politiquement pas très nette. Et vous n'irez pas vous plaindre que le monde tourne à l'envers.