Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances
samedi 27 mars 2010 à 15h18

« Quand l’amour va, tout va », ce qui n’est pas le cas à Lyon entre le directeur administratif de l’Orchestre National, Laurent Langlois, et son directeur musical, Jun Märkl. On a d’abord cru qu’il s’agissait d’un choc de personnalités, de la rencontre explosive d’un maestro jaloux de ses prérogatives (son arrivée à la tête de l’Orchestre ne s’était pas passée sans remous) avec un patron engagé par la mairie pour dépoussiérer l’institution. Venu de Rouen, Laurent Langlois s’est notamment fait un nom en conférant au festival Octobre en Normandie une aura iconoclaste qui n’était pas pour déplaire aux édiles locaux et nationaux. A Lyon, il a été accueilli comme le Grand Méchant Loup, et s’est apparemment ingénié à mériter ce titre, en imposant ses hommes, en ne regardant pas à la dépense, en faisant passer ses réformes à la hussarde au lieu d’optimiser les forces en présence. Lyon Capitale.fr précise que si le contrat de Jun Märkl est consultable sur Internet, celui de Laurent Langlois ne l’est pas. Ambiance.Dernier chapitre en date de la guerre des nerfs : l’engagement d’une directrice de la Communication derrière le dos de Märkl, lequel n’a déjà pas apprécié que sa photo sur le programme de la saison prochaine soit remplacée par … la tête de Guignol. Résultat : dépôt d’un recours devant le Tribunal administratif. Bon, ce n’est pas la première fois qu’une bataille de chefs pourrit la vie d’une institution : on se rappelle celle qui a opposé Hugues Gall et Myung-Whun Chung à l’Opéra de Paris, et qui s’est terminée (assez rapidement, heureusement) par le départ du second. Ce sera le cas à Lyon, puisque Märkl n’a pas renouvelé son contrat, qui se termine fin 2011. En attendant, les habitants du quartier de La Part-Dieu vérifient chaque matin si l’Auditorium est toujours debout. On se demande ce que le chef américain Leonard Slatkin, qui avait été approché avant l’arrivée de Langlois pour prendre les rênes de l’Orchestre, pense de tout cela.

Gustavo Dudamel change d'impresario. Pour les gazettes et le public, ça ne vaut pas les détournements de fond au festival de Pâques de Salzbourg, ni même le transfert de Lang Lang chez Sony pour la modique somme de trois millions de dollars. Et pourtant… « Dude », comme on l'appelle outre-Atlantique, quitte l'agence britannique Askonas Holt pour suivre Stephen Wright, lui-même dissident de l'agence en question, dans sa nouvelle écurie Van Walsum Management. Scénario classique. Oui, mais autour, les gros poissons s'agitent. Simon Rattle, locomotive d'Askonas Holt et parrain de Dudamel dans le métier, a tout fait pour le retenir ; Deutsche Grammophon, sa maison de disques, l'aurait bien vu intégrer sa propre agence, dirigée par des transfuges de la multinationale IMG Artists. Dude a résisté. Dans sa corbeille de mariage, il apporte le Philharmonique de Los Angeles, le Symphonique de Göteborg et l'Orchestre des Jeunes Simon Bolivar : trois continents pour un seul homme. Du coup, Van Walsum Managment devient l'agence où il faut être. Kazushi Ono, directeur musical de l'Opéra de Lyon et ex-artiste IMG, y est déjà, le hautboïste François Leleux et le chef François-Xavier Roth aussi, mais on annonce des stars, et de première grandeur. Moralité : Dudamel n'est pas un garçon influençable. Conclusion : si vous ne voyez plus le nom de Dudamel à l'affiche du Philharmonique de Berlin (l'orchestre de Rattle), ne vous étonnez pas. Si Kazushi Ono dirige à Los Angeles, ne vous étonnez pas non plus. Si Dude change de maison de disques (idem)… Souvent l'on s'étonne de voir tel artiste faire équipe avec tel autre, ou ne plus travailler avec son partenaire de toujours. Les amateurs de football le savent : un transfert n'est pas qu'une affaire de gros sous.

La troisième édition du Concours de direction d’orchestre Gustav Mahler de Bamberg s’est terminée hier soir avec la remise des prix et le concert du lauréat, Ainars Rubikis. Jonathan Nott, directeur musical de l’Orchestre Symphonique de Bamberg et fondateur du concours nous explique ses objectifs.


Dans le monde il existe déjà d’autres concours de direction d’orchestre, qu’est-ce que Bamberg a de différent ?
D’abord, pour les candidats, tous les frais sont payés, ils n’ont donc rien à débourser pour l’inscription, ils partagent le même hôtel que le jury avec lequel ils peuvent parler librement. J’ai aussi voulu qu’il n’y ait pas trop de pièces à diriger, de cette manière chacun des douze candidats peut apprendre quelque chose, tirer un enseignement de cette expérience pendant au moins les quarante-deux minutes dont il dispose dans la première phase du concours. Bien sûr, il faut un vainqueur, mais ce qui m’intéresse c’est ce que tous les candidats sortent d’ici enrichis. D’ailleurs, la relation avec eux ne se termine pas une fois qu’ils sont éliminés : on garde le contact et la fin du concours est plutôt le début d’une relation.
 


Pourquoi Gustav Mahler est l’axe de ce concours ?
D’abord par l’histoire : avant que le nom soit changé pendant la Deuxième Guerre Mondiale, cet orchestre était l’Orchestre Allemand de Prague que Gustav Mahler a dirigé pendant un an. Mais aussi, plus profondément, parce Mahler était un grand chef qui a fait beaucoup pour la musique de son temps. Enfin parce que sa musique permet de mesurer les qualités d’un chef par sa complexité et sa densité : vous changez la couleur d’une seule ligne, toutes les autres changent aussi. Mahler est sur le fil très mince qui divise la musique du passé et la musique de nos jours : quand on écoute une symphonie de Beethoven, on doit se transporter mentalement à son époque pour mieux la comprendre ; quand on écoute Mahler, on a le sentiment d’être dans notre époque. C’est pourquoi la musique contemporaine occupe une place très importante dans le concours : un chef de nos jours doit savoir diriger non seulement Mahler mais aussi les compositeurs de nos jours. L’époque où un chef pouvait se concentrer sur un seul répertoire voire un seul compositeur est finie.

Le risque avec un concours comme celui-ci n’est pas justement de primer la jeunesse plutôt que la qualité d’un chef ?
J’espère que ce n’est pas notre cas puisque par exemple cette année nous avons choisi le candidat le plus âgé. En même temps, pour un candidat de 21 ans seulement, un deuxième prix qui lui ouvrira de portes est peut-être plus intéressant que le premier prix qui le mettrait tout suite sous les feux de la rampe et la pression médiatique.


Le palmarès :
1er prix (20.000 euros) : Ainars Rubikis, Lettonie (né en 1978)
2ème prix (10.000 euros ) : Aziz Shokhakimov, Ouzbékistan (né en 1988)
3ème prix (5.000 euros) : Yordan Kamdzhalov, Bulgarie (né en 1980) 

vendredi 5 mars 2010 à 11h35
A ma droite, le candidat ouzbèque, Aziz Shokhakimov, 22 ans, râblé, plein d’énergie, qui emploie la baguette pour fouetter les musiciens, les inciter à donner toujours plus dans l’expression. A ma gauche, le candidat Letton, Ainars Rubikis, 32 ans, un véritable poids plume qui combine précision et élégance des gestes. Le combat se fait en trois rounds : d’abord une page contemporaine d’environ cinq minutes, puis une répétition en quinze minutes du Scherzo de la Quatrième symphonie de Mahler, et enfin le troisième mouvement de cette même oeuvre mais cette fois-ci exécuté sans aucune interruption et sans aucune indication verbale des candidats : un numéro sur la corde raide et sans filet.
Pour cette finale du Concours de Direction d’orchestre de Bamberg, le public est venu en masse, un public de connaisseurs : sur les 70 000 habitants de la ville, 7 000 sont des abonnés de l'Orchestre. Et il se passionne pour la confrontation des deux styles.
Premier sur le ring, Aziz Shokhakimov s’attaque à Con brio de Jörg Widmann, page ultravirtuose, en faisant justice au titre de l’oeuvre. Il s’en sort, mais on se demande s’il est vraiment à l’aise dans ce répertoire. Dans Mahler en revanche son style musclé montre ses limites : ses gestes sont appuyés pour épaissir les traits et essayer ainsi de faire oublier les inévitables couacs par une surenchère d’émotion. Mais à force de demander toujours plus aux musiciens, l’ensemble s’écroule. La faute à l’inexpérience ? 

Ainars Rubikis monte à son tour sur le podium avec l’énorme partition de Towards Osiris, l’oeuvre contemporaine qu’il défend sans qu’apparemment le compositeur (Matthias Pintscher, par ailleurs membre du jury) soit choqué : tout semble fluide. Mais ce n’est rien à côté de son Mahler. Après le style très appuyé de son rival, sa direction subtile, tout en finesse, fait mouche et tire le meilleur de l’Orchestre de Bamberg, transfiguré. Dans le scherzo, il est à la fois pointilleux dans ses indications et imagé quand il évoque l’atmosphère fête de ce mouvement : « C’est comme le Violoniste sur le toit, amusez-vous ! » Son combat, il le gagne par KO dans le quatrième mouvement : c’est de la musique de chambre et on reste émerveille par la souplesse d’un orchestre qui se plie à la moindre de ses indications. Après ce numéro, le chef quitte la scène sous un tonnerre d’applaudissements. Le jury est lui aussi sous le charme et Ainars Rubikis devient le Premier Prix de cette troisième édition. A 32 ans, c’est encore un jeune chef (jusqu’à quelle âge un chef est encore « jeune »?) qui peut montrer désormais une excellente carte de visite. Saura-t-il bien l’utiliser ?


Crédit photos : Matthias Hoch 

Première demi-finale du Concours de Direction d'orchestre Gustav Mahler de Bamberg. Pas de jurés assis en rang d'oignon face à la scène : ils sont un peu partout, comme durant toute la compétition, certains, même, sont assis au milieu de l'orchestre pour mieux apprécier la technique des candidats. Et Jonathan Nott, le directeur musical du Symphonique de Bamberg, a pris place sur un balcon juste derrière l'orchestre, en face des candidats car, dit-il, « je veux suivre leurs regards et leurs gestes. »

Des beaux gestes, l'allemand Cornelius Heine, premier candidat de la soirée, en a beaucoup, et une technique sûre qui témoigne d'une expérience certaine. Mais pourquoi alors a-t-il à du mal à convaincre les musiciens ? Dans les deux mouvements de la Quatrième symphonie de Mahler, il s'en sort, mais dans le menuet de la Symphonie n° 104 de Haydn c'est la catastrophe : c'est lourd, sans grâce et sans esprit. La belle machine qu'est le Symphonique de Bamberg brille dans Mahler mais patauge dans Haydn. La faute au chef ? Le premier basson de l'orchestre, Pierre Martens a sa propre théorie : « Mahler, c'est une machine complexe qu'un chef peut mettre en route avec une bonne technique : tout le monde le suivra. Dans Haydn, la simplicité de la partition complique les choses : chaque musicien y ajoute sa touche personnelle à ce qui est écrit, au chef de mettre tout le monde d'accord. Mahler est parfois difficile pour une jeune chef, mais rien n'est plus subtil qu'un menuet de Haydn. »

Qu'on demande sinon à l'autre candidat, le Bulgare Yordan Kamdzahlov, belle chevelure noire à la Celibidache, qui a aussi tout le mal du monde à expliquer aux musiciens comment il veut interpréter ce menuet qui décidément fait de la résistance. Il est en revanche très à l'aise dans Mahler où, quasiment sans explications, il arrive à transformer la sonorité de l'orchestre. Comment font les musiciens pour jouer deux fois le même morceau dans la même soirée et de manière totalement différentes, pour oublier les indications d'un candidat afin de mettre en oeuvre celles du suivant ? Aucun mystère, explique encore Pierre Martens : « C'est une question de communication gestuelle : entre musiciens on doit pouvoir se comprendre avec une simple indication. C'est même à cela que l'on reconnaît un bon chef. »

Crédit photos : Matthias Hoch

mercredi 3 mars 2010 à 00h25
Le miracle Bamberg va-t-il se répéter ? En 2004, pour la première édition du Concours de direction d'orchestre Gustav Mahler, le jury a eu du flair en couronnant le Vénézuélien Gustavo Dudamel, future vedette Deutsche Grammophon et directeur musical (à vingt-huit ans) du Philharmonique de Los Angeles. C'est l'espoir de démarrer une carrière tout aussi fulgurante qui a poussé 280 candidats à tenter leur chance pour la troisième édition de ce Concours désormais très suivi, créé sous l'impulsion de Jonathan Nott (photo), le chef de l'Orchestre Symphonique de Bamberg.
L'Orchestre, formé après le Deuxième Guerre Mondiale de musiciens tchèques passés à l'ouest, reste la meilleure carte de visite de cette petite ville du Nord de la Bavière, qui pourrait servir de décor aux Maîtres chanteurs de Nuremberg. Depuis la révélation Dudamel, Bamberg est synonyme de succès rapide : et si le jury trouvait à nouveau la perle rare ?

Les demi-finales de la troisième édition commencent aujourd'hui mercredi. Les quatre candidats sélectionnés - un Allemand, un Letton, un Bulgare et un Uzbèque – devront évidemment diriger une symphonie de Mahler (la Quatrième), mais aussi une de Haydn, un peu de Webern et deux pages de compositeurs vivants, Matthias Pintscher et Jörg Widmann (N'oublions pas que Jonathan Nott a été directeur musical de l'Ensemble Intercontemporain). Mais est-ce suffisant ? Un concert, aussi réussi soit-il, peut-il laisser deviner l'avenir d'un chef, dont le talent demande plus de temps à mûrir que celui d'un instrumentiste. En France, le Concours de Besançon a lancé Seiji Ozawa, mais les «bêtes à concours» qui peuvent impressionner un jury ne tiennent pas forcément la distance. Dudamel lui-même, six ans après, est très médiatisé, mais il est loin d'avoir réalisé toutes ses promesses.

Crédit photo : P. Eberts/R. Haughton