Vendredi 21 juillet 2017
Le cabinet de curiosités par François Lafon
mercredi 19 juillet 2017 à 23h26
Déjà bien amorcée alors qu’il présidait aux destinées des Académies Musicales de Saintes (jusqu’en 2002), la carrière de chef d’orchestre de Philippe Herreweghe avait pris une certaine ampleur au tournant des années quatre-vingt-dix avec le répertoire romantique, entre autres Beethoven, à la tête de « son » Orchestre des Champs-Élysées. Son retour en Charente s’effectuait cette fois à la tête du Jeune Orchestre de l’Abbaye (JOA), jouant sur des copies d’instruments d’époque : encore une formation dont il est à l’origine, constitué de jeunes musiciens d’Europe et d’ailleurs, tout juste issus du conservatoire – donc professionnels –, mais sans véritable expérience de la scène ou du contact avec d’autres musiciens et le public. Néanmoins un « bel orchestre » – dixit Herreweghe – avec lequel il avait pu monter en très peu de temps – juste trois quatre jours de répétition - un passionnant programme… Tchaïkovski : sauf erreur, un compositeur que le chef dirigeait pour la première fois en France. De la Suite de Casse-Noisette, Herreweghe n’hésitait pas à dire d’emblée qu’elle : « valait largement les Suites de Bach » sur le plan de l’imagination, et qu’il appréciait énormément la qualité de l’orchestration. Le résultat était bien là avec une interprétation à la fois enthousiaste, légère et pleine de grâce. Et on comprenait mieux la fascination des Français au début du XXème siècle (Debussy, Ravel !) pour ce travail d’orfèvre du musicien slave, à l’image du jeu si raffiné du JOA dans Décoration de l’arbre de Noël ou de la célèbre Valse des fleurs, que la formation bissa. Plus rare au concert, la 2ème Symphonie « Petite-Russie » est la moins aimée des six, mais son orchestration foisonnante traversées de nombreux thèmes, dont plusieurs dérivés de chants populaires, prenaient une tournure inédite avec un orchestre à l’unisson : aussi souple, nerveux et passionné que son auteur, alors âgé d’une trentaine d’années.      
   
Franck Mallet
 
 Festival de Saintes 2017, jusqu’au 22 juillet (Photo : JOA-Philippe Herreweghe©Michel Garnier)
 
lundi 17 juillet 2017 à 17h01
Depuis la création du Festival, au tournant des années soixante-dix, par le journaliste et visionnaire Alain Pacquier dans une Abbaye-aux-Dames alors en ruines, Saintes a acquis ses lettres de noblesse dans la défense et l’illustration de la musique ancienne sous la houlette de pionniers comme Jean-Claude Malgoire et Jordi Savall. À la suite du chef de chœur (et aujourd’hui chef d’orchestre) Philippe Herreweghe (1981-1996), Stephan Maciejewski, son directeur artistique depuis 2002 – un ancien chanteur des Arts Flo’ puis de la Chapelle Royale d’Herreweghe – a cherché à étendre la programmation à la musique contemporaine et aux musiques du monde, afin de capter d’autres publics tout en renouvelant celui de la musique ancienne. Cette volonté était parfaitement illustrée par la journée d’ouverture, qui mettait en avant la jeune génération avec le ténor Reinoud van Mechelen, suivi le soir-même de l’ensemble Doulce Mémoire, créé il y a plus de vingt-cinq ans. Surprises et clins d’œil, tout d’abord, avec le jeune ténor Bruxellois, repéré par William Christie pour son « Jardin des voix », en 2011, avec une spirituelle « sérénade burlesque », associant musiciens d’envergure (Marais et Rameau) et petits maîtres français particulièrement bien choisis : Nicolas Racot de Granval (1675-1753) et Laurent Gervais (1670-1740). Du premier, on goûtait la dérision plaisante de sa cantate Rien du tout, du second, L’hiver et surtout sa Sérénade burlesque Ragotin, narrant les mésaventures d’un nain bouffon. Aussi éclectique que dans son premier album solo « Erbarme dich », qui enchaînait plusieurs fragments d’œuvres de Bach dont des airs de cantates (voir ici), le chanteur et son ensemble A Nocte Temporis allie clarté vocale et sens du théâtre, indispensables dans un tel répertoire – seul bémol, l’acoustique délicate de l’Abbaye ne restituait que partiellement le jeu instrumental… Le soir, en revanche, aucun problème d’écoute avec les fastes du « Camp du drap d’or, Messe pour la Paix (1520) » réinventés par Denis Raisin Dadre et la quinzaine d’interprètes de Doulce Mémoire. Le chef, également à la bombarde, doulçaine et flûte, n’a décidément pas son pareil – hormis Jordi Savall, bien sûr ! –, pour recréer des événements du passé. Issus de la tribune puis répartis sur scène, Doulce Mémoire et son récitant Philippe Vallepin invitent un public captivé à la légendaire rencontre diplomatique qui eut lieu en 1520 entre Henri VIII et François 1er. De Jean Mouton à Nicholas Ludford, de Claudin de Sermisy à Claude Gervaise : Maîtres de chapelle et musiciens anglais et français accompagnèrent leurs suzerains lors d’une grande messe célébrée dans une chapelle en bois couverte de tapisseries et édifiées pour l’occasion. Voix exceptionnelles – Anne Delafosse, Clara Coutouly, Paulin Bündgen, Hugues Primard, Vincent Bouchot et Martial Pauliat –, dirigées par la basse Marc Busnel et sonneries enthousiastes du cornet à bouquin, des bombardes et  des sacqueboutes : somptueuse Abbaye-aux-Dames sous l’étendard de Doulce Mémoire… qui aura éclipsé le feu d’artifice du 14 juillet.            
Franck Mallet
 
Festival de Saintes 2017, jusqu’au 22 juillet (Photo : Doulce Mémoire©Michel Garnier)

vendredi 7 juillet 2017 à 08h53
« La nuit, je réfléchis à un seul son, je le fais travailler, je le fais bouger, il se décline ; c’est à la fois un enfer et quelque chose d’extraordinaire » nous confiait-il, dix ans plus tôt. Le son aura eu raison de lui, dans cette nuit du mercredi 5 juillet, où son cœur s’est arrêté de battre. À la veille de fêter ses 90 ans (le 9 décembre prochain), Pierre Henry aura de toute évidence été rattrapé très tôt par la postérité. Élève de Messiaen et Boulanger, il a l’intuition de la musique concrète au contact du théoricien Pierre Schaeffer, au Studio d’Essai de la Radiodiffusion française : produire une musique, sa musique, à partir d’une lutherie sonore inédite : sillons fermés, piano préparé, bruits de la nature, etc – Symphonie pour un homme seul, Voile d’Orphée 53, Haut-Voltage. Pour cet ancien percussionniste, toucher le son devient tangible dans son art de la manipulation, de la transformation et du traitement. Une sensibilité unique qu’il partage au cours de rencontres marquantes, en tout premier lieu avec le danseur et chorégraphe Maurice Béjart, avec lequel il façonne une quinzaine de spectacles – de Batterie fugace en 1950 à Fièvre, en 2006, sans compter le succès planétaire de la Messe pour le temps présent, créé en Avignon, en 1967, et les exceptionnels Variations pour une porte et un soupir et Reine verte
C’est tout un monde, celui de la musique électronique (les Jerks de la Messe cosignés avec Michel Colombier), propulsé hors de la sphère du milieu contemporain : on danse aussi sur Pierre Henry ! Il s’en suivra de nouvelles collaborations, avec des cinéastes (Grémillon, Carné, Decoin), des plasticiens (Klein, Arman, Schöffer, Dufrène…), des documentaristes (Les amours de la pieuvre, de Jean Painlevé)… Courtisé par les musiciens de rock au cours des années soixante, le voilà embringué dans le spectacle psychédélique Ceremony avec le groupe progressif Spooky Tooth et les « cinéformes » projetées de Thierry Vincens, ou encore maître du happening, avec un « concert couché » de vingt-six heures, au Sigma de Bordeaux, en 68. Pierre Henry n’aura eu de cesse de renaitre, que cela soit avec les DJ qui piratent et remixent sa Messe au cours des années 90, les concerts intimes – une cinquantaine de personnes, pas plus – organisé chez lui, dans sa Maison de sons, dans le 12ème arrondissement, à Paris, ou encore, à l’occasion cette fameuse Dixième Remix dopée de rythmes actuels, qui vient effacer l’échec, vingt ans plus tôt d’une composition, pourtant prophétique, qui combinait les neuf symphonies de Beethoven (La Dixième Symphonie de Beethoven). D’ailleurs, les « classiques » n’ont-ils pas connus depuis une nouvelle jeunesse, sous l’œil méticuleux et amusé du démiurge de la console, de Wagner (Dracula) à Bruckner (Comme une symphonie, envoi à Jules Verne), de Debussy (Par les grèves) à Liszt (Concerto sans orchestre) ? 
Disparu, le musicien ? Pas tout à fait, car si sa maison, à la fois studio et musée, devrait être anéantie sous les coups de pioche d’un promoteur parisien – merci à l’État et à la Ville de Paris (…) –, ses bandes magnétiques, en revanche, ont été déposées à la BNF. Il nous reste en outre de nombreux enregistrements CD et le Journal de mes sons, petit livre manifeste, d’une sensibilité extrême. Enfin, si l’on pensait que l’œuvre s’arrêtait à la mort de l’auteur, ce serait oublier qu’une nouvelle génération s’en est déjà emparée, tel ce récent Dracula qui a fait peau neuve le mois dernier (Théâtre de l’Athénée, voir ici) grâce à Othman Louati, Augustin Muller et l’ensemble Le Balcon : nouvel Alien combinant électro et orchestre. À suivre ? 
Franck Mallet
 
Nuit blanche Pierre Henry,  le 7 octobre, Cité de la musique, Paris.
 
mardi 4 juillet 2017 à 19h34
Aux Editions Aedam Musicae : Entretiens de Pierre Boulez – 1983 - 2013 – recueillis par Bruno Serrou. Parole facile, formules percutantes, maniement limpide de concepts complexes : en jargon journalistique, Boulez était ce qu’on appelle un « bon client ». Une somme sans équivalent pourtant, les entretiens avec Antoine Goléa datant de 1959, ceux avec Claude Samuel de 1985, et les conversations avec Michel Archimbaud (voir ici), publiés après la disparition du maestro mais non datés, étant destinés au « grand public ». Ceux-ci, échelonnés sur trente années et diffusés en leur temps par divers médias et publications (France Musique, La Croix, Scherzo, CD Magazine), ont l’avantage (et l’inconvénient, diront les pourfendeurs de l’anecdote, fût-elle révélatrice) d’être des documents « à chaud », mêlant réflexion poussée sur la création (et pas seulement la sienne), la musique en général et les développements  contingents de l’institution culturelle, domaines dont Boulez a été à parts égales le champion, le porte-parole et le bouc émissaire. En filigrane : trois décennies de création en kit (les divers états des divers opus bouléziens), de projets contrariés (l’Opéra Bastille), de réalisations contestées et portant pérennes (l’Ircam), mais surtout une radiographie à long terme d’un des cerveaux les mieux faits de l’histoire de la musique, suivant les méandres d’une logique a posteriori imparable tout en illustrant brillamment l’idée qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Sérieux travail d’édition – notes, bibliographie, discographie – utile mise en perspective de chacun des entretiens, où l’interviewer se met en scène pour mieux nous accoutumer au « va-et-vient dynamique entre les diverses activités de ce créateur polymorphe », ainsi que le résume dans sa préface le compositeur Philippe Hurel. 
François Lafon

Entretiens de Pierre Boulez – 1983 - 2013 – recueillis par Bruno Serrou. Editions Aedam Musicae, 272 p., 22 euros

Cello 2017 : quatre CD, seize violoncellistes nés entre 1987 et 1994, captés sur le vif lors des récentes sessions (13 - 20 mai) du Concours Reine Elisabeth de Belgique, premier dédié à l’instrument quatre-vingt ans après sa première édition. Un cocorico national aussi, quatre des lauréats - à commencer par le premier prix Victor Julien-Laferrière - étant français, sans compter le Biélorusse Ivan Karizna, élève de Jérôme Pernoo au Conservatoire de Paris. Un coffret destiné aux happy few donc, voire aux professionnels. Non que les impétrants soient indignes de leurs illustres aînés (certains présents dans le jury : Gautier Capuçon, Truls Mork, Henri Demarquette, Natalia Gutman, Pieter Wispelwey, Mischa Maisky), mais comment écouter ces quatre heures trente-sept minutes et dix secondes d’œuvres variées - dont deux créations composées pour l’occasion ? En happy few, avec la prétention de cerner, à l’aveugle, les personnalités ? En professionnel, sans en posséder les codes de sélection, aussi complexes que ceux des Jeux Olympiques ? On peut contester le jury : si Julien-Laferrière s’impose dans le 1er Concerto de Chostakovitch comme le leader de sa génération, rattrapant le plus médiatisé Edgar Moreau, le Colombien Santiago Canon-Valencia (3ème prix) aurait pu permuter avec le Japonais Yuka Okamoto (2ème prix), compte non tenu du fait que celui-ci joue Dvorak et celui-là Haydn. Question de sonorité, de virtuosité, de précision ? Aussi, quoique à ce niveau… D’accompagnement ? Stéphane Denève avec le Brussel Philharmonic, Frank Braley avec l’Orchestre de Chambre de Wallonie font des prouesses, le second s’accordant particulièrement bien dans Haydn avec Canon-Valencia, d’où peut-être la préférence exprimée ci-dessus. On en alors vient à recycler les arguments-bateau – la présence, la fougue, la musicalité, le timbre – comme si le violoncelle était (et il l’est à sa manière) une voix d’opéra. On criera donc cocorico en écoutant Aurélien Pascal (4ème prix) jouer Poulenc entre chair et cuir, Yann Levionnois faire virevolter le Papillon de Fauré ou Bruno Philippe se mesurer à Bach, tous deux « lauréats », c’est-à-dire placés mais non gagnants. Et l'on réécoutera, sans chercher midi à quatorze heures, Ivan Karizna (5ème prix) sauter de Boccherini à Ysaÿe, casse-cou mais tellement vivant.
François Lafon

Cello 2017, Queen Elisabeth Competition. 1 coffret de 4 CD, distribution Harmonia Mundi

Tout l’été à la bibliothèque-musée du Palais Garnier (antenne lyrique de la Bibliothèque Nationale) : Mozart, une passion française. « Pas d’anniversaire, précise le trio des commissaires - Laurence Decobert, Jean-Michel Vinciguerra, Simon Hatab -, seulement de nouvelles productions de la trilogie Da Ponte ». Gageure : raconter, à partir du riche fonds maison, Mozart et l’Opéra de Paris depuis les voyages en France du jeune Amadeus jusqu’aux productions les plus récentes de ses opéras. Autour du manuscrit de Don Giovanni, relique suprême conservée à la BNF (à laquelle l’avait légué la cantatrice Pauline Viardot) et présentée pour la première fois in loco, s’organise le manège des lectures et relectures. Césure bien vue : les années 1830, au cours desquelles le compositeur à la mode devient un classique. Avant, folles adaptations : La Flûte enchantée devenant Les Mystères d’Isis, Les Noces de Figaro « rabeaumarchaistisées », Cosi fan tutte rebaptisé Les Amants napolitains (voire Le Laboureur chinois), Don Giovanni se terminant sur le Dies Irae du … Requiem (de Mozart, quand même). Après, chemin escarpé pour arriver aux actuelles interprétations « historiquement informées » (pour la musique tout au moins). Constatation : c’est plutôt au Théâtre italien ou au Théâtre Lyrique (XIXème siècle) ou au festival d’Aix-en-Provence (XXème), bref ailleurs qu’à l’Opéra de Paris, que le retour à l’original (pas seulement les langues) s’est effectué. Ce n’est par exemple qu’en 1976 (pendant l’ère Rolf Liebermann) que L’Enlèvement au sérail a été donné pour la première fois en allemand au Palais Garnier, la primeur française de la VO revenant à Aix en 1951. Parcours clair, fluide, permettant aux connaisseurs de s’y retrouver et aux néophytes de ne pas s’y perdre. Un certain humour aussi : reproduction de ce royaume de la musique (Gazette musicale de Berlin, traduit dans Le Journal des comédiens du 4 juin 1829), où Mozart est le roi, Haendel le ministre des cultes, Beethoven le généralissime, Bach le ministre de la justice et Rossini le confiseur de la cour. Beau catalogue, textes à méditer du trio des commissaires.
François Lafon

Exposition Mozart, une passion française. Bibliothèque-musée de l’Opéra de Paris (Palais Garnier jusqu’au 24 septembre. Tous les jours 10h - 17 h (18 h du 17 juillet au 10 septembre). Catalogue, éditions BNF, 39 euros (Photo : Mozart, son père et sa sœur d'après Carmontelle © BnF)

vendredi 9 juin 2017 à 00h05
ManiFeste 2017- suite - au Centquatre (voir ici) : Campo Santo, impure histoire de fantômes, installation/concert pour 5 musiciens, électronique et dispositif sonore et vidéo de Jérôme Combier (conception et composition) et Pierre Nouvel (scénographie et vidéo). Une drôle d’histoire, au titre emprunté à W. G. Sebald - romancier et essayiste allemand engagé -, mais inspiré, hanté même par Pyramiden, site minier de l’archipel norvégien du Spitzberg, pas loin du pôle nord, exploité par la Russie de 1926 à 1998 et depuis abandonné, synonyme de faillite économique autant que culturelle, allégorie en dur de la vanité humaine et de la mort des empires. Une « expérience sensorielle », prétexte à réflexion et à citations nombreuses lues en voix off (Sebald, mais aussi Diderot, Nietzsche, Blanqui, Derrida), à musique bien sûr et à spectacle surtout, les photos fixes et les lents travellings de la cité désertée et décatie donnant puissamment à rêver ou à cauchemarder, projetées sur un écran à géométrie variable - surface plane, angle mort, dôme au milieu duquel le sable s’écoule, frappant des plaques de métal amplifié.  « Et qui se souviendra d’eux, d’ailleurs est-ce qu’on se souvient ? », demande Sebald. C’est de cet univers minéral voué à l’abandon que se nourrit – probablement plus qu’elle ne le nourrit – la musique de Combier, méditation hypnotique traversée en live de riffs de guitare électrique, d’effluves d’accordéon, de percussions aussi variées qu’inventives (formidable ensemble Cairn). Salle bondée – le spectacle, créé à Orléans en 2016, aurait pu être doublé – mais applaudissements mesurés. Peut-être parce qu’un certain ennui est une des composantes inévitables d’un tel voyage au pays des illusions perdues. 
François Lafon

Centquatre, Paris, 8 juin (Photo © Pierre Nouvel)

vendredi 2 juin 2017 à 23h20
Danse au Centquatre (Paris) pour l’ouverture du festival ManiFeste de l’IRCAM sous-titré cette année « Le Regard musicien » : Mockumentary of a contemporary saviour (Documentaire parodique sur un sauveur contemporain) du chorégraphe, metteur en scène et cinéaste belge Wim Vanderkeybus.  Sujet inspiré par le film de Scorsese La Dernière tentation du Christ, portrait ironique d’un sauveur, idée que « c’est en temps de crise que certains jouent sur le désarroi et se dressent en détenteurs de toutes les réponses ». A entendre autant qu’à voir en effet, stade (momentanément) ultime des noces fructueuses et tourmentées des arts visuels et sonores, dont au Centre Pompidou l’exposition L’œil écoute (voir ici) raconte l’histoire, et dont l’Ircam, qui fête son quarantième anniversaire, s’est toujours revendiqué. Tandis que, dans le plus pur style Vanderkeybus bien connu des habitués du Théâtre de la Ville, les danseurs chutent et reptent, se frappent et s’enlacent, parlent beaucoup surtout, principalement en anglais, le son IRCAM les enveloppe et les porte, les caresse et les écrase, tente de faire d’eux des « corps musiciens ». Une création signée Charo Calvo - compositrice attitré du chorégraphe -, et Manuel Poletti pour la technique, faisant musique de tous sons, assez présente pour achever de structurer le maelström vanderkeybusien, parvenant surtout, mieux que le texte, à insuffler une dose suffisante de fantastique à un spectacle qui évoque moins souvent Andreï Tarkovski (Solaris) que le feuilleton télé La 4ème Dimension
François Lafon

Centquatre, Paris, jusqu’au 4 juin (Photo © Danny Willems)

Parcours de l’année au Musée National d’Art moderne (Beaubourg) : « L’œil écoute » (titre emprunté à Paul Claudel), en lien avec « Le Regard musicien » (thème , en juin, du festival ManiFeste de l’Ircam, lequel fête ses quarante printemps). Des Ballets russes (Braque et Stravinsky, Satie et ses peintres) aux Artistes musicalistes d’Henry Valensi, et jusqu’à l’« affirmation de la notation dans le champ des arts plastiques », les collections du 5ème étage du Centre Pompidou ont en effet beaucoup à proposer. Une thématique nettement typée, mais rien d’une exposition classique : c’est en déambulant au milieu des chefs-d’œuvre (40 salles) qu’on repère - ou non, ou en se perdant dans les couloirs de traverse - les ilots marqués « L’œil écoute » au sol. Pas facile non plus de passer de la théorie à la pratique, et de savourer avec l’œil et l’oreille les porosités entre les arts et autres « expérimentations verbo-voco-visuelles » évoquées. Pour cette Soirée sonore en partenariat avec Arte Radio, capteur d’atmosphère (Andrea Perugini) et « fontaine électroacoustique », visite théâtralisée avec deux comédiens jouant les badauds-guides tentent de rétablir l’équilibre. On peut aussi remplacer l’animation par l’écoute intérieure, rêver sur « Guitare et compotier » de Braque (1919) tout en s’aidant des toiles de Kandinsky, Survage ou Kupka pour faire le grand saut menant de la figuration à l’abstraction, où musique et peinture ne se nourrissent plus « que » de couleurs, de rythmes et de modulations. De juin à septembre, le cinéma et l’Espace nouveaux médias du musée s'emploient à nous éclairer sur la synesthésie, la performance, l’interprétation et même le vidéoclip.
François Lafon

« L’œil écoute », Centre Georges Pompidou, Paris, mai 2017 – avril 2018 (Photo : Dali-Hallucination partielle Six images de Lénine sur un piano (1931) © Salvador Dali, Fundacio Gala-Salvador Dali / Adagp, Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Jacques Faujour/ Dist. RMN-GP)

dimanche 7 mai 2017 à 10h14
Tout savoir sur l’opéra russe ? C’est possible grâce au nouveau livre d André Lischke, sans doute le plus complet sur ce sujet en quelque langue que ce soit. Sont examinés dans l’ordre chronologique plus de cent trente opéras, du Meunier de Sokolovski (1779) à Cœur de chien de Raskatov (2010), d’une cinquantaine de compositeurs dotés chacun d’une notice biographique détaillée. Cela en une dizaine de chapitres allant de « L’éclosion de l’opéra russe » à la période « post-URSS » en passant par « Au plus haut » (Tchaikovski, Moussorgski et autres  Rimski) ou par « Un cas à part » (Taneïev). Prokofiev apparaît dans « Des voies diverses », avec Rachmaninov ou Stravinski, et aussi dans « L’opéra en URSS - La prégnance de l’Idéologie », avec Chostakovitch Kabalevski ou Khrennikov. Pour Boris Godounov, pas moins de quarante et une pages : circonstances de composition et de création des diverses versions, réception, éditions et travaux de restitution, les versions 1869 et 1872, les Boris de Rimski-Korsakov, Ippolitov-Ivanov et Chostakovitch, les faits historiques (1598-1605), le livret et Pouchkine, réutilisation de fragments du Salammbô inachevé, structures musicales et utilisation du folklore, liste des personnages, synopsis (1869 et 1872), types vocaux, commentaire musical (vingt-cinq pages), discographie et vidéographie. C’est dire la diversité des angles d’attaque pour cet opéra et d’autres de même stature. Une précieuse introduction (trente-deux pages) dresse le panorama des questions soulevées : les périodes de  l’opéra russe, sa bibliographie, les études musicologiques le concernant, ses sujets (historiques ou non, russes ou non), ses lignes de force (de l’allégeance au pouvoir à la subversion), ses livrets et librettistes, ses sources littéraires (omniprésence de Pouchkine), ses types vocaux, sa discographie depuis les chanteurs nés en 1850-1870, rôle du Bolchoï d’autres théâtres, l’Occident et l’opéra russe. Ces sujets réapparaissent dans la bibliographie finale. Une mine inépuisable.
Marc Vignal
 
André Lischke : Guide de l’opéra russe. Fayard « Les indispensables de la musique », 2017, 776 p. 38€