Samedi 16 décembre 2017
Le cabinet de curiosités par François Lafon
mardi 12 décembre 2017 à 18h12
Au cinéma, Maria by Callas de Tom Volf, en liaison avec l’exposition éponyme de la Seine Musicale (voir ici). Un travail de fan, là aussi. En découvrant Donizetti, Volf – homme de spectacle multitâche – a découvert Callas et a voulu tout savoir sur elle, recueillant les témoignages, en particulier ceux de son majordome et de sa femme de chambre, collectionnant films, photos et documents, parmi lesquels une interview réalisée par David Frost en 1970 et longtemps considérée comme perdue, dans laquelle Maria raconte sa vie de Callas et vice versa. Une mine donc, un recueil sur papier glacé (restauration, colorisation, montage soignés) dont s’étonneront ceux qui pensaient que le fruit avait été pressé jusqu’à la pulpe. Un moment de nostalgie aussi, pour ceux qui ont connu l’époque où le feuilleton Callas-Onassis - auquel le film accorde une très large place -, rivalisait avec d’autres (Taylor-Burton, Margaret-Tony) à la une de France Dimanche et de Paris Match. Et si - une fois admis qu’on n’est pas là pour réfléchir sur la place de Callas dans la redécouverte du répertoire romantique italien (rien, entre autres, sur ses master-classes à la Juilliard School) - on trouve un peu répétitif le spectacle de la diva descendant de voiture devant des foules en liesse et des journalistes insistants, on se console en écoutant Callas chanter (documents connus pour la plupart) mais surtout parler (relayée pour les lettres par Fanny Ardant, Callas à la scène comme à l’écran), toujours experte, en anglais comme en français, à mettre en scène sa vie privée et à faire affleurer la confidence sous le propos officiel. Un talent qui est aussi celui de Tom Volf, amateur passionné pas dupe de son sujet.
François Lafon 

Maria by Callas de Tom Volf (1h53 min.), sortie au cinéma le 13 décembre (Photo © DR)
 
lundi 11 décembre 2017 à 19h58
Un grand portrait en couleur de Pierre Henry à l’entrée du Studio 104, visage radieux, sourire aux lèvres : une image et un hommage complices de Radio France à l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire du compositeur.
Un week-end qu’il avait orchestré avec Bruno Berenguer (Direction de la Musique) et auquel il aurait bien sûr assisté, si la mort ne l’avait rattrapé, le 5 juillet 2017. Premier concert étrange, étonnant même, par la Compagnie Inouïe Thierry Balasse, autour de la « recréation sur instruments pour électronique et orchestre pop » de Messe pour le temps présent. Tube planétaire et inoxydable, à la suite des remixes sauvages de ses jerks à l’orée du XXIème siècle et de sons « plus actuels » ajoutés ensuite par l’auteur, la Messe renaît dans une instrumentation revisitée par Balasse et « son » groupe pop, avec guitares et claviers électriques, pianos préparés, flûte et batterie. L’ineffable parfum soixante-dix de la fusion jazz-rock (ça balance !) associé aux effets larsens et autres balbutiements des premiers instruments de la musique concrète du Studio d’Essai fondé par Schaeffer – certains recopiés à l’identique – atteint un baroque paroxystique que n’aurait pas renié Dali… Ni Pierre Henry lui-même, le maître absolu du montage et des rapprochements les plus hautement surréalistes, qui avait approuvé cette version discutée avec Thierry Balasse, à l’imagination si prompte. Devant le succès de cet hommage hors du commun, ce dernier revenait sur la scène du 104 pour expliquer la genèse et les instruments de cette Messe pop. 
Le lendemain, la reprise par Le Balcon de la version de 2017 tout aussi décoiffante de Dracula, pour dix-huit musiciens et électronique, montrait de nouveau combien l’œuvre de Pierre Henry lui survit. La charge expressive de Dracula –  le cinéma horrifique britannique de la Hammer combiné avec la « monstruosité » orchestrale du génial Wagner – dopée par le souffle de cuivres chauffés à blanc et le rythme souterrain et proliférant du violoncelle tricoté dans les cordes du piano, impose, plus encore qu’à sa création, à l'Athénée (voir ici ), la dynamique implacable d’un des opus les plus intensément lyriques du compositeur. Une course échevelée pleine de bruits et de fureur, une Apocalypse à la puissance 4 fomentée par Fafner, dragon réveillé de son sommeil et extirpé de la caverne wagnérienne, dirigée avec une précision diabolique par le talentueux Maxime Pascal – lui aussi adoubé par le compositeur pour cette version revisitée. 
Henry, présent et éternel avec le troisième concert à l’orée de la nuit, où il s’agissait de découvrir en création mondiale Dimanches noirs, pour piano « traditionnel » (!), par Cécile Maisonhaute – qui avait pu peaufiner son interprétation à son contact. Un inédit de 1945, époque où le percussionniste, pianiste et compositeur suivait les cours de Messiaen. Une partition foisonnante, avec des arêtes saillantes et des blocs qui s’entrechoquent comme un tableau cubiste. Manière pour le compositeur d’annoncer l’avenir de sa musique, libre, indépendante et résolument tournée vers les arts plastiques. En conclusion, Thierry Balasse revenait à la console de diffusion pour La Note seule, seconde création : une musique à la fois effervescente et plongée dans des abysses, où tinte une horloge qui bat la chamade comme un cœur déréglé pour finir « dans une harmonie de pauvreté » (Henry). Troisième création et commande de Radio France, Grand tremblement se veut, avec sa courbe nerveuse et resserrée, un inventaire des « pulsions rythmiques » et des « aventures avec un piano ». Galop, chant agité, trépidation, course imaginaire : Henry résume son alphabet « précaire et fugitif », mais l'inscrit en majesté dans un espace à l’acoustique superlative. Qui, mieux que lui, sait nous faire écouter l’inouï ?              
Franck Mallet
 
 
Les concerts des 8 (« Concert pour le temps présent » par la Compagnie Inouïe Thierry Balasse, 21h) et 9 (« Concert anniversaire – 3 créations », 20h) décembre en réécoute sur www.francemusique.fr et www.radiofrance-podcast.net 
 
Les concerts des samedi 9 (18h) et dimanche 10 (11h30) Dracula par Le Balcon, ainsi que celui du dimanche 10 (16h) décembre « Hommage de l’Ina GRM à Pierre Henry » - œuvres de Pierre Schaeffer, Henry & Schaeffer, François Bayle, Iannis Xenakis, Luc Ferrari et François-Bernard Mâche, seront diffusés à une date ultérieure.
 
Coffret anniversaire (12 CD) Pierre Henry Polyphonies « 29 œuvres dont 9 inédites » présentées par le compositeur - Radio France Éditions / Decca (Universal).
 
A l’Opéra de Marseille, Apparition : à la frontière des genres, ce spectacle qui tient à la fois de la danse et du théâtre musical est de ceux qui volontairement laissent des questions sans réponse. Pas de logique narrative, pas d’explication : comme dans La Nuit du chasseur de Charles Laughton ou Mulholland Drive de David Lynch, c’est souvent au spectateur de trouver le fil qui soutient ce tissu d’images et d’actions qui résistent à toute explication et créent une impression d’autant plus profonde. A l’origine, les Kindertontenlieder dans une transcription pour piano, chœur d’enfants et bandes son signée du compositeur Franck Krawczyk, cloué au clavier au milieu de la scène en guise de figure paternelle muette mais omniprésente. Sur sa réécriture de ces Chansons pour la mort des enfants de Mahler qui fait la part belle à la magnifique Maîtrise des Bouches-du-Rhône, Emio Greco et Pieter C. Scholten (le duo à la tête du Ballet National de Marseille), ont jeté une suite d’images qui ne cherche surtout pas à illustrer ou expliquer le tragique du texte et son sentiment de désolation mais plutôt à s’interroger ce qu’être enfant veut dire. Quelques visions oniriques se détachent de ce conte tour à tour terrifiant et apaisant : le loup rouge qui s'avance menaçant sur la salle, la jeune fille (vraiment si innocente ?) qui chante en playback le tube des années 1980 For ever young, le loup encore qui garde dans son ventre un enfant (endormi, mort ?), les enfants qui se couchent dans les coffres (ou cercueils ?) évanouis dans la nuit, le tourbillon qui engloutit tout pendant l’orage. L'épilogue arrive avec un long épisode dansé sans musique avant que quelques mesures de la Troisième symphonie de Mahler se laissent entendre furtivement. Apparition est annoncé comme le premier volet d’un diptyque dont le pendant, Disparition, devrait voir le jour en 2018.
Pablo Galonce 
 
Opéra de Marseille, le 2 et 3 décembre. (Photo © A. Poiana)
 
mercredi 29 novembre 2017 à 11h20
Nouvelle biographie musicale de notre collaborateur Marc Vignal aux éditions Bleu Nuit (collection Horizons) : Luigi Cherubini. Le style Vignal à son apogée, tuilage et maillage virtuose de plusieurs couches de lecture. Au premier abord, une recension exhaustive, méticuleuse, objective des faits et gestes du compositeur, exigeant du lecteur une attention soutenue. De cette pléthore d’information se dégagent, étonnamment vivants et comme en perspective, un caractère et une époque. Cela convient particulièrement aux personnalités peu expansives telles Sibelius (Fayard) et Cherubini, ce dernier passé à la postérité pour son opéra Médée, dans lequel a brillé Maria Callas. Etonnant personnage que cet Italien passé par Londres et implanté en France, servant la royauté, traversant la Révolution, s’imposant à Napoléon (qui ne l’aimait pas), s’épanouissant sous la Restauration, laissant dans ses œuvres transparaître ses préférences monarchistes, sans jamais compromettre sa personnalité d’artiste. Un homme de pouvoir aussi, directeur à poigne du Conservatoire de Paris, soufflant au théâtre comme à l’église, et enfin dans les salons où s’imposa son œuvre de chambre tardive et inattendue, un charme italien tempéré par une exigence qui rebuta les hédonistes mais lui valut l’admiration de Beethoven. Ultime mais peut-être principale caractéristique du style Vignal : des analyses techniques mais parlantes de ses œuvres (livrets d’opéras compris) que le lecteur aurait tort de passer, comble apparent de l’objectivité recelant en fait les clés les plus secrètes de l’homme et de sa musique. 
François Lafon

Luigi Cherubini, par Marc Vignal. Editions Bleu Nuit, collection Horizons, 176 p., 20 euros

lundi 27 novembre 2017 à 15h26
Dans l’Autriche de 1938, deux hommes de pouvoir partagent la même passion pour la musique classique. Le premier, Kurt von Schuschnigg, est le chancelier en place ; le second, Arthur Seyss-Inquart, lui succédera bientôt, imposé par Hitler au moment de l’Anschluss. Ils aiment particulièrement Bruckner, ils en parlent souvent tous les deux, et dans L’ordre du jour, le magnifique récit qui vient d’obtenir le Prix Goncourt, Eric Vuillard se fait l’écho de leurs réflexions.

Ils songent à l’internement du compositeur, et Seyss-Inquart « raconte qu’Anton Bruckner, durant ses longues, très longues et monotones promenades, comptait les feuilles des arbres, que dans une sorte d’acharnement secret et stérile, il passait d’un arbre à l’autre et voyait avec angoisse croître le nombre qui le tourmentait. »

Puis ils évoquent sa Neuvième Symphonie, « son travail incessant de correction (qui) a parfois laissé derrière lui jusqu’à dix-sept versions du même passage.
Schuschnigg devait être fasciné par ce délirant système fait d’hésitations et de repentirs. C’est pourquoi peut-être Seyss-Inquart et lui aimaient par dessus tout deviser
[…] de la Neuvième Symphonie de Bruckner avec ses cuivres grandioses, son silence effarant, puis le souffle de la clarinette, et ce moment où les violons, lentement, crachent leurs petites étoiles de sang. »

Décrire subtilement la musique de Bruckner tout en suggérant le caractère de ces acteurs de l’Histoire et les abominations de l’Anschluss, tel est le tour de force réussi par Eric Vuillard. Un must.
Gérard Pangon
 
L’ordre du jour d’Eric Vuillard Ed. Actes Sud

vendredi 17 novembre 2017 à 20h10
Avec T@lenschool, la magie se joue en numérique. Derrière la formule, Christophe Rousset et Les Talens Lyriques, lesquels évoquent davantage les lueurs des chandelles que la lumière bleue des tablettes. Depuis 2014 pourtant, au collège Balzac (Paris 17ème) d’abord, puis dans divers établissements (de préférence prioritaires) de Paris et d’Ile-de-France, les trois applications (jouer ensemble – composer – interpréter) imaginés par le médiateur culturel Clément Lebrun et mis en œuvre par les développeurs Julien Bloit et Matthias Demoucron (passés par l’Ircam) forment de petits Horowitz de la tablette, capables d’intégrer un orchestre (chaque partie enregistrée par un membre des Talens Lyriques), de composer sa propre pièce (façon puzzle), d’en déterminer le tempo (Jeux de mains, jeux de clavecin). Trois cents élèves entre huit et seize ans sont donc à même de comparer Rameau et Couperin, de veiller à ce que le son du théorbe se marie harmonieusement avec celui des violes. Résultat : deux prix au concours New Tank Culture, un prix d’excellence de la fondation Audiens Générations. Pour fêter à sa manière les vingt-cinq ans des Talens Lyriques et les dix ans du programme d’action « Les Talens au collège », l’équipe travaille actuellement à une version anglaise et à un portage vers Android des applications, désormais gratuites pour les enseignants et institutions musicales. Limites du système : la musique plus récente, précisément mesurée, et d’où l’improvisation est bannie.  A la question « Avez-vous maintenant envie d’étudier un instrument pour de vrai ? », trois des jeunes virtuoses réunis lors de la présentation de l’opération répondent : la batterie, le piano et … rien. Après la sensibilisation, l’apprentissage. Du pain sur la tablette, ne serait-ce que pour damer le pion à un système éducatif qui s’éclaire encore à la chandelle. 
François Lafon

(Photo © Thomas Salva / Lumento)

dimanche 19 novembre 2017 à 18h06
La célèbre fanfare de La Péri précède d’ordinaire le poème dansé éponyme de Paul Dukas, comme une invitation au concert, mais il arrive aussi qu’elle serve de morceau conclusif. C’était le cas  lors de la Séance Solennelle 2017 au cours de laquelle fut proclamé le palmarès des prix et concours de l’Académie des Beaux-Arts pour l’année écoulée. Disciplines multiples : peinture, sculpture, architecture, gravure, composition musicale, matières libres, cinéma et audiovisuel, photographie. De  l’ouvrage d’André Lischke « Guide de l’opéra russe », lauréat en tant qu’ « ouvrage d’art » du Prix René Dumesmil, il a été question ici. Ont notamment été récompensées deux musiciennes, la violoncelliste  Emmanuelle Bertrand et la compositrice Michèle Reverdy. Au Vice-Président de l’Académie, Patrick de Carolis, il incombait de donner lecture du palmarès, et à sa Présidente, Edith Canat de Chizy, après avoir ouvert la séance, de rendre hommage aux disparus, en particulier à Jeanne Moreau. Hommage suivi de l’interprétation  par la Maîtrise de Toulouse et son chef Mark Opstad, lauréats du Prix Liliane Bettencourt pour le chant choral, de pages  de Guillaume Bouzignac, Zoltan Kodaly et Maurice Duruflé. Autres musiques entendues : le concerto pour violoncelle et orchestre à cordes « Clair obscur » de l’académicien Charles Chaynes, en création mondiale à titre posthume, et le premier mouvement de la symphonie n°4 de Beethoven, l’un et l’autre par l’Orchestre Colonne dirigé par Laurent Petitgirard, Secrétaire perpétuel de l’Académie. Juste avant la fanfare, ce dernier évoqua la situation de la musique au Venezuela, florissante grâce notamment à l’action de pionniers comme Gustavo Dudamel, incertaine dans le contexte actuel.
Marc Vignal
 
Institut de France, 15 novembre (Photo : Maîtrise de Toulouse © Patrice Nin)

Dans la Salle des concerts de la Cité de la Musique : in vain de Georg Friedrich Haas. Une pièce culte depuis sa création à Cologne en 2000 : une heure et quart d’une seule coulée, vingt-quatre instruments, de la lumière et de l’obscurité, et un projet ambitieux de la part de ce compositeur que l’on a classé parmi les « spectraux » (jouant sur les harmoniques de sons) mais qui prend se distances : « J’utilise les accords de partiels (ou de spectre) de façon très différente des compositeurs spectraux (…) Dans in vain, j’alterne entre deux mondes, les sons d’un des mondes sonnant « faux » dans l’autre ». Pourquoi in vain (en vain, avec une minuscule) ? Parce qu’en Autriche, au moment où il composait la pièce, l’extrême droite revenait au gouvernement, comme si le pire était oublié. Musicalement : aller à, mais revenir vers… en vain. Pourquoi deux longs moments où l’orchestre joue dans le noir complet ? Parce que « dans cette pièce, il est question d’être « éclairé » dans le sens des Lumières, et c’est précisément à ce moment-là que je souhaitais éteindre la lumière ». Et puis : « je voulais opposer une contre-utopie au monde du chef d’orchestre qui se tient devant celui-ci comme un dictateur ». Musicalement encore :  pour illustrer (si l’on peut dire) le « timbre sans luminosité », quand « ne demeurent que des sons ténus, feutrés, qui s’évitent les uns les autres en quarts de tons ». Et en pratique ? Une musique soutenue, sensuelle, entre deux mondes en effet, et plus redevable à Gérard Grisey (le pape des spectraux) qu’annoncé. On rêve à une expérience plus vertigineuse quand le noir se fait, ou que, après la seconde Nachtmusik, la lumière réapparaît par flashes pour s’éteindre sur le dernier accord, abrupt comme une fin de non-recevoir. Ensemble Intercontemporain irréprochable comme toujours sous la baguette rien moins que dictatoriale d’Erik Nielsen. 
François Lafon

Cité de la Musique – Philharmonie de Paris, 10 novembre (Photo  : G.F. Haas© Philippe Gontier)

jeudi 9 novembre 2017 à 12h52
Vingtième anniversaire du Musée de la musique, « un musée pour vivre la musique », dit l’affiche, sorte d’œil du « cyclone Cité de la musique – (« tiret », insiste le directeur général Laurent Bayle) Philharmonie de Paris ». Une expérience assez fascinante en effet : entre violons et clavecins artistement et pédagogiquement mis en valeur, rappel par le duo Laurent Bayle - Marie-Pauline Martin, jeune directrice du musée, de la naissance conflictuelle de l’endroit : musée de la musique ou des instruments ? Qu’allait-on faire des vénérables collections du Conservatoire ? Fallait-il ou non contextualiser ces machines à produire du son exposées telles des oeuvres d’art, voire des meubles ? Vingt ans après, la place de l’institution dans la puissante dynamique Cité-Philharmonie n’est plus en cause, ni son statut (c’est le Musée de… et non un établissement autonome), ni les nombreuses expositions, animations, documentations pour grands et petits. Deuxième cercle : plongée dans le passé ici exposé - squelette de viole de gambe avec étiquette et collants d’origine, dernière guitare (déjà injouable) de Django Reinhardt, prototype de guitare électrique. Contextualisation parlante : le violoncelle confectionné sur le front avec des caisses de munitions pendant la Grande Guerre pour le musicien-soldat Maurice Maréchal. Troisième cercle hautement protégé  dans les soutes du vaisseau (et donnant sur le périphérique) : le Laboratoire de recherche et de restauration, caverne des secrets à air savamment conditionné, expertise et établissement de fac-simile physiques et sonores d’instruments désormais silencieux. Ou comment dater le bois, faire avouer les âges et états d’un objet musical en interrogeant la colle et le vernis, analyser les aveux en chambre sourde d’une pièce minuscule. Comment surtout retrouver un timbre perdu ou décrit par des textes pas toujours précis, comprendre l’emploi du rouge (alchimique?) ou le rôle des insectes dans l’évolution des matériaux. Enthousiasme et humour des conservateurs (Jean-Philippe Echard, Thierry Maniguet) et du Sherlock Holmes restaurateur  (Stéphane Vaiedelich), à la fois scientifiques et poètes. Et tout cela tout aussi fort mais plus propice au rêve que les exploits de la police scientifique à la télévision. 

François Lafon

Musée de la Musique, Cité de la Musique, Paris. Philharmoniedeparis.fr (Photo © DR)

samedi 4 novembre 2017 à 00h06
Dans la Cour Khmère du musée Guimet, premier concert du week-end « Guimet invite Berlioz » : « Concert sur la jonque chinoise », inspiré d’une soirée londonienne à laquelle Berlioz a assisté en 1851 en compagnie du compositeur et musicographe François-Joseph Fétis. Une initiative de Bruno Messina, ethno-musicologue et animateur du festival Berlioz de La Côte Saint-André. « On me persuadera difficilement que le peuple chinois n’est pas fou, » écrivait Berlioz en quittant ladite jonque. Ce soir, au milieu des superbes statues khmères au sourire énigmatique, Jean-Christophe Frisch et son ensemble XIII-21 Le Baroque Nomade déclinent les étapes de la domestication de la musique chinoise par les occidentaux, de Molihua, air traditionnel emblématique, au 3ème Divertissement chinois du jésuite et missionnaire Joseph-Marie Amiot, du quadrille de Ba-ta-clan d’Offenbach à la Polka chinoise arrangée sur des airs nationaux de P. Champion. Mélange étonnant et assez détonnant, où les morceaux qui nous paraissent les plus raffinés sont justement ceux qui sonnaient aux oreilles de Berlioz (mais pas de Fétis) comme des « sifflements, mugissements et fracas métallique », et où les chinoiseries sur lesquelles dansaient nos ancêtres nous feraient un peu honte (ah, cette Epine sur des paroles de Théophile Gautier) s’ils n’étaient interprétés, l’instrumentarium mixte engendrant des sonorités inattendues, avec une telle souplesse stylistique. Suite du week-end samedi à l’hôtel d’Heidelbach somptueusement restauré avec des Flûtes enchantées (bansuri et à clef) et des Compositions persanes et mélodies de l’ancien Iran, le bouquet final revenant à François-Xavier Roth et aux Siècles parcourant – eux aussi parmi les chefs-d’œuvre khmères -  « l’Asie entendue à Paris au temps d’Emile Guimet », de Saint-Saëns à Delibes et …  Guimet lui-même, isérois comme Berlioz mais appelé à un plus grand avenir comme collectionneur que comme compositeur. 
François Lafon

Guimet invite Berlioz, Musée Guimet, Paris, les 3 et 4 novembre (Photo © DR)