Jeudi 14 décembre 2017
Concerts & dépendances
lundi 19 juin 2017 à 09h59
Au tournant de 1880 et 1881, Debussy âgé de dix-huit ans compose (pour piano à quatre mains) une symphonie en si mineur et l’envoie à Nadjada von Meck, l’égérie de Tchaikovski, qui l’a engagé comme pianiste-répétiteur. Retrouvé par hasard sept ans après la mort de Debussy, le finale de cette symphonie est orchestré en 2009 par le compositeur anglais Colin Matthews et créé la même année à Rotterdam sous la direction de Valery Gergiev : une curiosité d’un quart d’heure, offerte en hors-d’œuvre par Mikko Franck et le Philharmonique de Radio France lors de leur dernier concert de la saison. Avec son Concerto pour piano n°2 en sol mineur (1913), le plus puissant et le plus provocateur des cinq, Prokofiev se veut à vingt-deux ans enfant terrible de la musique, créateur de scandale. On ne connaît cependant que la version révisée de 1924, avec en son premier mouvement une gigantesque et redoutable cadence de soliste exigeant autant de force que de précision : Alexander Toradze impressionnant. A tout point de vue, sommet après l’entracte, avec la géniale Suite de Lemminkäinen de Sibelius. Dans le Kalevala, Lemminkäinen est Don Juan : séducteur, célèbre aussi pour sa bravoure. La version originale de la suite est de 1896, mais ses deux volets les plus  courts, dont le célèbre Cygne de Tuonela, sont connus par une révision de 1900. Quant aux deux plus longs, Sibelius n’autorisa leur diffusion dans le vaste monde que dans une version de 1939, de treize ans postérieure à son ultime grande partition, Tapiola. On entend - c’est fascinant - un matériau thématique de la fin du XIXème siècle enrichi par la concision et la maîtrise formelle du Sibelius de maturité. Mikko Franck et son orchestre très en situation, poussent la musique de l’avant, sans jamais se perdre en route, avec tout ce qu’il faut d’ampleur, de mystère et de sonorités rudes. Magnifique !
Marc Vignal
 
Auditorium de Radio France, 16 juin (Photo © DR)

vendredi 16 juin 2017 à 23h56
Aux Bouffes du Nord, suite et fin du festival Palazzetto Bru Zane : Véronique Gens chante français, travaux pratiques de luxe de la table ronde « Prononcer le chant français » (même lieu, en fin d’après-midi). Un programme rose et gris pour cette tragédienne maniant les styles – le grand et le moins grand - avec une simplicité bien personnelle et un sens discret de l'autodérision. Tout de suite, elle se jette à l’eau, mi-diva mi-meneuse de revue : « J’ai peur, j’ai peur, j’ai peur » (Varney : La Reine des Halles), « Je suis une femme accomplie » (Hervé : La Cosaque). Ainsi chauffée, elle passe au registre diseuse avec Duparc (superbe Invitation au Voyage), Dubois (Théodore), Chausson, Hahn : timbre fruité, éclats maîtrisés, légère monotonie. C’est après l’entracte, un changement de tenue (rouge après blanc et noir) et quelques Fauré (admirable Papillon et la fleur) qu’elle met la salle dans sa poche avec la collaboration d’Offenbach et La Fontaine (La Cigale et la Fourmi, Le Corbeau et le Renard) : voix glorieuse, diction savoureuse, annonçant, après Hahn de nouveau (« A Chloris » sans artifice), des Chemins de l’amour (Poulenc – Jean Anouilh) d’anthologie, et des bis (dont La Reine de Chypre d’Halévy, qu’elle vient de chanter au Théâtre des Champs-Elysées) achevant de mettre ses fans dans un état second, le tout en tandem avec la non moins pertinente  Susan Manoff au piano. 
François Lafon

Bouffes du Nord, Paris, 16 juin (Photo © DR)

Aux Bouffes du Nord,  Festival Palazzetto Bru Zane, suite : Eh bien ! Dansez maintenant par Philippe Bianconi (piano). Trois parties pour rappeler que la France est le pays de la danse : « Autrefois » (le baroque, le gothique, les goût des revenants), « Ailleurs » (Italie, Canaries, et plus loin encore), « Autrement » (Valse, mais langoureuse, Mazurka, mais suédoise, etc.). Saint-Saëns en vedette (pour le piano aussi, il a beaucoup écrit) mais aussi Debussy (qui détestait Saint-Saëns) et Charles-Valentin Alkan (le Berlioz du piano), enfin honneur aux dames avec Cécile Chaminade (musique de salon, mais meublé avec goût) et Mel Bonis, grande oubliée qui avait abrégé son prénom (Mélanie), espérant être prise pour un homme par ces misogynes de programmateurs. Et surtout un Bianconi non pas inattendu (Debussy, Schumann : qui peut le plus …), mais donnant leurs chances à des pièces qui en deviennent essentielles : Bourrée et Gigue des Etudes pour la main gauche (Saint-Saëns), Marche funèbre, avec imitation de tambour voilé (Alkan), Barcarolle et Sarabande subtilement fauréennes (Bonis). Virtuosité transcendante, boîte de couleurs fournie, et – habituelle chez l’artiste – cette légère retenue ajoutant ici à l’indispensable sens de l’humour. Un concert enregistré par France Musique. A quand le CD (collection Palazzetto) ?
François Lafon
 
Bouffes du Nord, Paris, 1 juin (Photo © DR)
 
dimanche 11 juin 2017 à 20h19
Suite, aux Bouffes du Nord, du festival Palazzetto Bru Zane (voir ici) : Phèdre, de Jean-Baptiste Moyne, dit Lemoyne (1786). Une œuvre à la croisée des chemins : retour, cent ans après, aux fondamentaux louis-quatorziens - Racine, mais réécrit, la Comédie Française ayant fait interdire l’utilisation de l’original, glorification de la tragédie lyrique selon Lully et Rameau, mais passée par la « réforme » initiée par Gluck et la Querelle de Bouffons (livret de François-Benoît Hoffmann, futur librettiste de la Médée de Cherubini). Traitement malin, par Benoit Dratwicki, de ce long objet lyrique oublié dû à un compositeur qui ne l’est pas moins, conçu en son temps pour faire briller la diva Saint-Huberty : une réduction d’une heure et demie pour quatre chanteurs et dix instrumentistes. Non moins astucieux et cohérent le parti pris par le metteur en scène Marc Paquien de placer les musiciens comme les pièces d’un échiquier sur lequel les acteurs jouent leur vie. Plus de fiancée (Aricie) ni de précepteur (Théramène) pour Hippolyte, rien que les fureurs amoureuses de sa belle-mère Phèdre aiguillonnée par sa nourrice Oenone et celles, vengeresses, de son père Thésée. Maquillé d’or, vêtu à l’antique (très) revisité, le quatuor (Judith Van Wanroj, Diana Axentii, Enguerrand de Hys et Thomas Dolié, formidable Thésée) ressuscite la grande diction classique, si souvent mise à mal, secondé par Julien Chauvin - cinquième héros tragique - dirigeant, violon en main, son non moins excellent Concert de la Loge. 

François Lafon

Bouffes du Nord, Paris, 11 juin. En différé sur France Musique le 27 juin à 20H. Reprise à l’Opéra de Reims le 10 novembre 2017 (Photo © Grégory Forestier)

Au Palais Garnier, nouvelle mise en scène signée Guillaume Gallienne de La Cenerentola de Rossini. De l’acteur et auteur de Les garçons et Guillaume, à table !, on redoutait un quelconque Les filles mais pas Cendrillon, à table ! Eh bien pas du tout. On chercherait même en vain, depuis la relecture injustement oubliée de Jean-Marie Villégier à la Monnaie de Bruxelles (1983), traitement plus juste de la mélancolie qui anime ce « dramma giocoso » (« drame joyeux », comme le Don Giovanni de Mozart) où la fée est remplacée par un philosophe, où le conte devient fable morale (« Le Triomphe de la bonté »). Le contraire, ou l’envers du spectacle célèbre signé Jean-Pierre Ponnelle repris sur cette même scène ces dernières années, mouvement perpétuel frénétiquement calqué sur la musique. Belles idées, comme ces femmes de tous âges en robes de mariées rêvant du Prince charmant, ou comme la rencontre de Cendrillon la déclassée avec un Prince boiteux – coup de foudre entre deux malheurs. Coup de maître aussi – réinjectant le fantastique dans l’histoire – que cette vision de la Fille de Cendres devenant Fille du feu dans une Naples en proie à l’orage (fameux épisode orchestral). Rien de lourd ni de démonstratif cependant, n’étaient des costumes peux seyants (la robe verte de Cendrillon au bal !) ou l’aspect menaçant des décor d’Eric Ruf, palais décatis couleur lave séchée. Dans la fosse, le chef Ottavio Dantone épouse finement ce ton « semiseria », au risque d’estomper les couleurs de l’impeccable Orchestre de l’Opéra. Chanteurs en majorité italianophones, dramatiquement bien dirigés mais vocalement inégaux, tels Teresa Iervolino, Cendrillon très jeune au timbre chaud face à Juan José De Léon, Prince à l’aigu facile mais à la vocalise hasardeuse, ou Alessio Arduini, valet « dans la tradition » (mais pas celle du spectacle), éclipsé par Roberto Tagliavini, aussi élégant que bien chantant dans le rôle clé du philosophe.
François Lafon 

Opéra National de Paris – Palais Garnier, jusqu’au 13 juillet. En direct au cinéma le 20 juin à 19h30, et sur Culturebox le 22, diffusion ultérieure sur France 3 (Photo © Vincent Pontet / OnP)


A l’Opéra Comique : Le Timbre d’argent de Camille Saint-Saëns, dans le cadre du festival Palazzetto Bru Zane. Des treize opéras de Saint-Saëns, seul Samson et Dalila a survécu, mais celui-ci - le premier - a particulièrement joué de malchance : théâtres en faillite, promesses non-tenues, guerre de 1870, six versions oscillant entre grand opéra et opéra-comique, jusqu’à la dernière - retenue ici - créée à Bruxelles en 1914. Malchance, seulement ? Le cauchemar du peintre Conrad, à qui le Diable offre un timbre d’argent (c’est-à-dire une sonnette de table) dont chaque tintement exaucera ses désirs de richesse et d’amour mais qu’il paiera de la mort d’un proche, était un sujet dans l’air du temps, d’ailleurs signé Barbier et Carré, les librettistes des beaucoup moins oubliés Faust (Gounod) et Les Contes d’Hoffmann (Offenbach). Mais le jeune Saint-Saëns voulait casser les codes, croquer à fresque « la lutte d’une âme d’artiste contre les vulgarités de la vie », offrait le premier rôle féminin à une danseuse, donnait à l’orchestre une importance qui – « motifs de rappel » en tête – rappelait trop Wagner et la musique allemande aux oreilles nationalistes. Un siècle plus tard, la malchance s’explique autrement : intrigue pas très bien ficelée, musique faisant le grand écart entre grand style et opérette, dépourvue de tubes mémorables. Est-ce la mise en scène de Guillaume Vincent, pratiquant un réalisme poétique revisité, « machinant le théâtre » (comme dit le Diable) ? Outre Faust (le Diable et le pacte) et Les Contes d’Hoffmann (Le Diable et la Femme), on pense au Rake’s Progress de Stravinsky (Le Diable et l’argent) et même à Lulu de Berg (le Diable fait femme). François-Xavier Roth, avec ses Siècles et le Choeur Accentus, va dans le même sens, retrouvant le fantastique un peu éventé de l’ouvrage dans un scintillement de références et associations. Belle distribution (un disque/livre Palazzetto Bru Zane est annoncé) dominée par l’éclectique Tassis Christoyannis en démon qui sait s’amuser, mais où les dames qui n’ont pas grand-chose à chanter (excellentes Hélène Guilmette et Jodie Devos) l’emportent sur les deux ténors, qui - le premier surtout - ont beaucoup à faire, tandis que Raphaëlle Delaunay, danseuse à fort tempérament, joue davantage les aguicheuses que les femmes fatales. 
François Lafon

Opéra Comique, Paris, jusqu’au 19 juin – En différé sur France Musique le 2 juillet (Photo © Pierre Grosbois)

A l’auditorium du musée d’Orsay, les Lauréats de la Fondation Royaumont, coachés par le ténor Ian Bostridge et le pianiste Sebastian Wibrew, célèbrent The Ceremony of innocence, mélodies de Benjamin Britten. Tout un univers - ou plutôt des univers, variés et polyglottes : cycles de combat (Our Hunting Fathers), d’exaltation (Les Illuminations de Rimbaud), d’amour (Sonnets de Michel-Ange), Cabaret Songs et Folksongs, hommages à Pouchkine et Hölderlin. Un corpus d’autant plus déroutant que la patte brittenienne, plus évidente dans ses opéras et ses œuvres de chambre, y est insidieuse, comme pour mieux surprendre l’auditeur, lui faire perdre ses repères, l’empêcher de fermer les yeux sur le scandale universel qui sous-tend toute son œuvre : la perte de l’innocence, la corruption des âmes enfantines. Pour les interprètes, un casse-tête formateur : Amelia Feuer, Américaine installée en France, technique sûre et expression franche, parvient presque à casser le vernis néoclassique du cycle On this Island ; Clément Debieuvre, voix blanche à l’anglaise dans la lignée de Peter Pears (« le » ténor brittenien) et de Bostridge, négocie au plus près les ruptures de ton de Winter Words (poèmes de Thomas Hardy évoquant, justement, l’enfance corrompue), tous deux coiffés au poteau par Eléonore Pancrazi (photo) beau timbre de mezzo et talent naturel de comédienne, chez elle dans le Britten (trompeusement) léger de Tit for Tat et des Cabaret Songs. Avec chacun d’eux, la pianiste Madoka Ito semble être une autre, qualité en l’occurrence très brittenienne. Un échantillon en tout cas du travail de ruche effectué toute l’année à Royaumont, et un avant-goût du festival copieux et luxueux qui justifiera, du 2 septembre au 8 octobre, le voyage jusqu’à cet eldorado culturel niché au plus secret du Val-d’Oise. 
François Lafon

Auditorium du Musée d’Orsay, Paris, 6 juin (Photo © DR)

dimanche 4 juin 2017 à 17h07
Créé il y a quinze ans « chez lui 2 », dans sa « maison de sons », à Paris (2002), le Dracula électro de Pierre Henry se voulait comme un « film sonore » sans images, mais guidé par des souvenirs des films d’épouvante, en particulier ceux de Terence Fisher et « le Nosferatu de Murnau, subjugué par la splendeur de son noir et blanc et le mystère de ses intertitres. » Fidèle partenaire du sculpteur de sons, le Théâtre de l’Athénée a eu la bonne idée de l’associer à ses artistes en résidence, Le Balcon et son chef Maxime Pascal, tous deux pratiquant le son amplifié. Puisque l’orchestre de la Tétralogie de Wagner avait été sur-vitaminé par Pierre Henry pour Dracula, pourquoi ne pas proposer une version mixant l’original de la bande électroacoustique et un orchestre live, d’une vingtaine de musiciens ? Adapté par Othman Louati (compositeur) et Augustin Muller (réalisateur informatique), voilà donc Dracula qui change de main, ou plutôt de peau. Les coups de ciseaux dans la mélodie wagnérienne, comme les multiples procédés de transformation et d’altération chers au compositeur, mixés au fantastique des bruits de la nature (orage, pluie, cris d’animaux), se parent d’un nouvel habit, grâce à cet orchestre qui, toutes ailes déployées, soulève une harmonie robuste, rehaussée de percussion, d’un violoncelle et d’un piano. Beaucoup de poésie du côté des vents, qui s’évertuent à faire chanter le leitmotiv wagnérien tant bousculé, tandis que le son concret renforce le mystère, avec ses cris d’épouvante issus du Grand-Guignol et sa cohorte de grincements sinistres. Une fois encore, Maxime Pascal, grand ordonnateur de cette messe sauvage, triomphe au pupitre du Balcon qui, en réunissant au sein de son collectif des artistes venus d’horizons divers, se situe dans la descendance des Catalans de La Fura dels Baus. Ni Wagner ni Pierre Henry n’étaient trahis ce soir-là, bien au contraire… mais délicieusement vampirisés. 
Franck Mallet
 
Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Paris, 3 juin (Photo © Le Balcon)