Jeudi 19 avril 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
jeudi 27 juin 2013 à 11h26

Il y a Jonathan Dagan, alias J.Viewz, un Américain dont le circuit imprimé MaKey MaKey peux transformer bananes, aubergines et carottes en touches de clavier. Il y a aussi le Vienna Vegetable Orchestra, rival des Wiener Philharmoniker jouant sur des violons en poireau, des percussions en courges et des flûtes en carottes. Tous ont bien sûr pour maître Salvador Dali, lequel déclarait en 1971 : « Les premières maisons comestibles […], les premiers et seuls bâtiments érotisables, dont l’existence vérifie cette formation urgente et si nécessaire pour l’imagination amoureuse : pouvoir le plus réellement manger l’objet du désir ». (De la beauté terrifiante et comestible de l’architecture modern style (1933) in Oui, Salvador Dalí et Robert Descharnes, éd. Denoël/Gonthier, 1971, vol. 2, p. 26). Mais comment ne pas admirer ce jeune homme au look Ircam-1980 nommé PRKTRNIC, seul capable à ce jour de resserrer en quatre minutes les liens distendus entre saucisse de Strasbourg et cordes en boyau ?

François Lafon

mercredi 26 juin 2013 à 09h34

Au Musée de la musique (Paris – Cité de la musique), parcours "Touchez la musique" : tableaux, photos, films, explications des instruments et de la production du son (résonance, vibrations), expériences ludiques (appréhension tactile des matériaux, extraits sonores à reconnaître). Cinq instruments à la disposition du public : une viole de gambe, un orgue, une trompette, un thérémine (prototype des instruments électroniques) et une sanza (instrument de percussion africain, appelé aussi « piano à pouces »). Dispositifs particuliers pour les déficients visuels et auditifs (documents en braille, comédien s’exprimant en langage des signes) : « Le Musée de la musique accueille de nombreux publics handicapés car nous avons au fil du temps instauré une relation étroite avec d’importants organismes spécialisés pour qui la musique est une source d’épanouissement extraordinaire. Pour eux, faire jouer et toucher nos instruments était une demande fondamentale » explique Eric de Visscher, directeur du Musée. Au Musée Océanographique de Monaco : exposition « Le requin, au-delà du malentendu », destinée à réhabiliter le héros des Dents de la mer. Clou de la visite : le bassin tactile, où l’on peut sans danger (?) caresser des requins Pijamas et autres émissoles tachetées. But de l’opération : « Toucher du doigt ses peurs, évacuer ses phobies ». On préfère a priori apprivoiser une viole de gambe. Mais la sensation est-elle tellement moins déstabilisante ?

François Lafon

« Touchez la musique », Musée de la musique, Paris, à partir du 26 juin
« Le requin, au-delà du malentendu », Musée Océanographique de Monaco, depuis le 8 juin et pour deux ans
 

samedi 22 juin 2013 à 11h47

28 centimètres de haut, 63,5 de large, 38 de profondeur : c’est l’Opéra de Sidney en Lego, disponible en septembre prochain pour la modique somme de 320 dollars (243, 81 €, cours actuel). Conçu par l’architecte Jorn Utzon (danois comme la maison Lego) et inauguré en 1973, le bâtiment original (183 mètres de long, 120 de large, 1,8 hectare de superficie, 580 piliers de béton s’enfonçant dans la mer), est devenu le symbole de l’Australie comme la Tour Eiffel est celui de la France. Attention, le modèle se compose de 2989 briques, et s’adresse aux as de l’assemblage. Si vous y arrivez, vous pourrez passer à la Tour Eiffel : 3428 briques, 1,08 mètre de hauteur, 4,5 kg, mais enchères pouvant monter jusqu’à 3000 €, le produit ayant été retiré du marché en 2009.

François Lafon
 

vendredi 21 juin 2013 à 11h35

Dans Stravinsky : Discoveries and Memories (publié en anglais par Naxos Livres), suivi d'un article dans le supplément littéraire du Times (19 juin 2013), le chef d’orchestre, biographe et ami de la famille Robert Craft en dit encore plus : « Stravinsky était dans une période d'ambisexualité à l'époque où il composait Petrouchka et Le Sacre du printemps ». Et d’évoquer des love affairs à Saint-Pétersbourg avec le musicologue Andrey Rimsky-Korsakov (fils aîné de…) et à Paris avec le compositeur Maurice Delage, à qui il a dédié l’une des Trois Poésies de la lyrique japonaise. « Au printemps 1911, Stravinsky a passé trois semaines de vacances dans l’agapemone gay de Delage près de Paris, non pas seul, mais en compagnie du prince Argutinsky, homosexuel notoire, dont la correspondance n’est pas encore dans le domaine public. Un gentilhomme russe qui a lu cette correspondance m’a dit quelques mois après la mort de Stravinsky que les lettres d’Argutinsky étaient très compromettantes. A la fin de l’été 1911, Stravinsky a envoyé à Delage une photo de lui-même à Ustilug (Ukraine) sur laquelle il est nu, le bec proéminent pointé vers le haut ». Qu’en termes galants… Mais en quoi cet outing posthume – qui n’a d’ailleurs rien d’un scoop – éclaire-t-il d’un jour nouveau Petrouchka et Le Sacre du printemps, dont on fête cette année le centenaire ? Une question que Craft n’a apparemment pas jugé utile de poser.

François Lafon

Cités par Pierre Assouline dans son blog La République des livres, ces propos de l’écrivain et poète André Suarès, dont les chroniques « Sur la musique », parues dans la Revue musicale entre 1912 et 1936, viennent d’être réunies en volume chez Actes-Sud : « Qui entend la Passion selon Saint Matthieu comme on la donne à Leipzig, se sent désarmé devant les Allemands. Le peuple capable de créer une telle œuvre, et de la rendre comme elle a été créée, un tel peuple est absous. Quoi qu’il fasse, on ne peut le haïr. On lui doit la justice, qu’il refuse aux autres. Et ses égarements, ses excès, ses crimes mêmes sont effacés par une puissance si harmonieuse et tant de haute vertu. On dit de Timour ou Tamerlan qu’il est né les mains pleines de sang. L’Allemand est né les mains pleines de massacres, et l’âme pleine de musique. Le sang n’est rien ; mais la musique est tout, parfois ; et parfois, le tout est musique ». Un paradoxe, voire une provocation de plus de la part de ce trublion de l’esprit, qui avait été parmi les premiers à dénoncer le danger nazi, qui écrivait « Il n’y a que les Allemands pour être injurieux et grossiers comme des Boches », et affirmait de façon plus ambiguë « J’aime Beethoven, mais j’aime mieux la musique ». N’empêche que cette absolution implique l’idée reçue (c’est à dire discutable) que la musique exprime l’âme d’un peuple et même (plus discutable encore) l’âme éternelle de ce peuple. On peut aligner les variations sur le thème : Bach est allemand, mais l’Allemagne n’est pas Bach ; aimer Wagner, c’est aimer le côté sombre de l’Allemagne, aimer Bach c’est aimer son côté clair ; le docteur Mengele pleurait à Mozart comme Al Capone à Paillasse, etc. Mais ce serait sous-estimer Suarès, qui a écrit aussi : « L’art se moque des lois qu’on prétend lui donner, comme la vie se moque des principes » et « A tout coup, le dogme est paradoxe ».

François Lafon

André Suarès : Sur la musique. Préface de Stéphane Barsacq. Actes Sud, 224 p., 21 €

mercredi 12 juin 2013 à 01h11

Dans son livre Fugue pour violon seul, le violoniste Tedi Papavrami raconte sa vie d’exilé de l’Albanie d’Enver Hoxha. Une énième biographie au ton dickensien, ou comment le talent et la volonté parviennent à infléchir un destin particulièrement chargé ? Oui et non. La photo de couverture - que l’on retrouve sur le coffret de six CD Violon seul édité par Zig-Zag Territoires -, le montre de face, l’œil fixant l’objectif, tenant comme un stylo un violon miniature. Mystère revendiqué, ou promesse de tout dire, de ne rien nous épargner ? Les deux, bien sûr. Papavrami écrit comme il joue (on peut penser qu’il écrit lui-même, étant traducteur en français de son compatriote Ismaïl Kadaré), sans fioritures ni effets de manche, avec une certaine hauteur, voire une certaine froideur, diront ceux qui confondent expression artistique et déballage personnel. Son récit ne nous épargne rien en effet, ni de ses malheurs ni de ses états d’âme, et pourtant il est savamment distancié, difficilement récupérable par les professionnels de la larme à l’œil. Crédible donc, avec même une certaine valeur littéraire. Dans la version numérique du livre, certains chapitres se terminent par un morceau à écouter : la Sonate pour violon seul de Bartok pour « Aperçus de l’autre monde » (l’Ouest), la Chaconne de Bach pour « Seul à Paris ». Même chose pour la version papier, avec flash codes à scanner sur smart-phone. La preuve par la musique, comme pour préciser encore le propos.

François Lafon

Tedi Papavrami, Fugue pour violon seul, Robert Laffont, 317 p., 21€ - Tedi Papavrami, Violon seul (Bach, Paganini, Bartok, Scralatti, Ysaÿe), coffret de 6 CD Zig-Zag Territoires
 

Printemps pluvieux et clivages en série, du mariage pour tous à une conférence au Collège de France intitulée « L’Atonalisme et après ? », où le pianiste et compositeur Jérôme Ducros part en guerre contre la dictature des héritiers de Schoenberg, lesquels (air connu) se seraient coupés du public en cultivant une musique bafouant la nature, c'est-à-dire la tonalité. Réactions en chaîne, de Pascal Dusapin (ex- occupant de la chaire de Création artistique du Collège de France) à Philippe Manoury, porte-parole implicite de son maître Pierre Boulez. Nombreux papiers dans la presse prenant rarement le parti de Ducros, le dernier en date, signé Christian Merlin dans Le Figaro, se terminant ainsi : « On a le droit de faire comme si Boulez, Berio, Stockhausen, Xenakis ou Ligeti n'avaient pas existé. On a aussi le droit de considérer cette attitude comme un recul, révélateur d'une époque bien frileuse. » Autre approche de la part du compositeur Denis Levaillant, qui sur Facebook renvoie dos à dos les belligérants : « Le XXème siècle n’a pas été dominé par l’atonalisme mais bien par les courants entre-deux, qui ont inventé une rythmique et un son particuliers, qu'il est aujourd'hui judicieux, il me semble, de continuer. Ligeti souvent en fait partie, mais oui. Et aussi Dutilleux. Et Pärt. (…) La véritable révolution date des années 70 aux Etats Unis, et aujourd'hui Adams domine le marché mondial. » La chute est rude, mais pour une fois que le « ni-ni » ne relève pas de la politique de l’autruche...

François Lafon

samedi 1 juin 2013 à 09h53

Dans la revue britannique Brain (Cerveau), relayée en France par Pierre Barthélémy dans son blog scientifique, le neurologue Oliver Sacks, auteur de Musicophilia et de L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, évoque le cas de huit de ses patients atteints d’hallucinations particulières : ils voient des partitions musicales partout. Tous sont âgés, musiciens amateurs plus ou moins confirmés, et quatre d’entre eux souffrent d’affections visuelles importantes (glaucome, dégénérescence maculaire). Certains ont essayé de jouer au piano la musique qui leur apparaissait, mais outre qu’elles se modifiaient sans cesse, les partitions étaient incroyablement compliquées : grappes de notes inextricables, rangées incompréhensibles de dièses et de bémols, graves descendant six lignes au-dessous de la portée. Les quatre patients malvoyants relèvent probablement du syndrome de Charles Bonnet (hallucinations visuelles affectant des personnes âgées ne présentant pas de troubles mentaux - 1770). Mais les quatre autres ? Deux sont parkinsoniens, un troisième a été victime de fortes fièvres et le dernier ne voit de musique qu’au moment où il se réveille. Sacks, qui souffre lui-même de problèmes de vue et a tendance à voir un mélange de lettres et de runes s’imprimer sur les murs de sa chambre, en déduit que lorsque la chaîne de l’information visuelle est rompue pour une raison quelconque, le cerveau prend le relais et réactive des images parfois venues de très loin. A remarquer que ces hallucinations ont un point commun : elles sont impossibles à traduire en sons. « On vient de trouver la cause de la musique contemporaine », ironise un internaute. En aucun cas ceci n’explique cela.
 

François Lafon