Lundi 23 avril 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
Cello 2017 : quatre CD, seize violoncellistes nés entre 1987 et 1994, captés sur le vif lors des récentes sessions (13 - 20 mai) du Concours Reine Elisabeth de Belgique, premier dédié à l’instrument quatre-vingt ans après sa première édition. Un cocorico national aussi, quatre des lauréats - à commencer par le premier prix Victor Julien-Laferrière - étant français, sans compter le Biélorusse Ivan Karizna, élève de Jérôme Pernoo au Conservatoire de Paris. Un coffret destiné aux happy few donc, voire aux professionnels. Non que les impétrants soient indignes de leurs illustres aînés (certains présents dans le jury : Gautier Capuçon, Truls Mork, Henri Demarquette, Natalia Gutman, Pieter Wispelwey, Mischa Maisky), mais comment écouter ces quatre heures trente-sept minutes et dix secondes d’œuvres variées - dont deux créations composées pour l’occasion ? En happy few, avec la prétention de cerner, à l’aveugle, les personnalités ? En professionnel, sans en posséder les codes de sélection, aussi complexes que ceux des Jeux Olympiques ? On peut contester le jury : si Julien-Laferrière s’impose dans le 1er Concerto de Chostakovitch comme le leader de sa génération, rattrapant le plus médiatisé Edgar Moreau, le Colombien Santiago Canon-Valencia (3ème prix) aurait pu permuter avec le Japonais Yuka Okamoto (2ème prix), compte non tenu du fait que celui-ci joue Dvorak et celui-là Haydn. Question de sonorité, de virtuosité, de précision ? Aussi, quoique à ce niveau… D’accompagnement ? Stéphane Denève avec le Brussel Philharmonic, Frank Braley avec l’Orchestre de Chambre de Wallonie font des prouesses, le second s’accordant particulièrement bien dans Haydn avec Canon-Valencia, d’où peut-être la préférence exprimée ci-dessus. On en alors vient à recycler les arguments-bateau – la présence, la fougue, la musicalité, le timbre – comme si le violoncelle était (et il l’est à sa manière) une voix d’opéra. On criera donc cocorico en écoutant Aurélien Pascal (4ème prix) jouer Poulenc entre chair et cuir, Yann Levionnois faire virevolter le Papillon de Fauré ou Bruno Philippe se mesurer à Bach, tous deux « lauréats », c’est-à-dire placés mais non gagnants. Et l'on réécoutera, sans chercher midi à quatorze heures, Ivan Karizna (5ème prix) sauter de Boccherini à Ysaÿe, casse-cou mais tellement vivant.
François Lafon

Cello 2017, Queen Elisabeth Competition. 1 coffret de 4 CD, distribution Harmonia Mundi

Tout l’été à la bibliothèque-musée du Palais Garnier (antenne lyrique de la Bibliothèque Nationale) : Mozart, une passion française. « Pas d’anniversaire, précise le trio des commissaires - Laurence Decobert, Jean-Michel Vinciguerra, Simon Hatab -, seulement de nouvelles productions de la trilogie Da Ponte ». Gageure : raconter, à partir du riche fonds maison, Mozart et l’Opéra de Paris depuis les voyages en France du jeune Amadeus jusqu’aux productions les plus récentes de ses opéras. Autour du manuscrit de Don Giovanni, relique suprême conservée à la BNF (à laquelle l’avait légué la cantatrice Pauline Viardot) et présentée pour la première fois in loco, s’organise le manège des lectures et relectures. Césure bien vue : les années 1830, au cours desquelles le compositeur à la mode devient un classique. Avant, folles adaptations : La Flûte enchantée devenant Les Mystères d’Isis, Les Noces de Figaro « rabeaumarchaistisées », Cosi fan tutte rebaptisé Les Amants napolitains (voire Le Laboureur chinois), Don Giovanni se terminant sur le Dies Irae du … Requiem (de Mozart, quand même). Après, chemin escarpé pour arriver aux actuelles interprétations « historiquement informées » (pour la musique tout au moins). Constatation : c’est plutôt au Théâtre italien ou au Théâtre Lyrique (XIXème siècle) ou au festival d’Aix-en-Provence (XXème), bref ailleurs qu’à l’Opéra de Paris, que le retour à l’original (pas seulement les langues) s’est effectué. Ce n’est par exemple qu’en 1976 (pendant l’ère Rolf Liebermann) que L’Enlèvement au sérail a été donné pour la première fois en allemand au Palais Garnier, la primeur française de la VO revenant à Aix en 1951. Parcours clair, fluide, permettant aux connaisseurs de s’y retrouver et aux néophytes de ne pas s’y perdre. Un certain humour aussi : reproduction de ce royaume de la musique (Gazette musicale de Berlin, traduit dans Le Journal des comédiens du 4 juin 1829), où Mozart est le roi, Haendel le ministre des cultes, Beethoven le généralissime, Bach le ministre de la justice et Rossini le confiseur de la cour. Beau catalogue, textes à méditer du trio des commissaires.
François Lafon

Exposition Mozart, une passion française. Bibliothèque-musée de l’Opéra de Paris (Palais Garnier jusqu’au 24 septembre. Tous les jours 10h - 17 h (18 h du 17 juillet au 10 septembre). Catalogue, éditions BNF, 39 euros (Photo : Mozart, son père et sa sœur d'après Carmontelle © BnF)

vendredi 9 juin 2017 à 00h05
ManiFeste 2017- suite - au Centquatre (voir ici) : Campo Santo, impure histoire de fantômes, installation/concert pour 5 musiciens, électronique et dispositif sonore et vidéo de Jérôme Combier (conception et composition) et Pierre Nouvel (scénographie et vidéo). Une drôle d’histoire, au titre emprunté à W. G. Sebald - romancier et essayiste allemand engagé -, mais inspiré, hanté même par Pyramiden, site minier de l’archipel norvégien du Spitzberg, pas loin du pôle nord, exploité par la Russie de 1926 à 1998 et depuis abandonné, synonyme de faillite économique autant que culturelle, allégorie en dur de la vanité humaine et de la mort des empires. Une « expérience sensorielle », prétexte à réflexion et à citations nombreuses lues en voix off (Sebald, mais aussi Diderot, Nietzsche, Blanqui, Derrida), à musique bien sûr et à spectacle surtout, les photos fixes et les lents travellings de la cité désertée et décatie donnant puissamment à rêver ou à cauchemarder, projetées sur un écran à géométrie variable - surface plane, angle mort, dôme au milieu duquel le sable s’écoule, frappant des plaques de métal amplifié.  « Et qui se souviendra d’eux, d’ailleurs est-ce qu’on se souvient ? », demande Sebald. C’est de cet univers minéral voué à l’abandon que se nourrit – probablement plus qu’elle ne le nourrit – la musique de Combier, méditation hypnotique traversée en live de riffs de guitare électrique, d’effluves d’accordéon, de percussions aussi variées qu’inventives (formidable ensemble Cairn). Salle bondée – le spectacle, créé à Orléans en 2016, aurait pu être doublé – mais applaudissements mesurés. Peut-être parce qu’un certain ennui est une des composantes inévitables d’un tel voyage au pays des illusions perdues. 
François Lafon

Centquatre, Paris, 8 juin (Photo © Pierre Nouvel)

vendredi 2 juin 2017 à 23h20
Danse au Centquatre (Paris) pour l’ouverture du festival ManiFeste de l’IRCAM sous-titré cette année « Le Regard musicien » : Mockumentary of a contemporary saviour (Documentaire parodique sur un sauveur contemporain) du chorégraphe, metteur en scène et cinéaste belge Wim Vanderkeybus.  Sujet inspiré par le film de Scorsese La Dernière tentation du Christ, portrait ironique d’un sauveur, idée que « c’est en temps de crise que certains jouent sur le désarroi et se dressent en détenteurs de toutes les réponses ». A entendre autant qu’à voir en effet, stade (momentanément) ultime des noces fructueuses et tourmentées des arts visuels et sonores, dont au Centre Pompidou l’exposition L’œil écoute (voir ici) raconte l’histoire, et dont l’Ircam, qui fête son quarantième anniversaire, s’est toujours revendiqué. Tandis que, dans le plus pur style Vanderkeybus bien connu des habitués du Théâtre de la Ville, les danseurs chutent et reptent, se frappent et s’enlacent, parlent beaucoup surtout, principalement en anglais, le son IRCAM les enveloppe et les porte, les caresse et les écrase, tente de faire d’eux des « corps musiciens ». Une création signée Charo Calvo - compositrice attitré du chorégraphe -, et Manuel Poletti pour la technique, faisant musique de tous sons, assez présente pour achever de structurer le maelström vanderkeybusien, parvenant surtout, mieux que le texte, à insuffler une dose suffisante de fantastique à un spectacle qui évoque moins souvent Andreï Tarkovski (Solaris) que le feuilleton télé La 4ème Dimension
François Lafon

Centquatre, Paris, jusqu’au 4 juin (Photo © Danny Willems)