Jeudi 19 avril 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
mercredi 30 août 2017 à 01h20
Cette année au Festival Berlioz de la Côte-Saint-André : « Berlioz à Londres au temps des expositions universelles ». Deux manifestations ce 29 août, deux façons inventives de traiter le sujet. En matinée à l’église : début de l’intégrale en cinq concerts des Quatuors « Londoniens » de Haydn, par l’excellent London Haydn Quartet. « Un clin d’œil aux souvenirs de Berlioz dont l’appartement londonien était voisin d’un salon de musique ». Habile rapprochement : les Quatuors op. 71 et 74 de Haydn et le Quatuor op. 74 de Beethoven. Contraste évident entre le génie haydnien d’étonner sans cesse sans sortir du cadre classique, et celui, beethovénien, de faire exploser ledit cadre tout en lui rendant hommage. Galvanisés par l’énergique premier violon Catherine Manson, les Anglais jouent sur instruments d’époque, mais sans baroquiser : classiques toujours, façon pertinente de réconcilier Berlioz avec Haydn. En soirée dans la vaste chapelle des Apprentis d’Auteuil (ex-Orphelins d’Auteuil, délocalisés dans vingt-cinq départements) : La Tempête (d’après Shakespeare) par la Compagnie La Tempête. « Créer un univers fantastique, échapper à la paraphrase, stimuler l’imaginaire et provoquer un éveil constant et inconscient de l’auditeur » : ainsi Simon-Pierre Bestion - auteur, metteur en scène, chef d’orchestre et de chœur – définit-t-il son projet à la tête de ladite Compagnie. Impressionnant travail musical, convoquant Locke et Purcell, Hart et Draghi, Pécou et Philippe, Franck Martin et Berlioz pour retrouver, en musique, chant, danse et expression corporelle, les « paysages imaginaires » d’une des pièces les plus mystérieuses de Shakespeare - comédie féérique, fable politique, métaphore du théâtre, peut-être son testament d’artiste. Troupe nombreuse et polyvalente, parfum de happening post-68, exaltation des forces naturelles davantage que drame personnel du magicien Prospero (qu’on ne voit pas, jusqu'à ce qu'on découvre qu'il s'agit de Bestion, omniprésent maestro), mais surtout atmosphère de recueillement, voire de religiosité étrangère au propos shakespearien. Une manière berliozienne peut-être de prendre ses distances avec le sujet.
François Lafon

Festival Berlioz, La-Côte-Saint-André, jusqu’au 3 septembre (Photo : La Tempête©FestivalBerlioz)
 
Spirito, chœur de chambre basé à Lyon, résulte de la fusion de deux ensembles professionnels. Nicole Corti, sa directrice musicale, l’a dirigé à La Chaise Dieu, ainsi que l’Orchestre des pays de Savoie et quatre solistes vocaux, dans le Stabat Mater en sol mineur de Haydn. Composé en 1767, c’est l’ouvrage vocal du musicien d’Eszterháza qui connut la plus large diffusion en Europe avant La Création, de trente ans postérieure. Typique de la période « Sturm und Drang » de Haydn, le Stabat Mater est tourné vers l’intérieur avec une grande économie de moyens, la détente ne s’imposant qu’avc le dernier de ses treize volets : la fugue en sol majeur « Paradisi Gloria », entrecoupée de vocalises de la soprano. Dans l’assez vaste introduction orchestrale, dotée de sauts d’intervalles et de contrastes dynamiques saisissants, Nicole Corti fait montre d’un beau sens des nuances et des accents. Elle mettra d’un bout à l’autre en valeur la dimension spirituelle de l’ouvrage. Le Stabat Mater était la pièce de résistance d’une soirée commencée avec du Mozart plutôt léger et le savant Alleluia pro omni tempore (2010) de Thierry Escaich. Le même jour, en fin d’après-midi, un remarquable programme de musique de chambre intitulé  « L’âme russe » : deux importantes sonates pour violoncelle et piano, celle de Chostakovitch (1934, plusieurs fois révisée), sarcastique comme ce compositeur savait l’être à moins de trente ans, et celle de Rachmaninov (1901), monument du romantisme finissant. Xavier Phllips, un de ceux qui se sont perfectionnés auprès de Rostropovitch, et Igor Tchetuev, né en Ukraine, lauréat du Concours international Arthur Rubinstein à tel Aviv, prennent avec raison et pour notre plus grand plaisir ces musiques à bras-le-corps.
Marc Vignal
 
Abbatiale Saint-Robert et Auditorium Cziffra, 26 août (Photo : Nicole Corti © DR)

On n’entend pas à La Chaise Dieu que des grandes fresques chorales, mais aussi des concerts symphoniques. Fondé en 1998, l’Orchestre de l’Opéra de Rouen-Normandie était dirigé par le chef américain Jonathon Hayward, âgé de 23 ans,  premier prix au concours de Besançon en 2015. La Symphonie classique de Prokofiev démarre en trombe, mais les accents manquent de « pointu ». Le concerto pour harpe de François-Adrien Boïeldieu (1775-1834), agréable  ouvrage de jeunesse d’un compositeur natif de Rouen, date de 1796 : l’instrument de Marie Antoinette est alors sur le point d’acquérir sa facture moderne. Succès mérité pour Agnès Clément, lauréate en 2010, à 20 ans, du concours de harpe de Bloomington, et en 2016, à Munich, du concours d’interprétation d’une œuvre contemporains. Plus qu’avec subtilité, la Symphonie n°8 de Beethoven est rendue avec puissance, et dans les accords finaux une très appréciable discipline. Créé en 1960, seule formation symphonique professionnelle de Belgique, l’Orchestre philharmonique royal de Liège a depuis 2011 comme directeur musical Christian Ambling, né à Vienne en 1971 mais formé à Hambourg. Programme centré sur le « Nouveau Monde », avec avant l’entracte un Adagio pour cordes de Samuel Barber d’une belle  intériorité et une Rhapsody in Blue de Gershwin modérément « jazzy » : au piano Simon Ghraichy, d’origine libano-mexicaine, formé au C.N.S.M. de Paris et à l'Académie Sibelius d'Helsinki. En seconde partie, une magnifique  symphonie du Nouveau Monde (n°9) de Dvorak : un deuxième mouvement finement nuancé et d’une infinie nostalgie, des traits d’orchestre incisifs à souhait et mille autre détails rendaient l’architecture de l’ouvrage perceptible comme jamais.
Marc Vignal

Abbatiale Saint-Robert, 24 et 25 août (Photo : Agnès Clément © DR)
 
On ne s’attend pas à ce qu’un Requiem ait comme tonalité principale ré majeur et débute par des sonorités de cors et de trompettes et timbales. C’est le cas de celui de Jan Dismas Zelenka programmé en cette année 2017 au festival de La Chaise Dieu. En février 1733 meurt à Varsovie le prince-électeur de  Saxe Auguste le Fort, roi de Pologne sous le nom d’Auguste II. La nouvelle parvient à Dresde trois jours plus tard, et pour les cérémonies funèbres Zelenka compose sa Messe de Requiem en ré majeur ZWV 46 ainsi que son Office des Défunts ZWV 47, dont, à La Chaise Dieu, un extrait a précédé le Requiem, avec comme interprètes le Collegium & Collegium Vocale 1704 et son chef Vaclav Luks. Aussi bien Zelenka que le Collegium Vocale sont depuis quelques années des habitués des lieux. Les trompettes et timbales restent pour commencer relativement discrètes, pour ne se déployer avec davantage de force qu’en certains épisodes plus tardifs. Il ne s’agit pas uniquement de déplorer la perte d’un souverain, mais aussi de chanter sa résurrection - sous les traits de son successeur - et de célébrer son apothéose. L’écriture chorale de ce chef-d’œuvre témoigne d’une grande maîtrise, Zelenka profitant en outre de toutes les possibilités offertes par l’orchestre de la cour de Dresde, avec notamment, au Recordare, un instrument rare utilisé à Vienne et à Dresde pour exprimer le deuil : le chalumeau. Il a aussi recours au plain-chant. Au début de ce concert mémorable, deux cantates sacrées de Telemann, une en latin et une en allemand, non sans interventions éclatantes des trompettes et timbales.
Marc Vignal

Abbatiale Saint-Robert, 24 août (Photo : Vaclav Luks ©DR)