Lundi 20 mai 2024
L’Île sonnante d’Hugues Dufourt
Célébration d’Hugues Dufourt avec une remarquable anthologie
Surgir

Agrégé de philosophie, enseignant, Hugues Dufourt (né en 1943) mène de front une carrière de compositeur en participant aux activités de l’ensemble L’Itinéraire aux côtés de Tristan Murail, Gérard Grisey et Michael Levinas à partir de 1975. Erewhon, sa première pièce d’envergure destinée à un nombre impressionnant de percussions venues du monde entier (1977) se veut à la croisée de Varèse et Sibelius. La percussion domine dans son œuvre, à l’image de Surgir, sa première partition pour une formation symphonique, créée par l’Orchestre de Paris (1985) et reprise ici dans cet album en forme d’anthologie de ses œuvres, de 1984 à 2022 – un parcours confié, pour l’essentiel, à la Radio de Cologne (WDR). Pour qui ne le connaîtrait pas, il n’y a pas meilleure introduction que cette nouvelle version de Surgir, ivre des amours explosives de la percussion et de l’orchestre : une conflagration hurlante et sans repos – qui suscita de copieux sifflets à sa création ! Le courant spectral, auquel il fut lié, l’amène à plonger dans la matière même du son, le malaxant jusqu’à produire cette coulée de lave, cette énergie sauvage. Une expérience organique qui se poursuit dans L’Origine du monde, pour piano et orchestre d’après le fameux tableau de Courbet (2004), où scintille un piano qui vibre en sympathie avec le vibraphone et la percussion, pour se lover dans les cordes. Affaissement ou ramollissement ? Rien n’est sûr, avec ce piano qui joue des poings (Cowell ?) contre l’orchestre furibond d’On the wings of the morning (2012) : un combat sans merci qui finit néanmoins dans les limbes des vents harassés – l’ombre du grand Sibelius réapparaît. Les quatre partitions pour ensemble D’après Tiepolo, en référence à la fresque grandiose de la Résidence de Wurtzbourg (Bavière) terminée en 1753, un hommage aux quatre continents, évoquent un temps plus reposé, piqueté de traits de lumière aveuglants, entre statisme feldmanien (L’Afrique) et gestes nô désordonnés (L’Amérique) où l’on s’observe avec déférence ou excès – Dufourt parlant d’« instabilité morphologique du son ». L’intérêt du compositeur pour la guitare électrique remonte aux années 1970, où il s’agissait de croiser instruments acoustiques et électriques (claviers, guitares, etc.), mais qu’on ne s’attende pas pour autant à saisir quelques bribes revival de guitar heroes dans un troisième volet constitué autour du soliste Yaron Deutsch. De la plénitude de La Cité des saules (1997) et de l’Hommage à Charles Nègre (1986) en passant par la distorsion de L’Île sonnante (1990), proche des Music for quiet moments de Robert Fripp, jusqu’à la grandeur jubilatoire du concerto L’Enclume du rêve d’après Chillida (2022), reflet des formes abstraites, dépouillées et noueuses du sculpteur basque, le compositeur offre de nouvelles perspectives à l’instrument. Interprétations superlatives de l’Orchestre de la WDR comme des différents ensembles Recherche, Nikel et Remix, et des solistes,  pour un portrait remarquable.            
Franck Mallet

Dufourt : Surgir (1980-1984) ; L'Origine du monde (2004) ; On the wings of the morning (2011-2012) ; L'afrique d'après Tieplo (2004-2005) ; L'Asie… (2008-2009) ; L'Europe… (2010-2011) ; L'Amérique… (2015-2016) ; La Cité des saules (1997) ; Hommage à Charles Nègre (1986) ; L'Île sonnante (1990) ; L'Atelier rouge d'après Matisse (2019-2020) ; L'Enclume du rêve d'après Chillida (2022)
Nicolas Hodges (piano), Yaron Deutsch (guitare électrique)
WDR Sinfonieorchester, ensembles Recherche, Nikel et Remix
Direction musicale : Johannes Kalitzke, Peter Rundel, Ilan Volkov, Mariano Chiacchiarini, Sylvain Cambreling
3 CD Bastille musique BM027
4 h 02 min

mis en ligne le mardi 12 mars 2024

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