Lundi 20 mai 2019
Concerts & dépendances
Trompe-la-Mort de Luca Francesconi, ou Vautrin enfin à l’opéra
vendredi 17 mars 2017 à 01h09
Lancement du programme "créations inspirées par la littérature française" à l’Opéra de Paris : Trompe-la-Mort de Luca Francesconi (livret et musique) d’après Balzac. Un méchant d’opéra tout trouvé et pourtant oublié par les compositeurs que ce Trompe-la-Mort, de son vrai nom Jacques Collin, bagnard évadé devenu chef de la police après avoir trompé son monde d’un roman à l’autre de la Comédie humaine sous les traits de Vautrin, Carlos Herrera ou M. de Saint-Estève. Pas question bien sûr de tenter un digest des aventures récurrentes du personnage, ni de s’inspirer de la pièce de Balzac Vautrin (interdite parce que Frédérick Lemaître s’y était fait la tête … du roi). Avec le metteur en scène belge Guy Cassiers, grand amateur de défis théâtro-littéraires (Proust, Littell), Francesconi s’est plutôt intéressé à « celui qui scrute les failles de notre société et dans les yeux duquel nous pouvons voir ses dysfonctionnements », prenant comme fil conducteur la cynique leçon de vie donnée par le faux abbé Herrera à Lucien de Rubempré au dernier chapitre d’Illusions perdues, et articulant l’intrigue autour du « vertige identitaire » impliqué par cette relation de maître (amoureux) à élève (insuffisant mais jeune et beau). Idée mode mais pertinente : c’est le Palais Garnier éclaté des dessous aux toits - cabinet des mirages façon musée Grévin (formidable travail vidéo) - qui structure les quatre niveaux dramatiques et musicaux (vie sociale, rapports intimes, voyage initiatique, force obscure) de cette œuvre où « ce que l’on voit n’est jamais ce que l’on voit » (on pense, là, au Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell). Il en résulte un spectacle esthétiquement virtuose et intellectuellement imparable, habillant sur mesures une musique très riche orchestralement mais plus convenue dans le traitement (syllabique) du texte, jusqu’au grand climax final, où s’incarne enfin ce Trompe-la-Mort donné jusque-là comme le grand ordonnateur en creux d’une comédie (humaine) où se dessine une galerie de silhouettes (la courtisane Esther, le banquier Nucingen, l’ambitieux Rastignac) comme découpées dans du carton, sans doute parce que, selon Balzac lui-même, « La raillerie est toute la littérature des sociétés expirantes ». Relève francophone de luxe (Julie Fuchs, Cyrille Dubois, Béatrice Uria-Monzon) autour du formidable Laurent Naouri (Trompe-la-Mort, etc.), orchestre de l’Opéra des grands jours dirigé au millimètre par Susanna Mälkki. 

François Lafon

Opéra National de Paris – Garnier, jusqu’au 5 avril. En différé sur France Musique le 31 mai (Photo © Elena Bauer/OnP)