Mercredi 23 octobre 2019
Concerts & dépendances
Simon Boccanegra, Verdi côté sombre
dimanche 18 novembre 2018 à 19h40
A l’Opéra Bastille, Simon Boccanegra de Verdi. Pour solde de tout compte, après deux productions oubliables et quarante ans après celle, historique, signée Giorgio Strehler et Claudio Abbado : au sublime navire voile au vent, figure de proue de l’esthétisme strehlerien, le metteur en scène Calixto Bieito, connu pour ses tendances gore, oppose un cuirassé dépecé, vision noire de l’âme du doge désenchanté. Pourquoi pas ? Cet opéra longtemps mal aimé, tombé à sa création en 1857, revu et augmenté par Verdi avec l’aide d’Arrigo Boito comme un galop d’essai à leur Otello, supporte mieux le second degré que Rigoletto ou Le Trouvère. C’est pourtant d’une pièce de l’Espagnol Guttiérrez, auteur dudit Trouvère et champion du mélo à l’intrigue inextricable, qu’est issu ce Boccanegra mêlant grande politique et imbroglio familial, histoire d’un corsaire devenu doge de Gênes tué par le Iago (déjà) qui l’a mis sur le trône, métaphore de l’utopie de l’unité italienne mise à mal par la realpolitik et la faiblesse des hommes. Strehler parlait de la dimension brechtienne de l’œuvre, tout en évoquant le jeu du travestissement (noms, apparences) qui pourrait faire l’objet d’une mise en scène pirandellienne. Bieito s’attache à « faire sauter le vernis des apparences pour interroger l’essence des individus », pointant la propension commune des Italiens et des Espagnols à « vivre les émotions intensément, voire déraisonnablement ». Gros plans sur écran géant des femmes et fantômes de femmes hantant l’histoire, personnages en vêtements de tous les jours, comme poussés à l’avant-scène par le vaisseau tournoyant et strié de barres de néon : privée de romantisme, une partie du public hue quand, pendant l’entracte, est projeté sur le rideau le corps de la mère de l’héroïne assaillie par les rats. Réconciliation générale en fermant les yeux : autour de Ludovic Tézier trouvant-là un des rôles de sa vie, Mika Kares (le patriarche Fiesco), Nicola Alaimo (le méchant Paolo) et Michaïl Timoshenko (le politique Pietro) forment un trio de clés de fa sans faiblesse, timbres sombres éclairés par celui, à la fois pulpeux et aérien, de Maria Agresta. Plaisir aussi dans la fosse, où en vrai chef verdien, Fabio Luisi jongle avec les silences et les éclats de ce Verdi somptueux et austère, culminant dans une scène du Conseil (bravo les chœurs !) rappelant les grands anciens Abbado (en CD chez DG) et Dimitri Mitropoulos (Archipel Walhall).
François Lafon

Opéra National de Paris – Bastille, jusqu’au 13 décembre. En direct sur Culturebox et au cinéma le 13 décembre. En différé le 30 décembre sur France Musique. Retransmis ultérieurement sur France 2 (Photo © Agathe Poupeney/OnP)