Dimanche 18 août 2019
Concerts & dépendances
Opéra de Paris 2 : Bérénice, le défi
dimanche 30 septembre 2018 à 00h06
Création mondiale à l’Opéra de Paris – Garnier : Bérénice de Michael Jarrell d’après Racine, dans le cadre du cycle « littérature française » inaugurée en 2017 avec Trompe-la-Mort de Luca Francesconi (voir ici). Des deux options – polir le marbre (ce qu’avait fait Alberic Magnard dans sa bien oubliée Bérénice – 1911) ou le casser -, le compositeur de Cassandre – impressionnant monodrame pour actrice et orchestre (voir ) - a bien sûr choisi la seconde : actions simultanées, texte concassé (voire réécrit) en écho à la remarque de Paul Valéry : « Le vers (…) exige (…) une certaine union très intime de la réalité physique du son et des excitations virtuelles du sens ». D’où ce palais classique en trois salles, où les grands de ce monde vont – subtil contraste – vivre l’enfer du mal d’amour au mépris de toute étiquette. Une alternative radicale, qui n’empêchera pas les gardiens du temple racinien de crier au blasphème : plus de digne souveraine, plus d’empereur hésitant (ou jouant à hésiter selon Roland Barthes – Sur Racine, 1963) entre son cœur et sa raison, plus d’amoureux transi (Antiochus) terminant la pièce sur un « Hélas ! » qui résume tout, mais trois corps souffrants, trois voix arrachant les mots qui font mal à leur sublime contexte, le tout porté par une houle orchestrale aussi raffinée que menaçante. Même dynamitage pour les confidents, Arsace agité excitant par contraste le spleen d’Antiochus, Albine s’exprimant en hébreu, rappelant à Bérénice son statut de reine de Judée haïe des Romains. Direction rigoureuse de Philippe Jordan, formidable trio de comédiens-chanteurs – Barbara Hannigan, Bo Skovhus, Ivan Ludlow – dirigé au cordeau par Claus Guth, plus littéral, sinon plus sage que dans sa « Bohème sur la Lune » de la saison dernière. Même si tout cela n’attaque pas durablement le marbre racinien, le défi inspire le respect. 
François Lafon

Opéra National de Paris – Garnier, jusqu’au 17 octobre (Photo © Monika Rittershaus / OnP)