Mardi 21 mai 2019
Concerts & dépendances
La Roque d’Anthéron 2 : concepts et brin de génie
lundi 13 août 2018 à 03h23
Seconde journée au festival de La Roque d’Anthéron, tout piano celle-là. A la fraîche sur la grande estrade du parc de Florans, Daniil Trifonov (concert de 21h) et Aimi Kobaiashi (concert de 18h) choisissent leur Steinway : deux minutes pour le premier, un peu plus longtemps pour la seconde, laquelle répète dans la foulée son récital Chopin-Liszt. Du beau piano sage, une "Marche funèbre" (2ème Sonate de Chopin) montant efficacement en puissance. 18h30 à l’abbaye de Silvacane, Matan Porat joue son programme Lux (CD chez Mirare). Scénario très personnel pour ce pianiste-compositeur habitué aux montages virtuoses, encadrant de Grégorien (Lux Fulgebit - Exortum est in tenebris) un voyage de l’aube au crépuscule, où Schumann (Chants de l’aube), Beethoven (L’Aurore) et Liszt (Harmonies du soir) se frottent à Matthias Pintscher (Whirling tissue of light) et Thomas Adès (Darkness Visible) pour se dissoudre dans deux "Clairs de lune" aux reflets opposés, selon Beethoven (Sonate n° 14) et Debussy (Suite bergamasque) : éclairs et sérénité, enchaînement brillant de tonalités, d’intensités, de grain sonore, un jeu de premier ordre un peu surexposé par l’acoustique résonnante du cloître. A 21h au Parc, dans une atmosphère électrique annonçant l’orage et désignant la star, Daniil Trifonov manie lui aussi le concept étrenné sur CD (voir ici) : rien moins que Mompou (Variations sur un thème de Chopin), Schumann ("Chopin", extrait du Carnaval), Grieg (Hommage à Chopin), Barber (Nocturne op. 33), Tchaikovski (Un poco di Chopin) et Rachmaninov (Variations sur un thème de Chopin), brillantissimes rampes de lancement d’une 2ème Sonate … de Chopin fortement clivante (discussions sur les gradins), apothéose d’un art à nul autre pareil, évoquant Sviatoslav Richter et Emil Guilels sans les imiter, toucher à la fois titanesque et caressant, sens souverain des tempos et des respirations, culminant dans une "Marche funèbre" inexorable comme le glas du Kremlin. En bis : le Largo de la Sonate pour violoncelle (transcription Alfred Cortot) et la Fantaisie Impromptu op. posth. 66, preuves ultimes que le Chopin de  Trifonov évolue dans un autre monde.
François Lafon

(Photo © Christophe Grémiot)