Salle de bal nordique ? Pièce à vivre d’un chalet de montagne ? Décor pour une Tétralogie écolo ? Couloir du temps aux reflets cuivrés ? Ordinateur vu en coupe ? Les affiches Näher an der Klassik (Plus près du classique) annonçant le cycle de musique de chambre du Philharmonique de Berlin, font un tabac sur la Toile. Il s’agit en fait d’un voyage au centre de quelques instruments de musique, conçu par le photographe Björn Ewers et réalisé par les rois du cliché chic Andreas Mierwa et Markus Kluska, lesquels ont utilisé un Hasselblad numérique avec objectif grand angle ouvert à f/22 en pose longue de 4 secondes, d’où l’impression de vastitude qui se dégage de l’ensemble. Pas ou très peu de HDR (traitement numérique) : lumière du flash et fumée de cigarette pour les effets de halo. Réactions d’un internaute : « Quand je lis qu’il a fallu découper des instruments, je peux pas m’empêcher de hurler “Massaaacre”. » Réponse de Ewers : « Le violoncelle était en réparation et déjà ouvert. C’est la flûte, avec ses effets de miroir, qui a été la plus difficile à photographier. ». Autre réaction : « Je suis sûr qu’on dort bien là dedans ». Pour un cycle de musique de chambre…
Pour votre violon, cordes métalliques ou cordes en boyau? Dépassé tout cela, affirme le Dr Shigeyoshi Osaki, de l’Université Nara, au Japon. L’avenir réside dans les cordes en soies d’araignée. En assemblant de trois à cinq mille fils produits par des femelles de l’espèce Nephila maculata, le tout torsadé en trois faisceaux bien serrés, on obtient, d’après lui, un amalgame plus solide qu’une corde en boyau, mais moins résistant qu’une corde en métal. Selon le site BBC News, ces cordes arachnéennes, vues en coupe transversale et au microscope électronique, auraient la particularité d’être en leur centre composées de soies tressées et assemblées de différentes manières, ne laissant aucun espace entre elles. Le petit (ou le grand) plus ? « Un timbre doux et profond, inconnu jusqu’ici, capable d’inspirer de nouvelles musiques, et dont raffolent déjà quelques virtuoses renommés, » affirme le Dr Osaki. A quand une nouvelle version pour cordes seules du Festin de l’araignée d’Albert Roussel ?
« Vous pouvez répondre, je ne vous dérangerai pas » (Kiri Te Kanawa) ; « Si c’est ma mère, dites-lui que je suis en train de travailler » (Lorin Maazel) ; « Vous, oui vous : sortez ! » (William Christie). La semaine dernière à New York, un téléphone mobile sonne pendant le finale recueilli de la 9ème Symphonie de Mahler. Alan Gilbert, directeur du Philharmonique, interrompt le concert. « Avez-vous bien éteint votre portable ? », demande-t-il au fautif, qui se contente de hocher la tête. A la synagogue de Peskov en Slovaquie, le violoniste Lukas Kmit est dérangé par la petite valse Nokia. Il réagit lui aussi…
Un homme en noir dérobe des pâtes dans un musée, avant de s’enfuir par les toits. Musique : Allegro con brio de la 25ème Symphonie de Mozart. Une Clio musclée déplace une citerne. Musique : Non piu andrai, extrait du 1er acte des Noces de Figaro. Un couple joue aux échecs, sourires Email Diamant. Musique : Voi che Sapete, l’air de Chérubin. Appareil photo E720 de Samsung avec lecteur de MP3 intégré. Musique : la Marche turque. Verkade, fruits and form, ou comment arriver la première dans l’ascenseur occupé par le patron. Musique : le Dies irae du Requiem. Faisselle Rians, 100% naturelle. Musique : encore la Marche turque. Dernier en date : une voix de femme décrit l’intérieur de la Renault Energy dCi 130, pendant qu’on en voit le moteur et qu’une voix d’homme se demande si le plus étonnant dans cette voiture, ce n’est pas, justement, le moteur. Musique : le Porgi amor de la Comtesse dans les Noces de Figaro. Tout a commencé avec la Reine de la nuit, muse du riz Taureau ailé de Lustucru. Rien de tel que Mozart pour enchanter le plus utilitaire des produits. C’est beau, la pub.
Mais qu’avez-vous, chers fidèles de musikzen.fr, à vous passionner soudain pour les surnoms donnés aux œuvres célèbres, et en particulier à celui de la 7ème Symphonie de Beethoven ? Les pièces à titre, c’est avéré, marchent mieux que les autres. La 14ème Sonate pour piano en ut dièse mineur op. 27 n° 2 de Beethoven ne serait peut-être pas aussi célèbre si son Adagio sostenuto n’évoquait un clair de lune, et l’ultime Symphonie de Mozart paraîtrait probablement moins grandiose si elle n’était surnommée « Jupiter ». La plupart de ces titres sont d’ailleurs apocryphes : c’est le poète Ludwig Rallstab qui a trouvé « Clair de lune » et l’impresario Johann Peter Salomon, probablement influencé par la tonalité d’ut majeur du chef-d’oeuvre, qui a pensé à « Jupiter ». Il y a des titres moins évidents : pourquoi la Sonate « Waldstein » de Beethoven (du nom de son dédicataire) s’appelle-t-elle aussi « L’Aurore », pourquoi la 1ère Symphonie de Tchaikovski, pourtant composée pendant l’été 1866, est-elle sous-titrée « Rêves d’hiver » ? On comprend mieux l’appellation « Chant de la nuit » pour la 7ème Symphonie de Mahler dont les deux Nachtmusik sont les moments les plus étonnants, ou encore l’appellation de « Brandebourgeois » conférée par le musicographe Julius August Philipp Spitta aux six Concertos dédiés par Bach au margrave Christian Ludwig de Brandebourg. Le sous-titre de la 7ème Symphonie de Beethoven n’est pas dû, lui, à un commentateur oublié, mais à Richard Wagner en personne. Sensible aux rythmes très marqués dont l’œuvre est saturée, il l’a surnommée « Apothéose de la danse », ce qui, pour nos oreilles modernes, ne signifie plus grand-chose.
François Lafon
Photo : La Danse, de Carpeaux, sur la façade de l'Opéra Garnier à Paris
Savez-vous ce que c’est qu’un Ohrwurm ? En allemand, cela veut dire « ver d’oreille ». Métaphoriquement parlant, il s’agit d’une musique qui s’insinue dans votre oreille et ne veut plus en sortir. En anglais, on dit earworm (traduction littérale d’ohrwurm) ou musical hitch, qu'on pourrait traduire par « démangeaison musicale », à ne pas confondre avec a hook (littéralement « un hameçon », formule mélodique ou rythmique qui capture l’attention, tel le début de la 5ème Symphonie de Beethoven). Selon James Kellaris, professeur à l’Université de Cincinnati, « ce phénomène est susceptible de toucher 97 à 99% de la population, les femmes et les musiciens étant les plus concernés ». Est-ce à dire que les femmes ont plus d’oreille que les hommes (les musiciens étant bien sûr hors concours) ? En 1956, l’écrivain d’anticipation Arthur C. Clake (auteur de 2001, l’Odyssée de l’espace) a publié une nouvelle, The Ultimate Melody, dans laquelle un savant sadique invente une mélodie fatale et inoubliable, correspondant exactement aux rythmes électriques fondamentaux qui animent le cerveau. En est-on là quand on n’arrive pas à se débarrasser d’une chanson - bien souvent stupide et hautement oubliable -, entendue le matin à la radio ? Dans les pays anglo-saxons, ce phénomène est pris très au sérieux par les spécialistes de neuro-imagerie, mais alimente aussi les médias : les auditeurs du Shaun Keaveny Breakfast Show, émission très populaire de BBC 6 Music, sont priés de faire savoir en compagnie de quel earworm ils se sont réveillés. En France, on parle de scie (chanson, formule, argumentation ressassée et usée), de rengaine (refrain banal, chanson ressassée - de rengainer : remettre dans la gaine) et l’on se plaint qu’un air nous trotte dans la tête, mais aucun ver d’oreille hexagonal ne s’est insinué dans le langage.
Un jeune homme se lève. Au pied du lit, un i-phone. Le jeune homme pose les pieds par terre : tap, tap. Il frappe dans ses mains : clac, clac. Dans la salle de bains, il allume son rasoir électrique : tse-tse-tse-tse. Petit déjeuner, il fait frire un œuf - splehhh,- et actionne le grille-pain : tic, tac. Il prend sa guitare, et essaye une mélodie. Il sort, croise une fille jouant du violon : mélodie encore, plus accompagnement i-phone : tap, clac, tse, spleeh, tic. Il prend le bus : silence pour nous, tse, spleeh, tic dans les écouteurs. Il entre dans un studio, une chanteuse chante, l’i-phone sur le micro : tap, clac, etc. Le jeune homme est le héros d’autres vidéos, dont l’une se passe dans un parc et invente un nouveau rythme, le Duckstep (pas du canard). Celle-ci, intitulée Everything is an instrument, est une publicité pour une application i-phone destinée aux i-compositeurs en i-herbe. Capter les rythmes de la vie moderne, faire musique de tout : on pense aux ancêtres, Pierre Henry, Mauricio Kagel. La musique du jeune homme n’aurait pas eu sa place dans les festivals d’avant-garde des années 1970, mais le principe est le même.
Au programme de l’Orchestre de Paris cette semaine : La Barque solaire, pour orgue et orchestre, de Thierry Escaich, la 3ème Symphonie « avec orgue » de Saint-Saëns et le Concerto pour violoncelle de Dvorak. Paavo Järvi est au pupitre, Escaich lui-même à l’orgue et Gautier Capuçon au violoncelle. Le clavier d’Escaich est installé côté jardin. De part et d’autre du plateau : de grandes enceintes. La Barque solaire, inspiré du Livre des Morts Egyptien, place l’orgue, aux harmonies d’éternité, au centre d’un orchestre déchaîné. Des sonorités faibles et étouffées : ce n’est pas un concerto pour orgue, précise le compositeur. Soit. Dans la Symphonie de Saint-Saëns, l’orgue est là aussi pour soutenir, mais il éclate, au début du Finale, en un péremptoire do majeur. Même discrétion. Avant l’entracte, Capuçon, très applaudi (à juste titre) dans Dvorak, appelle Escaich pour un bis kitsch et délicieux : « Mon cœur s’ouvre à ta voix » (Saint-Saëns, Samson et Dalila) transcrit pour violoncelle et orgue. Egale frustration. Le grand Cavaillé-Coll de Pleyel, inauguré en 1929 par Marcel Dupré, n’est qu’un lointain souvenir. Aujourd’hui, on se passe, quand on construit ou rénove une salle, de ce genre de monument, onéreux, archaïque et encombrant. Hier soir, on l’a quand même un peu regretté.
Une table lumineuse, sur laquelle est dessinée une portée. Deux enceintes sur pieds. Une clé de sol, des noires et des croches en bois, d’une vingtaine de centimètre de hauteur. Posez une noire entre les deux lignes du bas de la portée : un fa se fait entendre, tandis que le nom de la note s’affiche en-dessous. Alignez plusieurs notes, et appuyez sur un bouton placé à gauche de la table : la mélodie que vous venez de composer résonne à vos oreilles. Le timbre de base est celui du piano, mais il suffit d’actionner un autre bouton pour entendre un vibraphone, ou une guitare. Pourquoi ces objets encombrants, alors que vous pouvez obtenir le même résultat sur votre écran ? Parce que, justement, la manipulation des notes en bois (et non en plastique), leur poids, différent selon leur durée, font partie du traitement. Il s’agit, en fait, de se désintoxiquer du côté virtuel de l’ordinateur. « Même si un piano est un instrument de musique relativement simple à utiliser, il ne vous apprendra pas à lire ni à composer une partition », dit la publicité. Bien d’accord : on peut jouer Au Clair de la lune avec un doigt, mais pas réviser son solfège rien qu’en regardant le clavier. Le titre de l’article de présentation sur Gizmondo est plus étrange : «La table surface que Beethoven aurait pu concevoir ». Parce qu’il était sourd ? Dans le petit film de démonstration, les notes jouées par la table sont accompagnées par un long accord électronique. D’où vient-il ? De la table, ou d’un ordinateur ? A quoi sert-il ? A nous faire croire qu’un Steve Reich ou un John Adams sommeille en chacun de nous ? Que ne ferait-on pas pour adoucir le dur apprentissage de la musique ! Seul élément mystérieux : le prix de ce prodige de technologie.
François Lafon
Table Noteput, conçue par Jürgen Graef et Jonas Heue.