Samedi 19 mai 2012
Le cabinet de curiosités par François Lafon
La musique est partout, à nous d'aller la chercher
Callas et Gheorghiu sont dans un bateau vendredi 06 avril 2012 à 10h42

Le 33 tours fait son come back, le 45 tours aussi. Seulement au Royaume-Uni et uniquement le 21 avril, pour le Record Store Day (jour des disquaires indépendants), EMI lance un scoop en édition limitée de mille exemplaires : la Habanera de Carmen en version duo, par Maria Callas et Angela Gheorghiu. Matériau de base : l’air en question dans le récital Callas à Paris (1961). Disparition de l’Orchestre National de la RTF dirigé par Georges Prêtre, re-recording par les musiciens du Royal Philharmonic, casque sur l’oreille, reproduisant les (nombreuses) variations de tempo de l’original, alternance et/ou unisson des voix de Callas et de Gheorghiu, retravaillées pour donner l’impression que les deux dames ont enregistré le même jour et dans le même lieu. Problème technique relevé par Jonathan Allen, directeur du remastering : la voix de Gheorghiu est plus riche en harmoniques que celle de sa devancière. Comble du kitsch, mais prétexte à relancer l’album « Angela Gheorghiu, hommage à Maria Callas », paru l’année dernière, où l’on constatait que la copie n’égalait pas tout à fait le modèle.

François Lafon

www.recordstoreday.co.uk

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Heureux les Nuls mercredi 28 decembre 2011 à 09h52

« Vous y voilà ! Vous avez décidé d’effectuer une plongée dans ce monde effrayant, mystérieux, surnaturel, rempli de barbus en toge et de grosses dames avec des cornes. » Ainsi commence le livret de cent pages accompagnant le coffret de six CD L’Opéra pour les nuls, déclinaison sonore du livre paru en 2006. Mais où voit-on encore des Walkyries cornues et des barbus en jupette, si ce n’est sur certaines scènes américaines ? La série des Nuls, il est vrai, vient de là-bas, et cela se sent tout au long de ce résumé éclair de quatre siècles d’un art protéiforme, en dépit de la traduction-adaptation astucieuse qu’en a fait la musicographe Claire Delamarche à l’usage du public européen. Pour la musique, pas de problème non plus : les cent extraits sont puisés dans le catalogue EMI-Virgin, où se bousculent gosiers d’or - de Callas à Dessay -, et baguettes magiques - Karajan et Muti en tête. Même dynamique pour La Musique classique pour les Nuls : le livre en 2006, un coffret de six CD en 2010, vingt-cinq CD isolés en 2011. Textes vivants et catalogue EMI-Virgin à la rescousse. Tout cela, bien sûr, fait un tabac. « Avec les Nuls, tout devient facile », dit la publicité. Pourquoi, c’est aussi difficile, la musique, que voudraient nous le faire croire certains gardiens du temple ? Coïncidence : le jaune et le noir, couleurs officielles des Nuls, sont aussi celles de Deutsche Grammophon, lequel a publié avec Europe 1 et Mezzo des Clefs du classique en quarante pages et deux CD. Moins ludique, mais néanmoins soigné.

François Lafon

L’Opéra pour les Nuls. 1 coffret 6 CD + 1 livre EMI-Virgin 678657 2 7 - La Musique classique pour les Nuls : 25 CD isolés EMI-Virgin – Les Clefs du classique : 2 CD Deutsche Grammophon 480 4513

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Proust comme on le respire vendredi 02 decembre 2011 à 10h18

Marcel Proust le musicien : vaste (vague ?) programme. A quoi ressemble le petite phrase de Vinteuil, leitmotiv musical d’A la Recherche du temps perdu ? A du Franck (Sonate pour violon et piano), à du Saint-Saëns (Romanza pour violoncelle et piano), à du Fauré (1ère Sonate pour violon et piano), à du Debussy, voire à du Reynaldo Hahn, l’ami de cœur de l’écrivain ? Et pourquoi pas à du Proust, lu à haute voix, respiré comme un texte de théâtre ? C’est ce que qu’ont tenté Anthony Leroy (violoncelliste) et Sandra Moubarak (pianiste), avec ce livre-disque finement illustré, à offrir pour Noël aux amateurs de cadeaux intelligents. Le principe est classique : un texte, une œuvre, trois comédiens et nos deux musiciens, secondés par Teddy Papavrami (violon) et Magali Léger (soprano), plus un document d’époque : le Quatuor Capet, que Proust appréciait, jouant Beethoven. Musicalement, rien à dire : on ferme les yeux en humant le parfum des cattleyas. Mais les textes, judicieusement choisis avec l’aval du spécialiste Jean-Yves Tadié ? Presto avec Romane Bohringer, Allegretto avec Didier Sandre, Andante avec Michael Lonsdale. Chez ce dernier, comme toujours : précision extrême teintée d’une très légère hésitation. C’est avec lui qu’on « entre dans la ronde, dans la ronde divine mais restée invisible pour la plupart des auditeurs » de la musique selon Marcel Proust.

François Lafon


Marcel Proust, le musicien. 1 livre-disque (2 CD) Decca 476 469 3

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Alex Steinweiss, l’œil musical lundi 01 aout 2011 à 09h39

Alex Steinweiss vient de mourir à quatre-vingt-quatorze ans. En 1939, chez Columbia Records où il venait d’être nommé directeur artistique, il a inventé la pochette illustrée. En 1948, il a lancé les premières jaquettes en carton. En 1970, il s’est arrêté pour se consacrer à la peinture et à la céramique. : «Un jour que j’attendais à la réception d’une compagnie de disques, moi dans mon costume, à côté de tous ces types à cheveux longs et vestes à franges, je me suis dit que j’étais bon pour la retraite.» Ses pochettes de disques, très marquées par la technique du collage, étaient à la fois naïves et extraordinairement inventives : gratte-ciel en pointillé pour le Concerto en fa de Gershwin, armure à fenêtres pour Une Vie de héros de Richard Strauss (avec photomaton du compositeur et flèches indiquant le cœur du héros), arc-en-ciel ailé pour L’Oiseau de feu de Stravinsky, poste de TSF coiffé d’un canotier pour Bing Crosby, piano-fusée pour le Concerto « L’Empereur » de Beethoven. Son style a fait école : le piano-fusée, par exemple, a inspiré la pochette de l’album de Pinfk Floyd The Dark side of the Moon en 1973. Fait remarquable : ce sont les œuvres qu’il mettait en valeur, plus que les interprètes, fussent-ils aussi vendeurs que Bruno Walter, Rudolf Serkin, Jennie Tourel ou Oscar Levant. On se demande comment il aurait contourné les actuels diktats du marketing et intégré à ses créations les galeries de photos-promo censées aguicher le client.

François Lafon

A lire : S. Heller et K. Reagan, Alex Steinweiss, inventeur de la pochette de disque moderne, Edition Taschen, 49, 90 €.

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Moussorgski sur le dancefloor lundi 25 juillet 2011 à 09h49

« À 23 ans vous vous sentez souvent trop vieux pour une fête techno, et à 50 trop jeune pour un concert de musique classique. ». C’est Villalobos qui parle. Pas le compositeur des Bachianas Brasileiras (dont le nom s’écrit, d’ailleurs, Villa-Lobos), mais Riccardo Villalobos, un DJ germano-chilien, roi des nuits berlinoises. En réponse à ces dures constatations, Villalobos mélange techno minimale (sa spécialité), jazz, folk, classique (jusqu’à Phil Glass) et bien d’autres styles encore, et immortalise son œuvre sur disques ECM, le label aux élégantes couvertures en noir et blanc, créé en 1969 par un précurseur nommé Manfred Eicher. Deutsche Grammophon, de son côté, a créé la série Recomposed, et mis à la disposition de quelques DJ qui font la loi des fleurons de son catalogue. On trouve ainsi l’Adagio de Xème Symphonie de Mahler « recomposé » par Matthiew Herbert d’après l’enregistrement dirigé par Giuseppe Sinopoli, ou le travail de Moritz von Oswald et Carl Craig sur le Boléro de Ravel et les Tableaux d’une exposition de Moussorgski dans la dernière version Karajan (1987). « A travers le monde de la musique classique, j'ai acquis une bonne compréhension de la dimension du son et de sa profondeur. Cela m'a montré qu'il est difficile de créer la tridimensionnalité avec des instruments électroniques », déclare von Oswald, qui a commencé comme percussionniste dans des formations classiques. Basses grondantes et cordes planantes, rythme obstiné chez Ravel ou déhanché chez Moussorgski, sons naturels retravaillés à l’infini : du nouveau avec de l’ancien. Un autre DJ berlinois, Stephan Goldmann, explique le phénomène : « Tout a été dit. Nous sommes arrivés au point où les gens sont étonnés d’appendre qu’il existe un monde au-delà de leur propre domaine ». Selon que vous serez pessimiste ou optimiste, vous trouverez lamentable ou encourageant ce recyclage de vos chefs-d’œuvre favoris à l’usage des dancefloors. Vaut-il mieux découvrir Mahler et Haydn remixés sous les spotlights ou pas du tout ? A moins que vous ne vous réjouissiez d’être les seuls à avoir accès à la vraie musique, sans penser à aller voir si ces moustaches à la Joconde ne peuvent pas vous inciter à regarder le tableau d’une autre façon.

François Lafon

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La plus grande messe du monde jeudi 12 mai 2011 à 09h24

Le motet de Thomas Tallis Spem in alium, avec ses quarante voix réelles, a longtemps été considéré comme le parangon de la complexité en musique. Or voilà que sur le modèle du dessin animé de Tex Avery Le plus petit Pygmée du monde - interdit au nom du politiquement correct -, le claveciniste Davitt Moroney a retrouvé à la Bibliothèque Nationale, où elle se cachait sous une étiquette erronée, une pièce plus ancienne et plus étonnante encore signée Alessandro Striggio (père du librettiste de Monteverdi), la Missa supra ecco si beato giorno, elle aussi à quarante voix (soixante, même, pour l’Agnus Dei final). Ledit Striggio était d’ailleurs coutumier du fait, puisqu’il s’était auparavant fait la main sur un motet, Ecce Beatam Lucem, pour quarante voix indépendantes. C’est en réaction à ces folies sonores qu’a fleuri la monodie accompagnée, matériau de base de l’opéra. De quoi faire réfléchir les derniers tenants du parallélisme complexité grandissante = progrès, encore étonnés qu’à l’avant-garde dure des années 1950-1980 soient venus s’opposer des courants « néo » réhabilitant un confort musical bassement bourgeois. Alessandro Striggio – Bernd Alois Zimmermann, même combat ? Les Soldats de Zimmermann, une des partitions les plus complexes du XXème siècle, étant un opéra, les tenants du parallélisme précité réfléchiront aussi sur le fait que, bien loin de suivre le chemin sans retour de l’évolution de l’espèce (musicale), la création n’en finit pas de tourner en rond.

François Lafon

Alessandro Striggio : Messe à quarante voix. I Fagliolini, Robert Hollingworth (direction) – 1 CD Decca. Sortie le 6 juin.

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De la démoditude à l'opéra mardi 08 fevrier 2011 à 11h55

 

 

 

 

 

 

Des références, des interprétations pour l’éternité ? Comme les caméras dans les centres commerciaux, les disques témoignent. On trouvait jusqu’ici les « Metropolitan Opera’s live Saturday matinee radio broadcast » sous étiquettes Myto, Walhall ou Bongiovani. En voilà quatre dans le circuit officiel, remasterisées, fers de lance d’un contrat entre le MET et Sony qui comprend aussi des spectacles récents en DVD. Ce sont des blockbusters : Le Barbier de Séville, La Bohème, Tosca, Roméo et Juliette. A l’affiche, les stars maison : Lily Pons en Rosine, Jussi Björling en Roméo, Leontyne Price en Tosca, captés sur le vif, sans le nettoyage technique mais aussi artistique du disque de studio. Dans La Bohème (1958), ce n’est pas le timbre défraîchi de Licia Albanese qui frappe, mais le ton vieux théâtre de Carlo Bergonzi, dont les disques officiels ont mieux vieilli. A l’inverse, dans Tosca (1962), Franco Corelli est plus flatté par le live, où ses sanglots sont moins surexposés. Avec Roméo et Juliette (1947), on remonte d’une génération. On retrouve John Brownlee, le premier Don Giovanni du disque (1934), Bidu Sayao, la petite Brésilienne à la voix de jeune fille façon cinéma d’avant-guerre, et le grand Björling, dont le style n’a pas vieilli mais dont le timbre sucré fait penser à Tino Rossi. Mais si vous avez encore besoin de vous persuader que l’interprétation - surtout en matière de chant - est un art de l’éphémère, allez tout droit au Barbier de Séville (1950). On a beau savoir que Rossini a été plus abîmé par les mauvaises traditions que le répertoire plus récent, entendre Giuseppe Di Stefano crooner et Lily Pons pépier est un plaisir pervers dont on aurait tort de se priver.

François Lafon

Rossini : Le Barbier de Séville - Gounod : Roméo et Juliette – Puccini : La Bohème, Tosca. The Metropolitan Opera, 4 albums de 2 CD Sony

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Coup de buzz sous Louis XV mercredi 15 decembre 2010 à 11h24

Sibylline information : sur le site de l’Université d’Harvard (Massachusetts), Hélène Delavault ressuscite douze chansons liées à l’Affaire des Quatorze. Décryptage du message dans le Guardian (Londres) du 4 décembre, sous la plume de l’historien américain Robert Darnton. En 1749, le comte de Maurepas, ministre de Louis XV, tombe en disgrâce. La raison ? Des chansons. On recherche d’abord l’auteur d’un poème commençant par « Monstre n'avez pas la noire furie » (le monstre étant le roi). Un étudiant en médecine est embastillé, puis un prêtre, puis douze autres suspects. Ce sont eux, les Quatorze. L’auteur ne sera jamais retrouvé, mais cinq nouveaux poèmes tombent entre les mains de la police. Chantés sur des airs à la mode, comme cela se faisait à l’époque, les textes infâmants sont bientôt dans toutes les bouches. L’un d’eux « Réveillez-vous, belle endormeuse », concerne Madame de Pompadour, née Poisson, et fait partie de ce qu’on appelle les Poissonnades (en référence aux Mazarinades, un siècle plus tôt). Le poème en est apparemment galant :
" Par Vos nobles et franches Façons,
Iris, Vous enchantez nos cœurs.
Sur nos Pas Vous semez des fleurs,
Maïs ce sont des fleurs blanches"
Or les « fleurs blanches » évoquent la syphilis, et l’on soupçonne Monsieur de Maurepas d’en être l’auteur. La chanson responsable de l’arrestation des Quatorze, elle, est plus politique. Chaque ministre en prend pour son grade, et la sûreté des attaques indique que le responsable a ses entrées à la cour. Le texte est à géométrie variable, et s’allonge au gré de l’actualité : Darnton en a découvert neuf versions, d’une longueur de onze à vingt-trois versets. Deux siècles et demi avant Internet, dans une société où très peu de gens savent lire, c’est ainsi que le buzz court les rues. Retrouver les musiques sur lesquelles ces brûlots étaient chantés n’a pas été évident. « Sur l’air de La Béquille du père Barnabé », lit-on en haut d’un feuillet. Un travail de bénédictin a été indispensable, mené au département musique de la Bibliothèque Nationale. Hélène Delavault, qui fut la « Carmen de Peter Brook » et s’est fait une réputation dans des répertoires politiquement incorrects, distille ces perfidies avec un charme so french. Et dire qu’il faut aller jusqu’à Harvard pour la retrouver ! 

François Lafon


An Electronic Cabaret. Paris Street Songs 1748-1750. Hélène Delavault (mezzo-soprano), Claude Pavy (guitare). www.hup.harvard.edu/features/darpoe

Photo : Madame de Pompadour "ressuscitée" dans la série TV Doctor Who

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Samson François : un parfum de fruit défendu dimanche 14 novembre 2010 à 10h40

Un pavé de trente-six CD, la totalité du legs du Samson François chez EMI, à l’occasion du quarantième anniversaire de sa mort. Des inédits - un 5ème Concerto de Prokofiev avec le jeune David Zinman en 1969, des Chopin de 1947 (78 tours), des pans jamais publiés des deux récitals à la salle Pleyel en 1964 - mais aussi tous les classiques qui n’ont jamais quitté les bacs : les Chopin, les Ravel, les Debussy, les Schumann, les Fauré. Une intégrale plus intégrale que le coffret du vingt-cinquième anniversaire, en 1995, avec, cette fois, un nettoyage du son qui contredit la mauvaise réputation d’EMI en la matière. Sur la couverture, Samson jeune, une photo bien connue : un pianiste de jazz dans un film de la Nouvelle vague, selon Alain Lompech dans le texte de présentation, ou encore le héros de La Côte sauvage, le roman culte de Jean-René Huguenin (1936-1962), dont François Mauriac disait : « Ce jeune vivant faisait déjà pour moi figure de revenant : il était le frère de ceux que j'avais aimés à vingt ans, pareil à eux, pareil à moi. Il les a rejoints. » Un éternel jeune homme, mort, usé, à quarante-six, ans, et qui n’a pas eu le temps de devenir un vieux pianiste de plus. Une légende française, aussi : Wilhelm Kempff s’extasiait sur lui, il allait jouer Prokofiev à New-York avec Leonard Bernstein, mais son aura n’a pas passé les frontières, et ses disques à peine. Un pianiste vintage, alors, et rien de plus ? Non, une bombe à retardement, un exemple à ne pas suivre, une incitation au désordre, et c’est pour cela qu’on l’écoute encore. Samson François était inégal (surtout à la fin), imprévu, ingérable. Impossible de le citer en exemple, de le donner comme référence, sauf, peut-être, dans la musique de fou qu’est le Concerto pour la main gauche de Ravel. Il aurait fait d’Au Clair de la lune une bande son pour Psychose d’Hitchcock. Il nous change des philologues, des bêtes à concours, des étoiles filantes, des produits discographiques sous cellophane. « Ma conception de la musique a toujours été plus ou moins sentimentale, » disait-il. Quel autre pianiste, sinon, dans un autre genre, Friedrich Gulda, conserve-t-il un tel parfum de fruit défendu ?

François Lafon

Samson François. L’Edition intégrale - 36 CD EMI 646106 2 7

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Thomas Quasthoff, Nigel Kennedy, le quatuor Ebène : même combat jeudi 28 octobre 2010 à 07h21

«  Cela ne ressemble pas à l’alcool, ce n’est pas doré comme l’alcool, et pourtant, c’est de l’alcool ». Retournez le slogan de Canada Dry, et vous rendrez bankable les artistes classiques. C’est tout au moins ce que croient les éditeurs. Que le baryton Thomas Quasthoff chante le blues dans son  récital Tell it like it is, ce n’est pas un scoop : son Jazz Album a déjà fait un tabac il y a trois ans. Comme Renée Fleming (Sophisticated Ladies, aux côtés de Norah Jones et Diana Krall) et Anne Sophie von Otter (Love Songs  avec Brad Mehldau), il s’emploie à rendre sa voix méconnaissable, et y parvient assez bien. L’exercice est, si l’on ose dire, un classique : Eileen Farrell et Kiri Te Kanawa s’y sont essayées avant eux. 

On n’est pas non plus surpris d’entendre Nigel Kennedy jouer les Stéphane Grappelli de l’ère électro avec son Quintette (sax, piano, basse, vocal, percussions) augmenté de la voix de Boy George dans Shhh !, une musique mi-pop mi-rock écrite par lui-même et pour lui-même. Fiction, par le Quatuor Ebène, est plus symptomatique de la tendance. D’abord, le disque est né en France,  où le cross over n’est pas dans les mœurs. Ensuite, ce n’est pas un clin d’œil adressé à leur cher public par des artistes qui n’ont plus rien à prouver, puisque les Ebène, qui fêtent à cette occasion leur dixième anniversaire, n’en sont qu’à leur troisième CD chez Virgin.

Enfin l’on peut se demander si les standards et thèmes de films qu’ils ont choisis font bon ménage avec l’image a priori peu souriante du quatuor à cordes. Qu’ils réalisent là « le rêve d’un quatuor jouant et improvisant pour retrouver cette liberté propre à tous les musiciens classiques du passé », on n’en doute pas. Que les guest stars Luz Casal (Amado mio du film Gilda), Fanny Ardant (Lilac Wine, connu par Nina Simone) et Natalie Dessay (Over the rainbow, soixante-dix-ans après Judy Garland) contribuent au succès (international ?) du produit, on l’espère. L’avantage, pour ces pros venus d’ailleurs, c’est qu’on ne leur demande pas plus d’égaler les spécialistes du genre qu’on n’exige des artistes participant au Gala de l’Union de rivaliser avec les rois du cirque.

François Lafon

Shhh ! Nigel Kennedy Quintet -1 CD EMI 6 08502 2

Tell it like it is. Thomas Quastoff and musicians - Deutsche Grammophon 477 8614

Fiction. Quatuor Ebène and friends - Virgin Classics 5099962866804

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