D’un côté, les chefs juniors – Gustavo Dudamel, Lionel Bringuier, Omer Meir Wellber -, de l’autre les ancêtres : Anton Coppola, oncle de Francis Ford Coppola et grand-oncle de Nicolas Cage, vient de faire ses adieux à quatre vingt-quinze ans en dirigeant Aida à l’Opéra de Tampa (Floride). Sur son blog Slipped disc, Norman Lebrecht a lancé une recherche des plus vieux maestros en activité. Premier de la liste : Franz-Paul Decker, quatre-vingt neuf ans (la photo à gauche ne date pas d'hier), qui a reçu les conseils de Richard Strauss, dont il devait diriger fin avril la Symphonie alpestre à Montréal (mais il a dû annuler). Pas loin derrière : Stanislaw Skrowaczewski, de quatre mois le cadet de Decker, programmé cette semaine à la tête de l’Orchestre du Minnesota. Découverte d’un internaute : Howard Cable, né en 1920, chef, arrangeur, compositeur et producteur de radio, spécialisé dans la musique légère, et toujours en activité. Des seconds couteaux, à part Skrowaczewski. Depuis que Paul Paray (à quatre-vingt-douze ans) et Kurt Sanderling (à quatre-vingt-dix) ont déposé la baguette, le métier rajeunit. On comptait sur Pierre Boulez (né en 1925), mais sa santé l'oblige à annuler la plupart de ses concerts.
Connaissez-vous Joseph R. Olefirowicz, le chef aux 150 000 fans sur Youtube - six fois plus, selon le journaliste-blogger Norman Lebrecht, que Claudio Abbado ? Son interprétation, au Volksoper de Vienne, du Candide de Leonard Bernstein a disparu quelques semaines de la Toile, suite à des problèmes de droits. La revoilà. Au choix : le concert vu de la salle, ou vu de l’orchestre. Commencez par la seconde option. Plus fun que Bernstein lui-même, plus truculent que le regretté John McGlinn, roi du musical dans les années 1980, cet Américain de poids spécialisé dans la musique légère achèvera de vous persuader qu’un chef d’orchestre, cela sert à quelque chose. Le tube « What’s the use ? », avec son tempo unique, est moins difficile à diriger que les Murmures de la forêt de Siegfried, diront les connaisseurs. Mais il est tellement plus dansant…
Jeudi 8 mars à l’Orchestra Hall de Chicago, Riccardo Muti dirige la 2ème Symphonie de Brahms. Alors que se termine en douceur l’élégiaque deuxième mouvement (Adagio non troppo), un son incongru trouble l’atmosphère, comme un poing écrasant un nez. Deuxième coup, pluie de coups : dans une loge – les places les plus chères – un homme jeune en tabasse un autre, beaucoup plus âgé. « Nous avons entendu un bruit sourd, assez fort, déclarera le directeur d’une radio musicale. Pas au point, cependant, de déclencher un mouvement de panique ». Selon le Chicago Sun Times, l’agresseur et l’agressé sont des patrons (traduire « membres bienfaiteurs ») du Chicago Symphony. Muti, habitué en Italie à des salles d’opéra autrement turbulentes, marque une légère pause entre le deuxième et le troisième mouvement, se contentant de lancer par-dessus son épaule gauche un regard qualifié de meurtrier par un abonné. Comme l’explique, sur le site scienceshumaines.com, le sociologue Antoine Hennion dans un article intitulé La Musique, entre le geste et la chose : « Le goût musical est un corps à corps sensible, en situation, avec des objets ambigus ».
Sur France 5 vendredi 2 mars, nouveau numéro d’Empreintes, consacré à William Christie. La collection a fait ses preuves : cent-vingt « 52 minutes » en quatre ans, autant de portraits de personnalités qui font l’époque. On y trouve Bernard Arnault et Mona Ozouf, Robert Hossein et Hubert Reeves, Josiane Balasko et Julia Kristeva, Karl Lagerfeld et Jean Lacouture. Les variétés n’en sont pas absentes : Françoise Hardy, Jacques Dutronc, Juliette Gréco, Véronique Samson, Eddy Mitchell. Christie est le troisième musicien classique de la série après Roberto Alagna et Pierre Boulez, et le premier baroque. L’époque, apparemment, ne se fait que parcimonieusement en musique. A voir cette promenade dans la vie du plus "Grand Siècle" des Américains, du Buffalo de son enfance à New York l’accueillant comme un expatrié de luxe, il y a de quoi se passionner pour la musique qu’il défend et le monde auquel il tient. Ecouter « Bill » évoquer le rude caractère de son maître Ralph Kirpatrick sur fond de gratte-ciel ou raconter dans le jardin à la française de son château de Thiré comment il a échappé à la conscription au Vietnam définissent assez précisément le mélange de simplicité et de grandes manières qui le caractérisent.
François Lafon
William Christie, le geste baroque. Un film écrit par Priscilla Pizzato, réalisé par Priscilla Pizzato et Adrien Soland – France 5, vendredi 2 mars à 21h30 et dimanche 4 mars à 7h55
Un corniste, un percussionniste nouvelle génération, un flûtiste photogénique (pour faire de la concurrence à Emmanuel Pahud, son homologue au Philharmonique de Berlin ?) : le Philharmonique de Vienne rajeunit ses cadres. « Mais où sont les femmes ? » se sont demandé, devant leur télévision, les accros du Concert du nouvel an à Vienne, cette fois dirigé par le souriant Mariss Jansons ? Question récurrente : les phalanges internationales se féminisent, mais pas celle-là. Sur les six en poste, deux étaient de service. « Cachées derrière les fleurs », remarque l’animateur du blog viennois Von Heute auf Morgen, lequel évoque un rapport accablant du compositeur William Osborne – grand défenseur de la cause des musiciennes d’orchestre –, ainsi qu’un rapport du Conseil National de la république d’Autriche consécutif à une enquête diligentée par les Verts, pointant, entre autres, les notions ambiguës d’« égalité hommes-femmes » dans les orchestres et d’« égalité des chances » en vue d’y être admis. Comme le remarquait Benoît Duteurtre, présentateur du concert sur France 2 : « Dans un monde en pleine mutation, le Concert du Nouvel an ne bouge pas d’un iota. »
Concert de Noël par l’Ensemble Orchestral de Paris au Théâtre des Champs-Elysées. Pas de presse, VIP discrets (l’EOP revient de loin, en termes d’image), mais salle bondée. Affiche et programme grand public, 100% français : les sœurs Labèque dans le Concerto pour deux pianos de Poulenc, Grand Corps Malade en récitant du Carnaval des animaux de Saint-Saëns, Louis Langrée au pupitre, dirigeant aussi Ma Mère l’Oye de Ravel et des extraits de L’Arlésienne de Bizet. Des œuvres qui ont fait leurs preuves, des professionnels qui assurent. Rien à ranger dans le Cabinet de curiosités, si ce n'est la présence du roi des slameurs sur la scène de l'avenue Montaigne. Ou plutôt si : c’était un de ces concerts qu’on n’oubliera pas, parce que le courant n’a cessé de passer, et que, sans lampions ni mirlitons, il avait un air de fête. Qualité artistique, qualité humaine : simple comme un slam.
Son d’ensemble, écoute mutuelle, précision des attaques, dynamique, décalages. L’orchestre entendu de la salle : un instrument collectif, un virtuose à cent têtes. A la place du chef : un puzzle qu’il faut assembler, des temps de réverbération variables, des masses sonores à réconcilier. Depuis le pupitre du trombone solo, cela donne ceci (voir vidéo). L’œuvre jouée est le 2ème Concerto pour piano de Rachmaninoff. Vous rêvez toujours de faire partie d’un orchestre ?
Flûte et percussions au milieu de la foule, puis les cuivres côté voies, les cordes côté guichets : comme venu de nulle part, un orchestre entier apparaît sous la verrière du hall Transilien de la gare du Nord. Au programme : L’Arlésienne de Bizet. Quatre minutes de musique, et l’orchestre disparaît. Les caméras filment, les photographes photographient. C’est le flashmob annonçant la quatrième édition de l’opération Orchestres en fête, du 18 au 27 novembre. Le procédé est à la mode : le flashmob « Mélodie du bonheur », avec danseurs envahissant la gare d’Anvers, en 2009, a fait un tabac sur Internet. Celui-ci, en pleine heure d’affluence (17h45 et 18h15), est plus discret : le hall Transilien n’est pas l’endroit le plus fréquenté de la gare, et peu de voyageurs s’attardent. L’effet est fort, quand même. Un orchestre dans une gare - surtout celle-là, qui n’est pas le lieu le plus glamour de la capitale – c’est un peu une cuillérée de caviar sur un Big Mac. « Ils sont bien jeunes », remarque une dame. « Et en jeans, comme n’importe qui », ajoute sa collègue. Ils font partie des trente-et-un orchestres français impliqués dans l’aventure, justement destinée à faire entrer ce divertissement de riches dans la vraie vie. Au fond du hall, une pub géante : « Devenez vous-mêmes.com. Engagez-vous dans l’Armée de terre ». Après le rêve, la dure réalité.
« En répétition, il n’entend pas si l’orchestre est accordé ou non. Il ne fait pas non plus la différence entre un hautbois et un cor anglais. » Licenciements, démissions, impression de protest T-shirts : c’est la guerre entre les musiciens du KBS (Korean Broadcasting System) Symphony Orchestra de Séoul et leur chef Shinik Hahm. Le maestro Hahm, fils de pasteur, né en Corée en 1958 et parti pour les Etats-Unis à vingt-cinq ans avec 400 dollars en poche, affiche un beau parcours. « L’orchestre, dirigé par Shinik Hahm, a offert à la violoniste Sarah Chang un accompagnement sympathique et chaleureux », pouvait-on lire en octobre 2010 dans le New York Times à propos d’un concert à Carnegie Hall. Manif, un an plus tard, des membres dudit orchestre : « Nous ne sommes pas un cirque. Chef incompétent, démission ! ». Côté salle et côté scène, la perspective n’est pas toujours la même, et cela ne touche pas que les chefs de deuxième rayon. Dans les années 1970, à l’Opéra de Paris, musiciens et chanteurs admiraient Claudio Abbado, mais plébiscitaient l’honnête maestro Nello Santi. Plus récemment, le nom de Carlos Kleiber n’inspirait au Konzertmeister du Philharmonique de Vienne qu’un morne « Ah oui, lui aussi est venu nous diriger ».
On en parle dans le Landernau du disque : Deutsche Grammophon vient de “signer” l’Orchestre Philharmonique de Séoul. Les raisons sont claires : la Corée du Sud est leader mondial du marché classique (17% des ventes), et Myung-Whun Chung, directeur de l’Orchestre, est artiste DG depuis 1990. Dix enregistrements sont programmés, parmi lesquels un album Debussy-Ravel, les 1ère, 2ème et 9ème Symphonies de Mahler, la « Pathétique » de Tchaikovski, les Tableaux d’une exposition de Moussorgski et le Requiem de Mozart. Un programme bateau, le répertoire habituel de Chung. Certes, mais avec cet orchestre, il en vendra davantage qu’avec ses phalanges européennes, le Philharmonique de Radio France et l’Académie Sainte Cécile de Rome. Costa Pilavachi, patron du classique chez Universal, est clair sur la question : « Séoul possède dix-huit orchestres, et les ventes de disques (tous genres confondus) ont grimpé dans cette région de 12% l’année dernière. La Corée, avec la Chine, Singapour, la Malaisie, les Philippines et la Thaïlande, tient entre ses mains l’avenir de la musique classique. » Réactions sur le site du magazine anglais Gramophone : « Les dirigeants d’Universal ont chassé le Symphonique de Londres et le Concertgebouw d’Amsterdam, les obligeant à créer leurs propres labels, et maintenant, ils signent l’Orchestre de Séoul. Pensent-ils vraiment que nous allons acheter leur Debussy-Ravel ? »« DG, si vous prétendez être encore un label classique, prouvez-le ! Enregistrez le Philharmonique de Berlin avec Barenboim, Abbado, Boulez, Haitink. Arrêtez le semi-pop paré d’étiquettes des années 1980. » Comme quoi, en musique, l’actuel déplacement de l’axe terrestre n’est pas moins douloureux qu’ailleurs.