Pour ouvrir l’année Liszt,
Roger Muraro, comme à son habitude, joue la difficulté. Non seulement transcription de la
Symphonie fantastique est périlleuse pour les doigts, mais elle est l’aussi pour la tête. Quel équivalent donner des couleurs, des alliages de timbres qui font l’étrangeté de l’original ? Comment retrouver au piano la narration particulière à ces « Episodes de la vie d’un artiste », qui racontent le bad trip d’un génie sous opium ? Comme l’a probablement fait Liszt lui-même, il ne cherche pas à donner l’illusion de l’orchestre ; il ne cultive même pas le piano orchestral que l’on évoque souvent à propos du compositeur. Il met au contraire en scène « sa »
Fantastique en l’encadrant d’extraits de la première (la Suisse) des
Années de Pèlerinage, qu’il joue en noir et blanc, sans effets de manche, en fuyant les débordements romantiques autant que l’ascétisme mystique. Préparé par
La Chapelle de Guillaume Tell, le premier mouvement de la
Fantastique (Rêveries – Passions) ramène du fond de la mémoire un paysage étrange. L’œuvre entière réapparaît ainsi, comme sur une photo ancienne mais précise, jusqu’au délire de la
Marche au supplice (que Liszt appelait la Marche du supplice) et au Songe d’une nuit de Sabbat. Ecoutez cette étonnante re-création, et enchaînez sur une bonne interprétation (Markevitch, ou Beecham) de la « vraie »
Fantastique. Vous ne l’entendrez plus de la même oreille.