Dimanche 05 fevrier 2012
Concerts & dépendances
Côté salle et côté scène avec les musiciens
Gustav Leonhardt, intouchable mardi 17 janvier 2012 à 20h15

A la fin des années 1960, le cinéma La Clef, à Paris (ne le cherchez pas, il n’existe plus), passait, à la séance de 14 h, La Chronique d’Anna-Magdalena Bach de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. Dans le rôle de Bach : Gustav Leonhardt. Un Bach émacié, parlant peu et ne souriant jamais, un Bach représentatif de la révolution baroque venue des Pays-Bas. Le 12 décembre dernier, aux Bouffes du Nord, le même Leonhardt donne son dernier récital. Silence religieux, larmes rentrées. Dans Le Nouvel Observateur, le critique et gardien du dogme Jacques Drillon se fait lyrique : « Il a seulement laissé sonner le dernier sol grave une fraction de seconde de plus qu’il n’aurait fait habituellement. Et puis, d’un pas incertain, il a quitté le splendide clavecin d’Antony Sidey, instrument à la fois aristocratique et fraternel, qui ne sonnerait plus jamais sous ses doigts. Pour lui laisser le temps de quitter plus rapidement le théâtre par la façade avant, et sans être importuné par le public, la direction avait condamné les portes de la salle quelques minutes. Confiné à l’intérieur, l’auditoire a envahi la scène. En l’absence d’annonce officielle, nul n’était censé savoir qu’il n’y aurait plus jamais de concert de Gustav Leonhardt, mais les commentaires allaient, comme on dit, bon train. » Gustav Leonhardt, qui vient de disparaître à quatre-vingt trois ans, a beaucoup enregistré : plus de deux cents disques (Cantates de Bach – 60 CD en collaboration avec Nikolaus Harnoncourt -, compris), chez Vanguard, Das alte Werk, Deutsche Harmonia Mundi, Seon, Philips, Alpha. Il était à la musique ce que Laurent Terzieff était au théâtre : intouchable.

François Lafon

Chronique d'Anna Magdalena Bach, de J.M. Straub et D. Huillet, 1967. 1 DVD Montparnasse (2009 - distribution Harmonia Mundi) 

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Alexis Weissenberg, so 1970's dimanche 08 janvier 2012 à 18h12

Jacques Chancel, Grand Echiquier, prime time, années 1970 : « Et nous allons écouter Alexis Weissenberg dans la (?) Sonate de Beethoven » ; « Et maintenant, Alexis Weissenberg accompagne Placido Domingo » ; « Voici Alexis Weissenberg, qui va nous interpréter Charles Trénet au piano. » Alexis Weissenberg avait un physique et un nom à faire rêver les jeunes filles devant la télévision. En contrepartie, il était détesté des « vrais » amateurs, lesquels trouvaient son toucher dur et sa virtuosité mécanique, et ne lui pardonnaient pas son intégrale, jugée superficielle, des Concertos pour piano de Beethoven sous la direction de Karajan (relégué lui aussi au rayon des stars photogéniques). Les collectionneurs, cependant, citaient avec admiration certaines de ses interprétations anciennes, parmi lesquelles un époustouflant Petrouchka de Stravinsky. Depuis longtemps retiré des scènes et des studios, le pianiste-que-connaissaient-ceux-qui-ne-connaissaient-rien-au-piano (un Hélène Grimaud de l’époque), vient de disparaître à quatre-vingt-deux ans. Un DVD « Alexis Weissenberg joue Stravinski, Prokofiev, Scriabine, Rachmaninov, Chopin, Bach et Brahms » a été édité par Medici Arts en 2008. Il y interprète (et commente) … Petrouchka, mais aussi un étonnant 2ème Concerto de Brahms sous la direction de Georges Prêtre. Pour les jeunes filles, mais pas seulement.

François Lafon

Vidéo : en 1976 avec Nana Mouskouri

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Ken Russell, le music lover mardi 29 novembre 2011 à 17h38

" Délire visuel, mauvais goût galopant, racolage actif " : le cinéaste Ken Russell, qui vient de mourir à quatre-vingt quatre ans, n’avait pas bonne presse. A peine sauve-t-on de son abondante et éclectique production Women in love, tiré du roman de D.H. Lawrence, Les Diables (ceux de Loudun, d’après Aldous Huxley) et, dans une moindre mesure, Music Lovers (ou les tortures intimes de Tchaikovski), pour mieux fustiger Mahler, Lisztomania (avec Roger Daltrey, le chanteur des Who, en Liszt, et Ringo Starr, le batteur des Beatles, en Pape) ou Valentino, avec Rudolf Noureev en séducteur gominé. Du cinéma psychédélique, très années 70, relevant d’une tradition britannique où le nonsense était le bienvenu et l’outrance bourgeoisement exploitée. La nuit de noces de Tchaikovski (Richard Chamberlain) et d’Antonia Milioukova (Glenda Jackson) dans un wagon-lit transformé en piège mortel ou les flash-back cauchemardesques de Mahler (Robert Powell) en auront pourtant raconté bien davantage sur les chemins de la création musicale que nombre d’images et de récits plus conformes à la bienséance historique. En 1982, l’Opéra de Lyon avait invité Ken Russell à monter Les Soldats, l’opéra monstre de Bernd Alois Zimmermann d’après la pièce de Jakob Lenz. Sur scène : soutien-gorge géant dégorgeant des girls en tenue légère et ballet dérisoire des militaires en quête de bonnes fortunes. Scandale énorme et grimaces de dégoût. « On peut voir l’œuvre autrement, mais au moins sa dimension iconoclaste est respectée », déclarait à l’époque l’assistant du maestro, un jeune Canadien plein d'avenir nommé Robert Carsen.

François Lafon

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Sena Jurinac, avant le marketing jeudi 24 novembre 2011 à 10h57

« Décès, à quatre-vingt-dix ans, de la grande cantatrice Sena Jurinac, » lit-on dans la presse. Quarante-six rôles et plus de mille deux cents représentations rien qu’à l’Opéra de Vienne, une carrière d’un demi-siècle,  et puis un certain oubli. C’était avant le marketing : à l’époque déjà, on disait Jurinac dans l’ombre des locomotives discographiques Elisabeth Schwarzkopf et Irmgard Seefried. Souvenirs de mélomane : ses deux récitals tardifs (années 80) au Théâtre de l’Athénée, à Paris, et ses derniers rôles à Vienne, parmi lesquels une Sacristine déchaînée dans Jenufa de Janacek. Des disques connus (Chérubin dans Les Noces de Figaro avec Karajan, l’Idomeneo légendaire du festival de Glyndebourne) et moins connus (Manon de Massenet live à Hambourg et en allemand, avec le grand ténor Anton Dermota). Deux films de studio tout de même, trouvables en DVD, où son jeu n’a pas plus vieilli que son chant : Le Chevalier à la rose de Strauss, avec Karajan, et un extraordinaire Wozzeck de Berg, dirigé par Bruno Maderna, où elle fait penser à Anna Magnani. Deux disques live encore, si vous avez eu le coup de foudre, et dans un répertoire où on ne l’attend pas mais qu’elle a beaucoup fréquenté : Don Carlo de Verdi et Madame Butterfly de Puccini à Vienne dans les années 1960.

François Lafon

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Denise Scharley : toute une époque mercredi 10 aout 2011 à 08h25

Denise Scharley, c’est la vieille Prieure dans le premier enregistrement – toujours « de référence » - de Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc. Sans cela, on aurait oublié jusqu’à son nom. Elle a tout chanté, pourtant, entre sa sortie du Conservatoire en 1942 et sa retraite en 1983, et pas mal enregistré : Rameau, Gounod, Debussy, Verdi, Wagner, Saint-Saëns, Weber, Moussorgski, Prokofiev, Stravinsky, Honegger, Milhaud. Et pas avec n’importe qui : ses compatriotes Régine Crespin ou Ernest Blanc, bien sûr, mais aussi Jon Vickers ou Mario Del Monaco, sous la direction d’André Cluytens ou Hans Knappertsbusch. D’un soir à l’autre, elle passait de Carmen à Mary, la duègne du Vaisseau fantôme. Elle était contralto (du mi grave au si bémol aigu) dans la troupe de l’Opéra de Paris, et ne jouait les vedettes que dans des circonstances exceptionnelles, comme ce Medium filmé pour la télévision en 1968 par Gian Carlo Menotti lui-même. Lors de ses adieux à la scène, dans Ondine, un opéra de Daniel-Lesur d’après Jean Giraudoux, elle faisait figure de survivante d’un autre âge. Aujourd’hui, elle ferait probablement une carrière à la Marie-Nicole Lemieux : voix grave et forte personnalité. Elle vient de mourir à quatre-vingt-quatorze ans. Cherchez ses disques (Dialogues de Carmélites, bien sûr, mais aussi Carmen, Werther, L’Enfant et les sortilèges, Rigoletto) et sur Internet les quelques images qui restent d’elle, y compris l’oubliable film de Sacha Guitry De Jeanne d’Arc à Philippe Pétain : toute une époque, et pas que du démodé.

François Lafon

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Bayreuth, phénomène social mercredi 03 aout 2011 à 08h53

Ca y est : l’Orchestre de Chambre d’Israël a joué Siegfried-Idyll à Bayreuth ! Les négociations ont été longues, et le projet n’a pas fait l’unanimité. « La venue de l’orchestre aurait dû se faire de façon plus discrète. A partir du moment où il y a ne serait-ce qu’une personne qui se sent blessée par le fait que du Wagner est joué par des juifs en Allemagne, il aurait mieux valu ne pas faire autant de bruit autour » a déclaré Felix Gothart, responsable de la communauté juive de Bayreuth (500 membres). Comme prévu, le concert n’a pas été donné au Festspielhaus, mais dans la moins emblématique Stadthalle. Il était dédié à Liszt, beau-père de Wagner mais personnalité plus présentable, et les musiciens n’ont répété Siegfried-Idyll qu’une fois arrivés en terre allemande. De son côté Katharina Wagner, co-directrice du festival et instigatrice de l’opération, a réitéré sa promesse d’ouvrir les archives familiales relatives à la période nazie. Dans le quotidien Der Sipegel, Nike Wagner, candidate malheureuse à la direction du festival, analyse longuement l’attitude de son père Wieland, qui, enfant, a sauté sur les genoux d’Hitler mais a grandement contribué par ses mises en scène à dénazifier le répertoire wagnérien. « Bayreuth est un phénomène social, conclut-elle, mais je suis étonnée qu’Angela Merkel s’associe si étroitement avec une entreprise aussi risquée politiquement. Il y a d'autres festivals, moins médiatisés, à soutenir ». Un peu plus de dynamite, avec votre Kaffee-Kuchen ?

François Lafon

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Jane Rhodes, du charisme à revendre mercredi 11 mai 2011 à 09h42

Jane Rhodes à Mirella Freni pendant l’enregistrement de Mireille, à Toulouse en 1979 : « Chanter Taven la sorcière, c’est un défi pour moi, le comble du rôle de composition. » Deux ans auparavant, au festival d’Aix, elle avait alterné avec Janet Baker dans Didon et Enée de Purcell. Applaudissements polis, comme si le public lui reprochait d’usurper la place de la grande Baker. En 1959, Jane Rhodes avait fait la une des quotidiens : avec son futur mari Roberto Benzi, ex-enfant prodige de la direction, elle était Carmen à l’Opéra dans la mise en scène de Raymond Rouleau décorée par Lila de Nobili : première de l’ouvrage au Palais Garnier (avant, on le donnait à l’Opéra Comique), première captation télévisée (les actes 1 et 4 seulement, les autres étant trop peu éclairés). Jane Rhodes aura symbolisé une certaine tradition du chant français, dont on commençait à ne plus vouloir, tout en préparant un renouveau qui est arrivé trop tard pour elle. Un souvenir : la reprise de La Damnation de Faust dans la mise en scène de Maurice Béjart au Palais des Sports de la porte de Versailles. Jane Rhodes traversant l’arène, après un « D’Amour l’ardente flamme » d’anthologie. Acclamations d’un public venu surtout pour Béjart. Jane Rhodes, disparue le 7 mai, avait une voix riche – mezzo et soprano à la fois – et du charisme à revendre.

François Lafon

Photo DR

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Margaret Price, soie et or dimanche 30 janvier 2011 à 11h45

Instantanés de Margaret Price au Palais Garnier : standing ovation au troisième acte des Noces de Figaro, après l’air « Dove sono » ; idem après le « Per pieta » de Cosi fan tutte, le chef Josef Krips s’impatientant dans la fosse et faisant de grands gestes pour que les gens se rassoient. Pluie de fleurs à la fin de Don Giovanni, qu’elle partage avec Kiri Te Kanawa ; atmosphère électrique entre elle et Jon Vickers pendant le duo du premier acte de l’Otello de Verdi. Tandis que l'Opéra de Paris fête Rolf Liebermann, « sa » chanteuse s’en va, à soixante-neuf ans. On garde ses disques, pas assez nombreux : la Comtesse des Noces avec Riccardo Muti (mais enregistrée trop tard), Fiordiligi dans Cosi  avec Otto Klemperer, Donna Anna de Don Giovanni avec Georg Solti (mais les autres ne sont pas à son niveau), Desdémone d’Otello, toujours avec Solti (et les excellents Carlo Cossutta et Gabriel Bacquier), tous ses récitals avec piano, et puis, bien sûr, cette Isolde qu’elle n’aurait jamais pu chanter sur scène, mais que Carlos Kleiber drape dans la soie et l’or. Gros regret : elle n’avait pas été retenue pour le Don Giovanni filmé par Joseph Losey. Question de physique et non de voix. Parce que Margaret Price, qui avait commencé mezzo et s’était lancée en remplaçant Teresa Berganza en Chérubin au Covent Garden de Londres, possédait une des plus belles voix de soprano jamais entendues.

François Lafon

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Hugues Cuénod, suisse, ténor et zen samedi 11 decembre 2010 à 15h37

« La plupart des ténors vivent dans la hantise de perdre leur voix. Pas moi : je n’en ai jamais eu ». Fort de cette quiétude, Hugues Cuénod, qui vient de mourir à cent-huit ans, a chanté soixante-huit années durant, depuis ses débuts  parisiens en 1928 jusqu’à ses adieux à Lausanne en 1994. Comme il était le fils d’un banquier suisse, il n’a jamais eu besoin de travailler. Il s’est donc diverti à faire de la musique : « J'aurais voulu qu'elle vienne tout droit en moi, sans que j'aie besoin d'apprendre quoi que ce soit », disait-il. Sa voix de trial (ténor bouffe) ne lui permettant pas de chanter les bellâtres, il s’est spécialisé dans la musique de son temps et dans les répertoires renaissant et baroque, lesquels, à l’époque, n’étaient pas à la mode. Il était de la création du Rake’s Progress de Stravinsky à Venise (1954), et s’est taillé un franc succès au festival de Glyndebourne dans La Calisto de Cavalli, où il incarnait une commère en travesti. Il a redécouvert Bach et Haendel avec Nadia Boulanger, mais s’est fait connaître du grand public anglo-saxon en jouant à Londres et New York dans le musical Bitter Sweet de Noel Coward. Il a beaucoup enseigné aussi : en 1980 à la Fondation Royaumont, où il animait une master-class sur la mélodie française, il participait le soir aux récitals improvisés par les élèves. Son grand succès : Nous voulons une petite sœur, avec la bouche en cœur, de Francis Poulenc et Jean Nohain. Toujours en avance sur son temps, il a été, en 2005, un des premiers Suisses à conclure un Partenariat enregistré (l’équivalent du PACS). Il avait cent-cinq ans.

François Lafon

Un livre : Jérôme Spycket : Un diable de musicien, Hugues Cuénod. Payot (1990) - Un CD : Cavalli, La Calistro, dir. Raymond Leppard. Decca (1970)

Photo DR

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Peter Hofmann rattrapé par l’Histoire jeudi 02 decembre 2010 à 17h24

Peter Hofmann avait une voix de ténor athlétique, un physique de rocker musclé, et une aisance en scène qui tranchait sur celle de ses partenaires. On se souvient surtout de lui en Siegmund de La Walkyrie, dans la mise en scène de Patrice Chéreau à Bayreuth. En Allemagne, il était connu aussi pour être une des premières stars du crossover : il a joué trois cents fois Le Fantôme de l’Opéra, le musical d’Andrew Lloyd-Webber, a participé à de nombreuses émissions de variétés à la télévision, et a enregistré des albums qui sont restés des tubes. Comme sa voix était inégale et sa technique fragile, sa carrière lyrique a été assez courte, mais brillante. Il a travaillé et enregistré avec Karajan, Bernstein, Boulez et Solti, et il était affiché dans les plus grands théâtres. Sa fin aura plutôt été celle d’un rocker déchu : grabataire, parkinsonien, atteint de démence, ruiné par des pensions alimentaires à la mesure de sa gloire passée, il est mort d’une pneumonie, le 30 novembre, à soixante six ans. S’il reste dans l’Histoire, c’est parce qu’après la Tétralogie de Bayreuth 1976-80 - et spécialement le premier acte de La Walkyrie -, la représentation d’opéra est entrée dans une nouvelle ère. La vidéo, peu pratiquée à l’époque, est heureusement là pour en faire foi.

François Lafon

Wagner : La Tétralogie. Mise en scène Patrice Chéreau, direction Pierre Boulez. 8 DVD Deutsche Grammophon.

Photo : Peter Hofmann et Gwyneth Jones dans La Walkyrie mise en scène par Patrice Chéreau (DR)


 

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