Avant-goût de Noël à l'amphithéâtre de l'Opéra Bastille, où l'Atelier Lyrique donne un spectacle pluridisciplinaire. La Répétition interrompue et Les Troqueurs, deux petits actes de Favart et Dauvergne, sont prétexte à évoquer la Foire Saint-Laurent, où ils ont été créés au milieu du XVIIIème siècle. Autour des élèves chanteurs de l'Atelier, des comédiens (dont Jean-Baptiste Malartre, un vétéran du Français), des acrobates de l'Académie Fratellini, et des instrumentistes de la classe de musique ancienne du Conservatoire de Paris. Les membres de l'Atelier (sur la photo), renouvelés tous les trois ans, sont prêts pour la carrière, comme on dit en jargon de métier. On les retrouvera sur la grande scène, à l'étage au-dessus, où l'on a déjà revu leurs prédécesseurs.
Le principe est simple (en apparence) : à chaque style musical, un spectacle, ambitieux, très travaillé. On a vu par l'Atelier un Cosi fan tutte de haut niveau, mis en scène par Jean-Yves Ruf, et peu après une création, périlleuse et plutôt réussie (Les Aveugles, de Xavier Dayer, d'après Maeterlinck). Ce soir, c'est Jérôme Corréas (à la baguette, au clavecin, il ne chante pas, mais il pourrait) et le metteur en scène Irène Bonnaud qui sont aux commandes. A chaque spectacle, donné à Bastille, à Garnier, mais aussi à Suresnes ou à Bobigny, on se dit que l'on tient là le pendant des grandes productions qui font de l'opéra le divertissement le plus cher du monde. Encore faut-il à ce genre des maîtres d'œuvre inventifs et cultivés. Christian Schirm, qui dirige l'Atelier, est de ceux-là. Sinon, gare au patronage !
Crédit photo : Opéra national de Paris/ Mirco Magliocca
A l'Opéra National de Paris-Bastille (Amphithéâtre), du 28 novembre au 5 décembre.
Il y a longtemps que cela couvait : la Direction du Livre au ministère de la Culture disparaît, digérée par la Direction générale des Médias et des Industries culturelles. Les titres parlent d'eux-mêmes : dans le second, il y a « industrie ». La description officielle de ladite Direction situe d'ailleurs très bien le problème : « La direction générale des médias et des industries culturelles définit, met en œuvre et évalue la politique de l'Etat en faveur du développement et du pluralisme des médias, de l'industrie publicitaire, de l'ensemble des services de communication au public par voie électronique, de l'industrie phonographique, du livre et de la lecture et de l'économie culturelle. Elle suit les activités du Centre National de la cinématographie. » Parallèlement, Christine Albanel, ancienne locataire de la rue de Valois, se voit confier « une mission destinée à préparer les conditions de l'économie du livre dans l'ère numérique ». « Publicitaire », « communication », « économie culturelle » sont les maîtres-mots. La crise aidant, un boulevard s'est ouvert devant les réformateurs, et le ministre de la Culture, probablement touché au coeur par la dernière phrase concernant le Centre National de la Cinématographie, s'est empressé de signer. Les petits éditeurs, les concepteurs de livres d'art, tous ces gens que l'état aidait à produire de jolies choses peu rentables, ont du souci à se faire. On peut noter que l'industrie phonographique fait partie du lot. Dans ce domaine là aussi, le terrain est mouvant. La réunion sous une même casquette, en 1998 (cohabitation Chirac-Jospin), de la Direction de la Musique de la Danse et de celle du Théâtre et des Spectacles a montré - en dépit, en 2007, du pas en arrière consistant à recréer trois délégations distinctes - que la culture en France est une peau de chagrin irréversible. Y aura-t-il un Eric Raoult mélomane pour imposer un devoir de réserve aux musiciens en tournée à l'étranger ?
Elisabeth Söderström est morte. Qui était-ce ? La diva des causes perdues. Mais quelles causes ! Le Néron hystérique de la première intégrale (quatre heures de musique) du Couronnement de Poppée de Monteverdi dirigé par Harnoncourt (Teldec), c'était elle. La Jenufa, la Katia Kabanova de la série d'enregistrements qui a donné à Janacek la place qu'il aurait toujours dû avoir, c'était elle (Decca). La Mélisande de l'opéra de Debussy désembrumé par Pierre Boulez (Sony), c'était encore elle. Des moments d'histoire, mais pour happy few. Sur scène, elle était capable d'alterner les trois rôles féminins du Chevalier à la rose de Strauss dans la même saison, ou de chanter Musette dans La Bohème un mois avant d'accoucher. A l'époque où Rolf Liebermann dirigeait l'Opéra de Paris, elle était venue un soir remplacer une collègue en Comtesse des Noces de Figaro. Cela s'était su : cinq minutes d'acclamations après son air d'entrée. La dernière fois qu'on l'a vue en France, c'était à la salle Favart, où elle chantait La Voix humaine de Poulenc et Cocteau avec un orchestre modeste et dans une mise en scène réduite au minimum. Une cause perdue encore, mais quel souvenir ! D'autres ont eu une plus jolie voix, un physique plus spectaculaire, une vie privée plus glamour. Elle, elle était incomparable, au sens premier du terme. Quand elle s'est retirée, le marketing commençait à contaminer le marché de l'opéra. Ouf ! Si elle était venue plus tard, ils auraient été capables de la tuer.
Enième reprise de La Bohème à l'Opéra Bastille, dans la mise en scène éprouvée (et toujours aussi plate) de Graham Vick. Inva Mula est une Mimi melliflue, le ténor n'est pas trop empoté, et le vétéran Daniel Oren tient solidement ses troupes. Seul piment de la soirée : c'est Natalie Dessay qui chante Musette. « Le seul rôle puccinien qui convienne à ma voix », a-t-elle expliqué. « En grisette délurée, elle va tous les avaler tout crus », s'était-on dit. Pas si simple. Musette est le type même du rôle ingrat : quand la chanteuse est bonne, on la remarque à peine ; quand elle ne l'est pas, on ne voit que ça. Dès son entrée, Dessay prend le pouvoir. Dans la Valse (son grand moment) elle fait du Dessay, et ça marche. Mais après, elle joue les utilités, et doit capituler devant Mimi, qui a de plus jolies choses qu'elle à chanter. Et puis au dernier acte, quand Mimi va mourir, quand les hommes restent les bras ballants et que Musette prend la situation en mains, il se passe quelque chose. En deux répliques et trois mouvements, Dessay renvoie décors, costumes et partenaires au rayon des conventions d'opéra. Mais ça, qui le voit ?
Crédit photo : Opéra national de Paris/ Ch. Leiber
A l'Opéra National de Paris – Bastille, jusqu'au 29 novembre.
Il y avait un moment que cela nous pendait au nez, mais cela se confirme : le CD n'en a plus pour longtemps. C'est tout au moins ce qu'affirme le fabricant britannique Linn, qui a vu en deux ans ses ventes de lecteurs de CD chuter de 40%, et celles des Streaming Players atteindre 30% en un temps record. Il faut dire que les Streaming Players, qui sont des petites boites miracle permettant de stocker toute votre ex-collection de CD et plus encore, ont l'air performants : son non compressé, absence de pièces mobiles (laser et autres) qui rendent bruyants les lecteurs de CD, pérennité du capital enregistré grâce à un ingénieux système de sauvegarde. Et en plus, vous pouvez écouter vos musiques préférées dans toute la maison sans vous prendre les pieds dans des fils disgracieux. Tout cela, certes, existe déjà (le système Sonos, par exemple), mais en moins haut de gamme. Les temps sont loin, en tout cas, où l'on nous affirmait que la qualité sonore du CD n'était pas près d'être égalée.
Reste qu'une fois encore, et même plus que jamais, la culture est tributaire de la technique. « Chaque fois qu'une nouvelle technique apparaît, elle veut faire la démonstration qu'elle dérogera aux règles et contraintes qui ont présidé à la naissance de tout autre invention dans le passé. » explique Jean-Claude Carrière à Umberto Eco (N'espérez pas vous débarrasser des livres – Grasset, p. 47). N'empêche que depuis le rouleau acoustique, la musique enregistrée dépend des supports sur lesquels elle est stockée. Et bien malin celui qui inventera le support éternel et universel capable de mettre à l'abri toute la mémoire du monde !
560 000 Livres Sterlings (620 000 euros) : c'est la somme qu'en quatre ans d'activité, le directeur financier de l'Orchestre Philharmonique de Londres, un Australien de trente-cinq ans nommé Cameron Poole, a détourné à son profit. Son épouse, membre actif du Parti Conservateur et candidate aux prochaines élections, l'avait fait engager comme trésorier de la chorale de la Christ Church de Gipsy Hill, mais aucune plainte n'a été déposée de ce côté. L'affaire fait un certain bruit en Angleterre, d'autant que l'administrateur en question avait des allures de play-boy et menait grand train (on comprend maintenant d'où venaient ses ressources). En général, les Arsène Lupin modernes opèrent dans la finance (Jérôme Kerviel) ou le convoi de fonds (Toni Musulin), quand ils ne travaillent pas à l'ancienne, tels les orfèvres (en la matière) qui ont récemment braqué la joaillerie Chaumet. Tous font un tabac sur Internet. Qu'en sera-t-il de Cameron Poole ?
La loi Hadopi? Il va encore falloir la revoir. Une nouvelle étude publiée en Angleterre affirme que les internautes qui se livrent à des téléchargements illégaux sont aussi ceux qui dépensent le plus d'argent pour étancher leur soif de musique : 77 £ (85,59 euros) en moyenne par an contre 33 £ (36,68 euros) pour ceux qui affirment n'avoir jamais touché au téléchargement interdit. « Les politiciens comme les éditeurs vont devoir admettre que la nature de la consommation musicale a changé », commente l'institut de sondage, ajoutant que « pour une génération qui n'a pas été habitué à payer, le partage de fichiers est un outil de découverte ». Il y a même des stars qui assurent se porter très bien du téléchargement illégal, au motif que cela les rapproche de leur public. Des stars pour d'jeunes, bien sûr. Qu'en pensent nos divas, pianistes et maestros, qui comptent plutôt leurs fans parmi les parents, voire les grands-parents des d'jeunes en question ?
En prélude au bicentenaire de la naissance de Chopin, Alexandre Tharaud sort fin novembre un CD intitulé Journal intime. Sous ce titre qui lui ressemble, il réunit, comme il aime le faire, des pièces illustres (la 1ère Ballade) et des raretés (la Contredanse). Quelques mois après le double album Satie qui a ravi ses fans, Harmonia Mundi met donc les bouchées doubles avec son pianiste vedette. Eh bien, pas du tout : c'est sous étiquette Virgin que paraît le nouvel album. Comme les stars du ballon rond, les as du clavier jonglent avec les clubs. Chez Virgin, le wonder boy rejoint une équipe où brillent déjà David Fray, Piotr Anderszewski et Nicholas Angelich. Pas grave, direz-vous, il est unique et le restera. On n'attend que cela de lui. Pendant ce temps, Harmonia Mundi sera occupé à lancer le récital Chopin d'Alain Planès, un compagnon de longue date, enregistré sur un piano Pleyel de 1837 et reproduisant le programme d'un des rares concerts que Chopin a donnés à Paris.
Déjà la pochette, illustrée d'une photo en sépia, fait un peu froid dans le dos : « Le Grand Orchestre de Radio-Paris 1944, Théâtre des Champs-Elysées. Mengelberg-Tortelier ». Au programme : l'ouverture d'Anacréon de Cherubini, le Concerto pour violoncelle de Dvorak avec Paul Tortelier en soliste, et la Symphonie de Franck. Le texte de présentation, signé par le collectionneur Jean Farjanel, est à peine plus rassurant, qui nous explique que le grand chef néerlandais Willem Mengelberg (lequel n'a jamais caché sa sympathie pour le régime nazi), a donné vingt-huit concerts gratuits et radiodiffusés au TCE entre 1942 et 1944, et que celui-ci, daté du 16 janvier 1944 et préservé sur disque Pyral, a été fortuitement retrouvé l'année dernière, après avoir miraculeusement survécu à la mise à sac, en août 44, de la station collaborationniste. On s'en veut presque de regretter que le document ne comporte pas les « Informations de Radio Journal » qui précédaient ces retransmissions et distillaient la propagande officielle auprès du large public (eh oui, du classique en prime time !) qui les écoutait. Ce que nous devrions surtout nous demander, c'est pourquoi ce genre d'archives dégage encore une odeur de soufre, et pourquoi, alors que ses enregistrements avec l'Orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam sont considérés comme des musts, Mengelberg collaborateur en Hollande dérange moins que Mengelberg collaborateur à Paris. C'est peut-être parce que, comme on l'entendait à Radio-Londres sur l'air de la Cucaracha, « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand ».
Un album de 2 CD Malibran Music (distribué par DOM)
Etre fils de…, ça aide. Chez les boulangers, ça ne choque personne. Au cinéma, un peu plus. En politique... sans commentaire. Et chez les chefs d'orchestre ? Paris en a nommé deux : le Suisse Philippe Jordan (35 ans), fils d'Armin, à l'Opéra, et l'Estonien Paavo Järvi (47ans), fils de Neeme, à l'Orchestre de Paris. Tous deux ont fait leurs preuves ailleurs. Il ne faut pas, maintenant, qu'on puisse leur reprocher d'être des parachutés. Le premier a commencé par un concert, sur la scène de l'Opéra Bastille. Et quel programme ! Ligeti (le Concerto pour violon avec Isabelle Faust, pas encore une star, mais qui mérite de le devenir) et Strauss (l'énorme Symphonie alpestre, dont le principal intérêt est de faire briller l'orchestre). Double bon point pour lui : il a échappé à la Mireille franco-française qui a ouvert la saison, et il se démarque de son père, musicien excellent mais peu soucieux de son image.
Le second a plus de mal avec l'ombre du père, chef boulimique et enregistreur de disques en série. Sa chance : le père en question n'a pas beaucoup dirigé en France. Dix mois avant sa prise de fonction, il rôde en concert le disque qui marquera ses débuts officiels à l'Orchestre de Paris : la Symphonie en ut et les Jeux d'enfants de Bizet. A la différence de Jordan, il a besoin de se faire une légitimité dans le répertoire national. Un point fort : il fait entrer dans l'écurie Virgin l'orchestre, qui, avec Christoph Eschenbach, enregistrait pour le petit label finnois Ondine.
Deux premiers de classe, en somme. Aux mêmes âges, leurs pères n'étaient pas des cancres. Mais le marché était moins dur, et les artistes, plus artistes.
Ligeti, Strauss. Isabelle Faust (violon), Orchestre de l'Opéra National de Paris, Philippe Jordan (direction). Opéra Bastille, 14 novembre. Bizet, Beethoven. Janine Jansen (violon), Orchestre de Paris, Paavo Järvi (direction). Salle Pleyel, 18 et 19 novembre.