Grave question : le rire en musique. Une fois admis que la musique n’est pas drôle en soi (à moins de faire pouet-pouet ou tsoin-tsoin, ce qui n’est pas forcément désopilant), on peut l’utiliser comme élément d’une situation comique, ce qu’Offenbach et quelques autres ont fait avec talent. La question se pose d’autant plus gravement, à propos des Boulingrin à l’Opéra Comique, que le public ne rit presque jamais, mais qu’il applaudit très fort à la fin. Jérôme Deschamps, metteur en scène et directeur de la maison, et le compositeur Georges Aperghis, jadis grand manitou d’un « théâtre musical » censé passer le vieil opéra au kärcher, ont transformé la farce-minute de Courteline, créée au Grand-Guignol en 1898 entre deux drames sanglants, en machine à faire grincer le vaudeville bourgeois. Parée d’une musique véloce et bourdonnante probablement destinée à en accentuer la progression inexorable, cette scène de ménage dans laquelle se retrouve impliqué un pique-assiette pensant tomber dans un foyer modèle, relève du théâtre de la cruauté. Pourquoi pas ? L’ennui, c’est que la vélocité orchestrale ne fait qu’accentuer, par comparaison, le délitement d’un texte écrit pour être asséné. Les effets, comme on dit en jargon de théâtre, se transforment en pétards mouillés, et les pouet-pouet et tsoin-tsoin distillés par les super virtuoses du Klangforum Wien n’y peuvent mais. Alors pourquoi le public, tétanisé pendant une heure et quart, applaudit-il de bon cœur ? Peut-être parce que l’incendie final, déclenché par le couple infernal, donne lieu à un effet amusant. Un effet scénique, bien sûr, pas musical.
François Lafon
A l’Opéra Comique, Paris, les 16 et 18 mai.
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