Du Rififi à Salzbourg, nouvel épisode du thriller. Pendant que la justice s'occupe des gestionnaires indélicats, la réorganisation du festival de Pâques a des ratés. Premier accroc : le Fonds pour le développement du tourisme, acteur majeur de la manifestation, se retire. Tollé de l'Orchestre Philharmonique de Berlin, qui avait posé son soutien comme condition à sa participation au festival jusqu'en 2013. Que vont faire les sponsors privés, pourvoyeurs de l'essentiel des subsides (6 millions d'euros) nécessaires à la bonne marche du festival ? C'est cependant de l'extérieur que vient le coup de pied de l'âne : le nouveau directeur musical de l'Opéra de Vienne, Franz Welser-Möst, propose de remplacer le Philharmonique de Berlin par celui de Vienne, dans des conditions financières plus intéressantes. La manœuvre est habile : le Philharmonique de Vienne, orchestre en résidence au festival d'été de Salzbourg, chasserait enfin son rival berlinois, imposé par Karajan et roi du festival de Pâques depuis 1967. Cela relance en tout cas la possibilité, évoquée puis démentie, d'une émigration de la manifestation à Baden-Baden, dont le Festspielhaus doit beaucoup à Eliette, la veuve de Karajan, et ressemble comme un frère à celui de Salzbourg. Et tout cela au moment où l'on annonce que la Fondation Herbert von Karajan Festival de Pâques perdrait une grande partie de ses prérogatives ! L'affaire se complique encore si l'on songe que Klaus Kretschmer, soupçonné d'avoir détourné 800 000 euros et retrouvé blessé sous un pont du haut duquel il s'était jeté, émargeait en sous-main au festival de Pâques, mais était directeur technique du festival d'été. Et si, pour les beaux jours, une saison 2 se préparait ?
Concert d'airs russes et français au Palais Garnier, par l'Atelier Lyrique de l'Opéra. Le titre dit tout, et la salle est pleine, avec des gens, mêlés aux habitués, qu'on ne voit pas souvent sous les ors et les stucs. Ce soir, pour un prix relativement modique, on peut s'offrir de belles voix dans un lieu de rêve. Pour les douze solistes de l'Atelier, ce n'est pas rien de chanter sur cette scène-là. Ce sont de jeunes professionnels, ils ont déjà du métier, et ils sont devenus, dans le cadre de l'Atelier, de véritables coureurs de décathlon. On les a vus, à l'Amphithéâtre Bastille, passer de L'Enfant et les Sortilèges de Ravel à un petit opéra comique de Dauvergne, au Louvre rendre hommage à Schubert et à l'Athénée à Messiaen. Mais Garnier, avec l'Orchestre de l'Opéra venu entre deux répétitions de l'Or du Rhin… A force d'entendre et de lire que la seconde salle (en nombre de sièges) de l'Opéra est une bonbonnière alors que Bastille est un vaisseau, on oublie qu'elle est tout de même très grande, et qu'elle donne, aux dires de nombreux chanteurs, une impression de vertige que l'on n'a pas ailleurs. L'effet est étrange d'entendre ces voix très travaillées mais encore fragiles, portées par cette acoustique enveloppante et impitoyable. Comme toujours, le public goûte l'art (diction, musicalité) en silence, et se réveille quand il est secoué par un phénomène, comme le baryton français Alexandre Duhamel, qui ouvre les vannes dans Don Quichotte de Massenet, ou le ténor argentin Manuel Nunez Camelino, lancé à fond de train dans les contre ut à répétition de La Fille du Régiment de Donizetti. Le plus troublant, c'est que parmi ces jeunes qui chantent dans la salle des grands, les graines de stars sont indétectables. Tous ont leur chance, ou aucun. Quel métier !
Il manquait un symbole de la crise du disque. La mise en vente des studios londoniens d'Abbey Road, effet immédiat de la déconfiture d'EMI qui avait acheté le terrain pour 100 000 livres sterling en 1929, vient, si l'on ose dire, à point. Premier appel à la résistance : celui de Paul McCartney, quarante-et-un ans après l'album justement intitulé Abbey Road, sur la pochette duquel on voyait les Beatles traverser … Abbey Road. Andrew Lloyd Webber lui a emboîté le pas, parlant même de racheter les bâtiments, sachant qu'EMI a déjà refusé une offre de 30 millions de livres. Première question angoissée : que vont devenir lesdits bâtiments ? Dans son blog, la romancière Jessica Duchen imagine un hôtel de luxe, avec Suite Elgar (en souvenir de Yehudi Menuhin enregistrant là le Concerto pour violon sous la baguette du compositeur) et jacuzzi Beatles. Elle rêve aussi d'un musée de la musique, où l'on verrait qu'avant que le numérique ne vienne tout changer, la réalisation d'un disque nécessitait une énorme infrastructure. On y verrait des photos d'un autre siècle, quand le directeur artistique Walther Legge invitait le vétéran Furtwängler et le débutant Giulini à enregistrer les chefs-d'œuvre du répertoire avec le Philharmonia, l'orchestre de luxe qu'il avait créé tout exprès pour eux. On y évoquerait Thomas Beecham (1m85), chef et milliardaire (les petites pilules Beecham, c'était sa famille), apprenant que le jeune Herbert von Karajan (1m68) s'apprêtait à enregistrer Hänsel et Gretel d'Humperdinck, et lui demandant : « Hänsel et Gretel ? Les deux à la fois ? ». Plusieurs centaines de touristes venaient chaque jour devant l'entrée des studios et écrivaient sur le mur des déclarations d'amour aux artistes de leurs rêves. Mais le pèlerinage était gratuit, et les notes de chauffage exorbitantes. La nouvelle est tombée le jour même où l'on apprenait la mort de Michel Glotz, qui fut trente ans durant le directeur artistique de Karajan. Comme le chantait Bob Dylan (artiste Columbia, concurrent d'EMI) : “The times, they are a-changin”.
Sous-genre : « section établie dans un genre et renfermant une ou plusieurs espèces », explique le Littré. Ceci pour la biologie. Quand il s'agit d'art ou de littérature, le terme prend une connotation péjorative. L'opérette, par exemple, ou sa fille la comédie musicale, sont des sous-genres de l'opéra. Les enfilades de chansons interprétées et mises en scène façon Star Ac' dont les Français se délectent depuis Notre-Dame de Paris relèvent, en effet, de ce genre d'en-dessous. Mais comment appeler alors A Little Night Music, de Stephen Sondheim, que l'on connaît ici pour être le troisième homme de West Side Story, aux côtés de Leonard Bernstein et Jerome Robbins ?
« A musical », dit-on à Broadway, où Sondheim, longtemps boudé pour son intellectualisme, est aujourd'hui considéré comme un maître. Soit. Il se démarque en tout cas, pour la musique comme pour les histoires qu'il raconte, d'un Andrew Lloyd-Weber, roi du musical sirupeux (mais efficace) importé de Londres. Cette Petite Musique de nuit, inspirée du film d'Ingmar Bergman Sourires d'une nuit d'été, est même à l'opposé de la mélodie continue selon Lloyd-Weber. Ici, la musique naît du théâtre, les mots et les notes se rencontrent, se quittent, se retrouvent, comme ces couples assortis pour le pire qui vont se reformer pour le meilleur au cours d'une nuit légère et profonde. « Je n'avais jamais entendu ma musique par un orchestre au grand complet », s'est étonné Sondheim, habitué aux petits ensembles de Broadway, où A Little Night Music est actuellement à l'affiche avec Catherine Zeta-Jones et Angela Lansbury. Au Châtelet, le metteur en scène anglais Lee Blakeley manie le grand spectacle, mais tout est d'une grâce, d'une fluidité étonnantes. Quand Leslie Caron entre en valsant et s'immobilise, soudain âgée mais étonnamment juvénile, sur la chaise roulante d'où elle va observer les chassés croisés de cette nuit d'été, on a l'impression de parcourir le demi-siècle qui nous sépare d'Un Américain à Paris, où elle virevoltait en compagnie de Gene Kelly. Et là, un frisson de bonheur parcourt le public.
Rumeurs alarmistes à propos d'EMI, la seule major phonographique à ne pas avoir encore été absorbée par un grand groupe audiovisuel, tel Universal ou Sony. 1 milliard 750 millions de livres sterling (2 014 600 000 euros) de dettes pour l'année passée, bagarre sanglante entre financiers, lutte à mort entre Londres et New York. Si le groupe américain Citygroup (une des plus grosses, sinon la plus grosse des entreprises financières mondiales) l'emporte, c'en est fait de l'exception culturelle britannique appelée EMI. Levers de bouclier dans la presse et sur le Net. Le blog anglais On an overgrown path (Sur un sentier herbeux, titre d'une œuvre de Janacek), suggère que l'UNESCO étende sa protection du Patrimoine de l'humanité aux monuments intellectuels, et fasse classer les enregistrements des Pink Floyd et de Jacqueline Du Pré au même titre que les mégalithes de Stonehenge ou la cathédrale de Cantorbéry. Le traumatisme de la crise est décidément bien ancré : banquiers = prédateurs, libéralisme = destruction du bien commun au profit de quelques-uns, ces quelques-uns étant davantage enclins à encaisser des bonus qu'à protéger la culture. Il est en effet vraisemblable que les croqueurs de dollars de Citygroup (ou d'un autre monstre financier) ne tiendront pas le patrimoine laissé par Maria Callas pour une source de profit digne d'intérêt. A moins, peut-être, que Casta Diva ne vienne optimiser un spot de publicité. On va finir par bénir le domaine public : réédités par qui le veut, les disques signés Callas, Du Pré ou Karajan ont, au moins, une chance de survivre.
Au temps de l'URSS, les disques Melodyia (label officiel et unique, comme Mosfilm pour le cinéma) avaient deux caractéristiques : l'encre de leur pochette sentait mauvais et le prénom des interprètes n'était indiqué que par leur initiale. C'est ainsi que Boris Godounov par le Bolchoï de Moscou (version officielle aussi, d'ailleurs recommandée par les critiques occidentaux) était chanté par I. Petrov et I. Arkhipova. Invitée à Paris avec le Bolchoï au grand complet en 1969, I. devint Irina, et fit un tabac. On la revit en 1972 aux Chorégies d'Orange, dans un Trouvère de Verdi où elle ravalait sa partenaire Montserrat Caballé au rang des petite voix. Quel organe elle avait, cette Artiste du peuple à qui le ministère de la Culture soviétique ne refusait jamais un visa pour l'étranger (il y avait des gens, à l'époque, pour prétendre qu'elle notait les faits et gestes de ses collègues en tournée avec elle, mais on disait cela de tous les artistes autorisés à passer le rideau de fer) ! En dehors du répertoire russe, où les mezzos à large vibrato sont bien servis, c'est Carmen qui était - si l'on ose dire - son cheval de bataille.
Il existe chez Melodiya un enregistrement live du Bolchoï où elle a pour partenaire le bouillant Mario Del Monaco (en représentation, comme on disait à l'époque), lequel, alors que le reste de la troupe chante en russe, claironne Don José en italien, avec des passages en français, sans doute pour faire « version originale ». A l''époque, cela ne dérangeait pas : quand I(van) Petrov est venu chanter Boris au Palais Garnier en 1954, il était le seul à s'exprimer en VO. Irina Arkhipova, qui occupait sa retraite à la gestion d'une Fondation destinée à soutenir les jeunes chanteurs d'opéra, est morte à Moscou jeudi 11 février, d'une insuffisance cardiaque. Elle avait quatre-vingt-cinq ans. Ecoutez-la dans le Boris Godounov déjà cité (dirigé par le grand chef Alexandre Melik-Pachaiev), dans La Khovantschina (direction : le non moins grand Boris Khaikine), ou dans Guerre et Paix de Prokofiev, où elle chante le rôle d'Hélène Bezoukhov, qu'elle avait créé au Bolchoï en 1959. En 1992, on l'avait encore vue en Nourrice d'Eugène Onéguine au Châtelet. Un tout petit rôle. Aux saluts, les fleurs pleuvaient sur elle.
Côté salle, le Festival de Pâques de Salzbourg est un rêve de milliardaire : des places à 1250 euros, le Philharmonique de Berlin dans la fosse, des spectacles grand-luxe dans la tradition instaurée par Hebert von Karajan, qui l'a créé en 1967. Côté coulisses, un thriller dur, façon Millénium. La semaine dernière, Klaus Kretschmer, le directeur technique, est découvert sous un pont, grièvement blessé. Il était suspecté d'avoir empoché 700 000 euros destinés à des cabinets de conseil. « C'est Michael Dewitte le responsable, avait-il déclaré, moi, je ne suis que la victime d'un dommage collatéral ». Michael Dewitte, directeur général du festival, est actuellement en fuite. Il aurait, lui, détourné 5% du budget global durant les huit dernières années, ponctionné les dons des sponsors, trafiqué les notes de frais, procuré un emploi fictif à son épouse, siphonné 300 000 euros versés sur un compte bancaire chypriote. Les cabinets d'audit Deloitte et Ernst&Young, chargés chaque année de vérifier les comptes du festival, n'avaient rien remarqué, jusqu'à ce que la direction fasse procéder à une enquête spéciale, chargée d'expliquer où étaient passés les deux millions d'euros manquant dans les caisses. Actuellement, huit têtes du Festival de Pâques sont en examen, et ce n'est peut-être pas fini, car le Festival d'Eté risque, lui aussi, d'être gangréné : « C'est comme les bombardements américains sur Belgrade, ironise Ioan Holender, le directeur de l'Opéra de Vienne, dont Salzbourg est presque la résidence estivale. Ils ont appelé cela des dommages collatéraux. Les deux festivals sont dans le même immeuble et ont la même infrastructure. Avec la meilleure volonté du monde, ils ne peuvent pas être séparés ».
Revenons côté salle. Le 27 mars, Simon Rattle, successeur de Karajan à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Berlin, dirige au Grand Festspielhaus Le Crépuscule des dieux de Wagner, dans la mise en scène de Stéphane Braunsweig, créée à Aix-en-Provence l'été dernier. Que raconte Le Crépuscule des dieux ? La fin d'un monde d'envie et de profit, et l'avènement d'une nouvelle ère. Karajan, qui avait créé le festival de Pâques pour y monter Wagner à sa façon et concurrencer celui de Bayreuth, n'aurait pas manqué de faire remarquer que, comme d'habitude, il avait tout prévu avant tout le monde. Aux dernières nouvelles, c'est Peter Alward, ancien directeur d'EMI Classics, qui occupera dès la semaine prochaine le fauteuil laissé vide par Michael Dewitte. « Je le connais depuis trente ans, a déclaré Eliette von Karajan, la veuve du maestro. Il est digne de confiance ». C'est tout dire !
Qu'y a-t-il en dehors des Victoires de la Musique, les soirs de Victoires de la Musique ? Eh bien, des concerts, c'est-à-dire des manifestations qui n'ont pas grand-chose à voir avec les Victoire de la Musique. Au Corum de Montpellier, où les Victoires ont lieu cette année, l'atmosphère est à la fête. Gérard Pangon a l'œil sur son poste de télévision :
« Les Victoires de la Musique classique, c'est comme les Césars ou les Molières : chaque année, on se persuade ça ne vaut la peine de gâcher sa soirée, que les slurps et les bisous vont dégouliner, que les plus insipides vont se prendre pour Brad Pitt, les plus ternes se déguiser en Castafiore et les plus niais se croire aussi malins que Jean-Luc Godard. Mais chaque année, on finit quand même devant sa télé, juste pour voir comment ça se présente. Et trois heures plus tard, sans avoir bougé, on se dit : « L'année prochaine, on ne m'y reprendra plus. » Seulement voilà : cette fois-ci, il y a eu un truc. D'abord un programme aux petits oignons : danses polovtsiennes pour commencer, puis Hélène Grimaud dans le Concerto en sol de Ravel, Vadim Repin dans Brahms, Vivica Genaux triomphante même si les gros plans ne l'arrangent pas, Hervé Niquet parfait dans un rôle de faire valoir avec Shirley et Dino, un trio harpe, scie musicale et cor des Alpes qui arrive au bon moment, Alexandre Tharaud magnifique dans un Nocturne de Chopin. Un vrai rythme, des éclairages qui évitent le côté supermarché, une réalisation qui suit la musique... de quoi montrer que le classique n'est pas une affaire de vieux, ni de ringards, ni de refoulés. Mieux : on a oublié les commentaires de Frédéric Lodéon, qui n'a pourtant pas ménagé sa peine : « Philippe Jarrousky est un contre-ténor, pas un castrat : il le précise toujours, pas besoin d'aller vérifier. » ou bien « Chabrier le bon gros Auvergnat, compositeur néanmoins. » Quant au palmarès, c'est une autre histoire... »
Pendant ce temps-là, aux Bouffes du Nord transformé en cirque pour le spectacle de Joël Pommerat Cercles-fictions, Alain Planès joue sur instrument d'époque le programme du récital donné par Chopin dans les salons Pleyel le 21 février 1842. La salle est bondée, le public plus jeune, plus théâtre que celui des circuits traditionnels. Le piano Pleyel (1836) nous emmène lui aussi ailleurs, loin de la tradition du vite et fort. Planès enchaîne Nocturnes, Préludes, Etudes et Mazurkas avec délié, comme un monologue à mi-voix. On se fait à ce son boisé, à cette disparité entre le grave et l'aigu, à ces touches qui n'obéissent pas au doigt et à l'œil. Un régal pour initiés, diront les fidèles des Victoires. Déjà à l'époque, Berlioz reprochait à Chopin de jouer trop doucement, et Liszt s'amusait à imiter le toucher aérien de ce confrère qui était son contraire. Berlioz et Liszt auraient participé aux fastes télévisuels de Montpellier. Chopin, lui, aurait joué pour ses amis. Liszt a été le premier biographe de Chopin. Les contraires s'attirent.
Chopin chez Pleyel. Alain Planès (piano Pleyel, 1836). 1 CD Harmonia Mundi.
Rude métier que celui de chef d'orchestre. Prenez le Génois Fabio Luisi, directeur de l'Opéra et de la Staatskapelle de Dresde depuis 2007. Au détour d'une conversation, il apprend qu'un grand concert festif est prévu pour la St Sylvestre 2010. « Vous auriez pu me prévenir », rétorque-t-il. « Ce n'est pas vous qui le dirigerez, mais Christian Thielemann ». Scandale, démission. Renseignements pris, il découvre qu'un contrat a été passé avec la chaîne de télévision ZDF pour faire mousser l'événement : Thielemann est une star, il enregistre chez Deutsche Grammophon, il est le plus allemand des chefs allemands (certains nostalgiques le comparent à Furtwängler), et de toute façon, il devait succéder à Luisi à Dresde en 2012, lui-même ayant claqué la porte du Philharmonique de Munich pour de sombres raisons politico-contractuelles. Le procédé est international : on se souvient de la rage de Christoph Eschenbach quand il a appris qu'il n'était pas reconduit à la direction de l'Orchestre de Paris et que Paavo Järvi (lui-même cumulard de haut vol) avait été nommé derrière son dos au poste qu'il aurait bien voulu conserver.
En attendant, Luisi étant parti et Thielemann pas encore arrivé, il n'y a personne pour diriger la Tétralogie de Wagner à l'Opéra de Dresde (dont la Staatskapelle est l'orchestre permanent) à partir du… 21 février. Ne sortons pas pour autant les mouchoirs : Luisi est aussi directeur de l'Orchestre Symphonique de Vienne, il succédera à Franz-Welser-Möst à l'Opéra de Zürich en 2012, et il ne s'était apparemment pas apitoyé en son temps sur le sort de son prédécesseur à la tête de la Staatskapelle de Dresde, renvoyé pour lui laisser la place, et qui n'était autre que Bernard Haitink. Car enfin, si une blanche vaut deux noires, Haitink, comparé à Luisi et Thielemann, vaut bien une ronde.
Que n'a-t-on dit (et écrit) sur l'opéra à la télévision : glottes en close up, regards cherchant le chef plutôt que le (la) partenaire, choristes déconcentrés, plans larges réduisant les personnages à l'état de lilliputiens, son trafiqué. Or voilà que ce qui marche actuellement, c'est l'opéra au cinéma : glottes géantes, regards… Soixante salles en France, neuf cents dans le monde entier retransmettent les premières du Metropolitan Opera de New York tout au long de l'année. Le Covent Garden de Londres, le Liceo de Barcelone s'y sont mis. Le 25 juin dernier, quarante-six salles hexagonales ont diffusé en direct et en haute définition Carmen, dirigé à l'Opéra Comique par John Eliot Gardiner. Direct et HD sont les sésames de l'opération. Il y a aussi la sensation, que l'on n'a pas dans son salon, de partager l'événement avec des gens qui, comme vous, se sont déplacés, et qui comme vous, ont envie d'applaudir (ou de siffler) à la fin. Gerard Mortier, directeur de l'Opéra de Paris jusqu'à l'année dernière, détestait le procédé, qu'il qualifiait de tromperie sur la marchandise, invoquant l'indispensable présence des chanteurs et des musiciens, le rayonnement vivant des voix dans un espace privilégié. La diffusion, depuis le Palais Garnier, du spectacle Ballets Russes (tiens, des ballets, pas un opéra), le 22 décembre dernier dans cinquante salles de Roubaix à Toulon, a été un succès, et l'on attend beaucoup de monde ce soir pour Simon Boccanegra depuis le MET, avec Plácido Domingo dans son premier rôle de baryton-Verdi. Dans un théâtre, on est, selon ses moyens, à l'orchestre ou au poulailler. Il y a maintenant ceux qui ne sont pas là, qui paient (le prix du poulailler) pour assister à une représentation virtuelle. Mais avec tout le confort moderne.
Prochains directs du Metropolitan Opera de New York : Simon Boccanegra, de Verdi, avec Placido Domingo (6 février), Hamlet, d'Ambroise Thomas, avec Simon Keenlyside et Natalie Dessay (27 mars), Armida, de Rossini avec Renee Fleming (1er mai).