« La Tétralogie, dans son atmosphère empestée, constitue toute une prophétie de l’histoire de l’Allemagne, de Bismarck jusqu’à Guillaume II, et une préface à cet effondrement périodique dont elle paraît en train aujourd’hui de reconstituer les éléments ». C’est Paul Claudel qui écrit cela, en 1938 dans Le Figaro. Hier soir à l’Opéra Bastille, Gunter Krämer, le metteur en scène de La Walkyrie, a été copieusement hué, alors que les chanteurs et le chef d’orchestre Philippe Jordan ont eu droit à des acclamations méritées. Les signes extérieurs de la germanité sont pourtant moins soulignés que dans L’Or du Rhin, où Krämer a fait des dieux des poupées bodybuildées, et où la lutte des classes est traitée façon BD pour adultes. Seulement dans cette « première journée » de la Tétralogie, où l’on découvre que les mortels sont peut-être l’avenir des immortels, Krämer est visiblement à court d’arguments, et ce ne sont pas les Walkyries employées de la morgue, ressuscitant les guerriers morts après les avoir récurés, qui font oublier les audaces éventées (Brünnhilde alignant des pommes en annonçant à Siegmund qu’il doit mourir) ni, a fortiori, le manque d’idées qui rend plus longs encore les longs dialogues dont l’ouvrage est essentiellement fait. On a l’impression que le metteur en scène n’arrive pas à dépasser un discours que Patrice Chéreau, Harry Kupfer ou Pierre Strosser ont épuisé, et qu’il n’a trouvé à y ajouter que quelques allusions (appuyées d’ailleurs) au terrorisme et à la mondialisation. Pour arriver à l’Opéra, il faut traverser, sur la place de la Bastille, un sit-in de sans-papiers, au milieu des fanions rouges de la CGT. A la fin du spectacle, on enjambe les sacs de couchage. La relecture du mythe wagnérien pourrait, après tout, aller jusque-là. Pour l’ « effondrement périodique dont elle paraît en train aujourd’hui de reconstituer les éléments » dont parle Claudel, ce serait encore plus simple : il suffirait de remplacer « Allemagne » par « Europe ».
François Lafon
A l’Opéra National de Paris - Bastille, les 5, 9, 13, 16, 20, 23, 26, 29 juin.
Photo : Falk Struckmann (Wotan) et Katarina Dalayman (Brünnhilde). Opéra national de Paris/Elisa Haberer |